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Hommage à Claude Beausoleil

Par |2021-01-06T03:08:00+01:00 5 janvier 2021|Catégories : Claude Beausoleil, Essais & Chroniques|

Claude Beausoleil, roman­cier, essayiste, cri­tique lit­té­raire, tra­duc­teur et poète du Québec nous a quit­tés le 24 juillet 2020 – annus hor­ri­bi­lis – année noire pour la poé­sie. Il laisse une œuvre abon­dante, et le sou­ve­nir d’une per­son­na­li­té remar­quable dans le pay­sage lit­té­raire qué­bé­cois, tout autant que cha­leu­reuse et atta­chante, à laquelle les auteurs qui nous avaient confié leurs textes pour notre antho­lo­gie Chant de plein ciel1 ont sou­hai­té rendre hom­mage sur Recours au Poème. Nous vous pro­po­sons le choix de poèmes de Claude Beausoleil qu’ils retiennent pour en tra­cer le por­trait lit­té­raire, ain­si que les sou­ve­nirs évo­qués par son ami Bernard POZIER, édi­teur des Ecrits des Forges, et les textes inédits d’Annie MOLIN-VASSEUR, France BOUCHER, Martin PAYETTE et Jean-Luc PROULX, écrits en sa mémoire.

*

Élégie pour l’ami en-allé… 
par Bernard Pozier, directeur littéraire, Écrits des Forges

 

un poème parlait
d’un temps disparu
rem­pli d’ombres
lumi­neuses

Claude Beausoleil

 

J’ai connu Claude Beausoleil au milieu des années 70. Il était déjà un poète impor­tant de la jeune géné­ra­tion. J’ai très vite consta­té qu’il pos­sé­dait une vaste connais­sance, non seule­ment de la lit­té­ra­ture et de la poé­sie, mais aus­si notam­ment de la pein­ture qu’il a lui-même pra­ti­quée. Il savait par­ler avec fer­veur et enthou­siasme de notre his­toire et de notre culture.

Moi, je fai­sais par­tie de ce que cer­tains com­men­ta­teurs appe­laient alors l’école de Trois-Rivières, en réfé­rence à notre regret­té poète Gatien Lapointe, pro­fes­seur de poé­sie et de créa­tion à l’UQTR et fon­da­teur de la mai­son d’édition les Écrits des Forges. Claude, alors cri­tique de poé­sie au jour­nal Le Devoir, a notam­ment pris notre défense en trai­tant de rétro­grade l’auteur d’un article très néga­tif dans la revue Lettres qué­bé­coises à pro­pos de notre mani­feste. La bande tri­flu­vienne s’est alors mise à fré­quen­ter les lan­ce­ments montréalais.

Le milieu lit­té­raire, sur­tout celui de la poé­sie, était alors bien dif­fé­rent de celui de main­te­nant et les lan­ce­ments réunis­saient régu­liè­re­ment la plu­part des poètes et des autres inter­ve­nants. Des échanges ont donc com­men­cé à naître, car, à cette époque, il y avait des revues et des lec­tures un peu par­tout à tra­vers le Québec. Claude est éga­le­ment rapi­de­ment venu publier avec nous.

Depuis, nous avons par­ta­gé beau­coup de pro­jets divers et nous sommes deve­nus de grands com­plices dans l’une des pas­sions de notre vie, la poé­sie, non seule­ment par nos conver­sa­tions, mais aus­si par nos actions : par­ti­ci­pa­tions à des revues, publi­ca­tions de livres, lec­tures, salons du livre, col­loques, confé­rences, entre­vues radio­pho­niques, dos­siers, tra­duc­tions et de nom­breux voyages lit­té­raires par­ta­gés au Québec, en France, au Mexique, en Belgique ou ailleurs.

Claude Beausoleil était un être immen­sé­ment géné­reux, ouvert et enjoué. Il m’est tou­jours appa­ru, comme à plu­sieurs, comme un géant de nos lettres, d’abord par sa pré­sence phy­sique et son dyna­misme débor­dant, par son sens de l’accueil et du par­tage, ensuite par son énorme capa­ci­té de tra­vail et d’écriture qui font voi­si­ner son œuvre abon­dante et diverse de celles des Victor Hugo, Honoré de Balzac, Victor-Lévy Beaulieu ou Michel Tremblay. Si la poé­sie y domine, il ne faut pas négli­ger ses récits, ses essais ni, sur­tout, son tra­vail cri­tique et antho­lo­gique : au fil des ans, il a par­lé de tout et de tout le monde, ici ou ailleurs, et s’est pen­ché sur des poé­sies diverses notam­ment qué­bé­coise, fran­çaise, aca­dienne, suisse romande ou mexicaine.

Sa poé­sie, per­son­nelle et sin­gu­lière, lyrique et baroque, visite aus­si de nom­breux ter­ri­toires au fil de ses dépla­ce­ments, voyages et séjours en divers lieux, mais elle explore de plus des thèmes très variés dont la ville, la poé­sie et les poètes de par­tout, la musique – sur­tout le jazz et le blues, l’hiver, l’identité, l’Amérique, les roman­tiques anglais et bien d’autres sujets encore, par exemple, les Contemporáneos mexi­cains, l’exotisme, le quo­ti­dien ou l’écriture elle-même. 

Une carac­té­ris­tique fla­grante de sa poé­tique et de sa ryth­mique par­ti­cu­lière, c’est qu’il écri­vait pour que ça se lise et pour que ça se dise, presque tou­jours avec un lan­gage simple qui parle direc­te­ment aux lec­teurs et aux lec­trices sans mots trop recher­chés, très rares, trop spé­ci­fiques ou trop savants. Je me sou­viens lui avoir dit une fois en bou­tade : com­ment fais-tu pour écrire autant de livres avec si peu de mots ? (Entendons ici l’écho de son grand rire en nos têtes et en nos cœurs.)

Maintenant Claude, mal­heu­reu­se­ment nous a quit­tés. Son absence creuse un immense abîme dans nos êtres, dans notre culture et dans la biblio­thèque du monde. Il nous reste à jamais sa poé­sie et ce qu’il aurait sou­hai­té par-des­sus tout, c’est qu’on la lise et la fasse lire. Je vous exhorte donc tous et toutes, en son nom, à lire ou à relire un de ses livres et à en offrir un à quelqu’un de votre choix. Ainsi seule­ment, nous pour­rons hono­rer vrai­ment sa mémoire, célé­brer ce pour­quoi et par quoi il a vécu et, par-des­sus tout, le gar­der, dans son souffle et dans sa voix, tou­jours vivant dans le monde et au fond de nous.

Poèmes choisis par Bernard Pozier

De Caminos para­le­los

 

La gloire n’est pas un livre

ni le corps une idée

j’en arrive dans l’art

à aimer le plaisir

de racon­ter ma vie

dans des formes fragiles

où le pré­sent s’avance

bal­lade de mon cœur

lan­cée sur ses heures

qui rêvent et me regardent

Sur la table des livres

des cahiers et du pain

les gestes d’hier

inac­com­plis respirent

il y a un décor

ima­gi­nable et solitaire

la voix est le silence

j’y sens la certitude

des mots en fuite

au seuil de la chambre

Des feuilles de vélin

dis­po­sées sans ordre

avec un mot direct

qui pro­page la fable

écrire est un fait

j’y pres­sens le temps

écrire est un mot

sou­li­gnant le réel

d’un désir accompli

l’espace d’un instant

 

 

De Grand Hôtel des Étrangers

 

LIMINAIRE

Il nous faut témoi­gner avec gran­deur de notre perte

par­tir sur les che­mins du monde

lais­sant des traces sans retour

là dans le noir brû­lé des choses

mal­gré la blan­cheur qui nous habite

aller au loin dans les mots charcutés

les sons rauques et les mix­tures du néant

il nous faut tout pré­voir tout nommer

tout reprendre des mémoires où s’écroulent nos âmes

en renais­sances aux pou­droie­ments légers

entre les sen­ti­ments et les cités

dépar­ta­ger les cimes liées aux métaux d’urgence

par l’exacte beau­té des meurtrissures

quand la lumière cris­tal­line défe­nestre l’horizon

dif­fu­sant les espoirs d’un chant

d’un si calme chant si dense

rede­ve­nu ima­gi­nable sachant

qu’il nous fau­dra tout perdre

décou­vrir des gouffres

rêver sans illu­sion mais sans se taire

aller au loin aller

écrire vivre et aimer

dans le désir infi­ni du visage du temps

Poèmes choisis par la rédaction

 

poèmes de Claude Beausoleil 

à écouter ici

dits par lui-même

 

Je suis un voya­geur que le lan­gage invente

Kerouac que tu racontes
 pour jaz­zer le périple
d’abord Lowell puis la route
les autres sons français
les déroutes de la route
les autres dimensions
impro­visent une passion
 un secret un regret

une chan­son des routes

comme celle entendue
sur les pas des géants
des amou­reux des poètes
des amis d’autrefois
qui sont deve­nus grands
des efforts pour durer
des enfances en-allées
sur la route on the road

à par­tir vers les cieux
tu dévides et dévalent tes mots
au creux d’itinéraires
fauves comme les enjeux
scandés
tu répètes que les mots
ellip­tiques sont en toi
ter­ri­toire sacré
du quo­ti­dien qui file
on the road sur la page

tu répètes que les mots
sur la route infinie
d’un jar­din d’Amérique
aux immeubles enfouis
dans des rêves d’enfants
qui regardent la télé
sur des postes impossibles
où ils n’osent rêver
tel­le­ment les horreurs

les peurs les monstres de la vie
sont des flam­beaux meurtris
des crises de néant
aux sou­coupes volantes
des armes de propagande
aux anciennes fééries

 

La Langue est un poème

La langue est un poème
adve­nu sous les mots

je ne sais rien
du jour nouveau
ce que je sais
vient de la nuit
tu regardes les fleurs
elles oeuvrent suspendues
répé­tant un deuil
ouvertes sur l’oubli
quand je dis le silence
entre par la lumière
et me tais soudain
tu t’avances et tu poses
tes mains sur ma vie
c’est la moindre des choses

 

La Langue est une fièvre

La langue est une fièvre
aux rumeurs transitoires

des mots s’y dressent
ouvrant l’époque
sans rime ni raison
objets inachevés
qui chantent et claquent
les portes et claquent
les mots tout près
que la vie chante
car l’heure n’est pas
à la fuite mais à la poésie
ce dont je parle
se précise
« à pas de loup dans le silence»*

*Yolaine Villemaire
Les Coïncidences terrestres

 

 

Désenchantée (extrait de Black Billie)

 

Dans la beau­té d’un blues aux cou­leurs finissantes

La mort d’un amour

Sans secours

S’abandonne au pardon

La ville sans repos recommencement

A insuf­fler des fables sous les excès

Infinie pas­sion

Infinie déli­vrance

Les ombres des néons jazzent

Lambeaux d’une his­toire révulsée

Dans ce théâtre pro­hi­bé Billie chante

You Know You Let Me Down

Rien ne sert à rien plus rien

L’alcool illé­gal les jeux la drogue

Rien

Au cœur de la ville Billie

Dans cette ville inter­dite la mélan­co­lie chuinte

Entre les tables échouées vague­ment cokée

Infinis ses tourments

Infinie la langueur

Infini ce vide entre les miroirs

Plus rien ne sert à rien

La ville aux mirages insolites

Avec l’indifférence des capi­tales désertes

Le soleil loin si loin de ces chan­sons tristes

Le mal­heur t’attendait depuis tou­jours Billie

Et pour tou­jours tu le sais per­due désenchantée

 

*

Extraits inédits d’A travers ça,
d’Annie-Molin Vasseur

 

À tra­vers ça 

On tatoue son corps à l’encre indélébile

pour être sûr que l’esprit ait son port d’attache.

 

Avec des je le jure

et des bouts de véri­té au barbiturique

on tresse des cordes pour avancer

et on regarde 

dans l’insistance des profondeurs

impuis­sants

d’autres s’éloigner

 

 

Je vous sug­gère aus­si trois poèmes de Claude Beausoleil qui, je crois, le repré­sentent à la fois comme poète de la ville et comme poète lyrique inter­ro­geant la poé­sie. Ce sont des poèmes qui font tou­jours écho en moi. Une autre rai­son de faire écho avec lui : ils pro­viennent d’une antho­lo­gie dont il a lui-même sélec­tion­né les extraits pro­ve­nant de ses nom­breux recueils. Et ce recueil a un si beau titre qui lui res­semble : L’espace est devant nous.

 

Claude Beausoleil, L’Espace est
devant nous
, Le Castor Astral, 
2007, 125 pages, 12 €.

 

JE NE SAIS PAS CE SOIR OÙ VA LA POÉSIE

Je ne sais plus ce soir où va la poésie

je regarde les mots déliés dans l’espace

je ne sais plus ce soir où va la poésie

je l’ai vou­lue bri­sée défaite et elliptique

trans­for­mée secouée aérée

je l’ai vou­lu urbaine

sur les lèvres du siècle

dans des hasards perdus

aux chants inconsolables

des uto­pies magiques

je l’ai vou­lu for­melle ouverte ou en rupture

je l’ai vou­lue indi­recte struc­tu­rée mobile

je tra­ver­sais sa nuit

et j’en rêvais le jour

je ne sais plus ce soir où va la poésie

mais je sais qu’elle voyage

rebelle ana­lo­gique

écri­ture d’une voix noire

soli­taire et lyrique

tout au som­met des mots

dans les incertitudes

sous la chute des possibles

là au centre des pages

dans l’ailleurs du monde

pour un temps infini

elle sou­ligne les choses

elle sou­lève l’amour

témoigne du dedans

par les mots qui désirent

dans ce même lan­gage renouvelé

Interroger le livre la vie la nuit

je ne sais plus ce soir où va la poésie

 

ILS

Les poèmes m’arrivent

comme des pho­tos dérobées

au réel

ils savent ce que j’ignore

et ne sont pas à moi

de moi

en mou­ve­ment ils vont

pareils à la trem­blante présence

du visible

 

MONTRÉAL TU T’EN VAS

Montréal tu t’en vas et la neige m’emporte

ma ville trouée de temps ma ville de soirs d’hiver

de trou de mémoire de tra­vaux incertains

Montréal tu t’en vas toutes tes rues m’abandonnent

pour un poème en chute pour rien

juste pour voir comme ça à tout hasard

un cha­grin l’illusion un détour ou la fin des joies

sans faire la fière dans des vitrines impossibles

des riens qui meurent et renaissent d’hier

Montréal tu me perds Montréal c’est bien toi

dans ces rues dénu­dées dans des blocs de verre

ces images et des livres te contant des histoires

les faux sans fond d’une ruelle où nul ne va

plus loin c’est encore toi plus avant dans le vide

tu bâtis pauvre ville pauvre enfance infinie

la mémoire et des textes de forme irrégulière

des ave­nues nais­santes impriment sans raison

les autres dimen­sions des aurores et des bruits

l’aube est blanche ton ciel orange tes yeux bleus

je recon­nais ton air ta façon de parler

les alliages de ton rêve né du lieu pour durer

Montréal tu ne sais pas si tes bars sont fermés

non plus si tu per­sistes quand le givre te nomme

si les auvents de glace rap­pellent des poèmes

la grande sainte-cathe­rine street les néons las le fracas

Montréal tu révèles des tré­sors dont les marins profanent

jamais ne sau­raient dire l’illusion ou l’ampleur

ou la loi sous le joug du gel qui nous engouffre

car que dire d’une ville venue d’elle-même

tra­ver­sant sa légende ini­tiant ses récits

au bord d’un souffle froid dans l’abîme sans trêve

ville de soli­tude ô ville de mon seul espoir

Montréal de ma vie Montréal de mon âme

tes sou­ve­nirs m’arrachent au-devant des oublis

tes ter­reurs me fou­droient tes manques me séduisent

Montréal annu­lée Montréal tri­tu­rée déliée

quel réseau de tem­pêtes te ren­dra ta vision

Montréal de mon temps revi­si­tant les suites

et je parle de toi quand la nuit s’est enfuie

et je parle d’un poème écrit sur ton passage

tu allais ce jour-là dans un matin sans fin

ne don­nant la réponse ni au vide ni au temps

*

Vive la poésie, France Boucher

 

Le temps file, le désir de poé­sie demeure

Claude Beausoleil

 

 

Merci à ce très grand

et très géné­reux poète

pour [sa] musique de Keats,

[son] grand souffle noir,

tous ses recueils

aux poèmes vastes, vibrants,

urbains, si près de la nature et du cœur

 

Claude Beausoleil

voya­geur que le lan­gage invente

pro­me­neur dans son arrondissement

on peut tout faire à pied disait-il en 2019

dans le jour­nal des voisins

était un créa­teur sans cesse en ébullition

 

J’entends encore son enthousiasme

lors de ren­contres impromptues

près de la librai­rie Fleury

dans Ahuntsic

pour un fes­ti­val à venir

un éven­tuel pro­jet d’anthologie

un numé­ro de Lèvres urbaines

Vive sa poésie

tis­sée de silences

brû­lante d’énergie

*

Cette précieuse anthologie de Claude Beausoleil – par Martin Payette

 

 

Un siècle de poé­sie mexicaine, 
Anthologie diri­gée par Claude 
Beausoleil, Points, 2009, 220 
pages, 7 € 60.

Je serai tou­jours éter­nel­le­ment recon­nais­sant envers Claude Beausoleil pour m’avoir fait décou­vrir la poé­sie mexi­caine par le biais de son antho­lo­gie. Le poète qué­bé­cois a su, à tra­vers les choix d’auteurs et de textes, faire res­sor­tir toute la richesse des influences autoch­tones, euro­péennes et lati­no-amé­ri­caines de cette poésie.

Je lui dédie ces deux courts poèmes « d’influence mexi­caine ». Le pre­mier, en par­ti­cu­lier, se réfère à mon unique ren­contre avec mon­sieur Beausoleil, au salon du livre de Montréal de 2019. Au cours de notre conver­sa­tion concer­nant les voyages, il m’est appa­ru clai­re­ment qu’il n’était pas un ama­teur de ce que l’on appelle le « tou­risme de masse » !

 

 

AU SOMMET DE LA PYRAMIDE

Ta poé­sie injus­te­ment moles­tée réclame

un sacri­fice au som­met de la pyramide

pré­ci­pite dans l’abîme un visiteur

qui pié­tine l’Aztèque et ses ruines bienveillantes

offre au condor éner­gé­tique sa nourriture :

la graisse souillée du touriste.

 

 

VISION CHAMANIQUE

La vision d’une vie réussie

une miette de bon­heur dans la soupe de l’éternité

le cha­mane uti­lise ce temps comme l’escalier

qui le conduit à s’effacer du monde

ceux qui res­tent sur la pre­mière marche

retrouvent les chaînes un tour après.

Déjouer la cage égo dorée

à chaque ins­tant conscient

ne plus lécher le miel de la prison.

*

LA LANGUE SANS FIN DU MONDE
par Jean-Luc Proulx

 

« L’écriture voyage vers la lecture. »

Claude Beausoleil

 

La langue est un lieu

Où s’accorder

Sur l’horizon de la francophonie

Où s’élever

La langue — sans fin du monde

Tout lui appartient

Elle fait

Fiévreuse

Elle défait

Les mots chargent les soupirs

Si elle veut la parole, elle la prend, large

Si elle veut l’écrit, elle le prend entier

Mélodieuse

Elle n’a pas de métier

En cha­cun

Elle impro­vise le chant des pleureuses

Va à l’espérance digne

Au splen­dide

Elle ne sau­rait être pro­fes­sion­nelle, la langue

Pas plus que le pay­sage ne l’est

L’eau de la pluie

Le ciel plein d’arbres

La mer étale

Pas plus que la poésie

Le vent mauvais

Que les heures du temps

Longues si longues à compter

Il n’y a pas d’erreur à aimer

Si une langue contient le mot amour

Il n’y a pas d’erreur possible

À elle seule, elle contient le tout de toute langue

C’est une langue fran­co­phone ici per­chée sur les balcons

On la parle fran­çaise ou québécoise

Acadienne ou créole

Antillaise ou afri­caine ou autre

Une véri­table fée­rie d’images, elle est

Elle demande tout

D’être dans chaque conti­nent une langue

Pour vivre à outrance

Avec l’autre qui regarde le monde

Qui lui pose des questions

L’ombre est bleue des mots

Qui sur­gissent des voix

Heureuses

De par­ler

Si elles disent le jour, le matin et le soir

La nuit ou l’étoile noire

Corps et âme

Si elles disent l’enfant

La mère et l’enfant

Femme ou homme

Tous genres, le vivant

Si elles disent des mots tels

Elle n’est pas à surveiller

Voix des neiges

Elle n’est pas à craindre, la langue

Du poète

Née de l’exil

De par­tout

Si elle com­mence, elle n’en finit pas

Insensée, trop belle pour fuir

C’est une langue pour les pas­sion­nés du réel

Elle en a que pour cela

Ses joies ! Ses colères !

Orchestrale

Grand souffle

On l’entend de là

Dans l’air

Déployer ses rêves

Aux accents maternels

Que nous reconnaissons

À la lec­ture du poème ici

À n’en plus finir

Sans souf­france

Nos sens exa­cer­bés pour la parole

Nos allers et retours dans sa romance folle, la langue

Blues fauve

Qui jamais ne s’achève

Allez, mots nou­veaux ! Mots d’emprunts !

Accélérez la cadence !

Tradition et moder­ni­té cou­lant de source

Une note suf­fit pour que le sens s’éveille

En beau­té

Pour que l’on s’entende, tous

À la fine pointe des murmures

Que l’on s’accorde aux instruments

Du vivre à venir

Que l’on se parle, tous

Un jour de plus

Issus

Du désir.

Claude Beausoleil dit Jack et Billie dans le blues de la nuit au mar­ché de la poé­sie, à Paris en 2019

Note

  1. Recours au Poème et PVST ? 2019 – dis­po­nible en sui­vant le lien vers le bon de com­mande : https://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​b​o​n​-​d​e​-​c​o​m​m​a​n​de/

Présentation de l’auteur

Claude Beausoleil

Claude Beausoleil est un écri­vain, poète et essayiste qué­bé­cois né à Montréal  

Il a fait des études en lit­té­ra­ture à l’Université du Québec à Montréal puis à l’Université de Sherbrooke où il obtient un doc­to­rat grâce à un thèse sur l’identité dans la poé­sie québécoise.

En 1972, il publie des recueils d’une poé­sie emprunte de sen­si­bi­li­té et sou­cieuse  des dif­fi­cul­tés de la situa­tion cultu­relle qué­bé­coise. Il est lau­réat du prix Émile-Nelligan en  1980 pour Au milieu du corps l’attraction s’insinue.

Parallèlement, il enseigne au dépar­te­ment de fran­çais du Cégep Édouard-Montpetit de Longueuil.

Il est l’auteur de notes de lec­ture et de cri­tiques dans les revues Estuaire, Europe et American Poetry Review, hro­ni­queur de poé­sie pour le jour­nal Le Devoir de 1978 à 1985, et direc­teur de la revue lit­té­raire Lèvres urbaines.

En 1991, le deuxième tome d’une antho­lo­gie de ses œuvres inti­tu­lée Une cer­taine fin de siècle rem­porte le prix de poé­sie des prix lit­té­raires du Journal de Montréal et est fina­liste pour le Prix du Gouverneur géné­ral du Canada. Le prix Alain-Grandbois 1997 lui est décer­né pour Grand Hôtel des étran­gers. Son recueil inti­tu­lé La Blessure du silence est lau­réat du prix Louise-Labé 2009. En 2015, il est hono­ré du Prix Heredia de l’Académie fran­çaise pour Mystère Wilde, paru en 2014.

Poésie

Intrusion ralen­tie (1972)
Les Bracelets d’ombre (1973)
Journal mobile (1974)
Avatars du trait (1974)
Le Sang froid du rep­tile – poé­sie tro­pi­cale (1975)
Motilité (1975)
Ahuntsic dream, sui­vi de Now (1975)
Sens inter­dit (1976)
Le Temps maya (1977)
Les Marges du désir (1977)
La Surface du pay­sage, textes et poèmes (1979)
Au milieu du corps l’attraction s’insinue, poèmes 1975-1980 (1980)
Dans la matière rêvant comme d’une émeute (1982)
Une cer­taine fin de siècle, poèmes 1973-1983 (1983)
D’autres sou­rires de stars (1983)
Langue secrète (1984)
S’inscrit sous le ciel gris en gra­phiques de feu (1985)
Découvertes des heures (1985)
Il y a des nuits que nous habi­tons tous (1986), illus­tré de des­sins réa­li­sés à l’ordinateur par Herménégilde Chiasson
tra­vaux d’infini (1988)
Grand Hotel des étran­gers (1988), réédi­tion en 1996
Parler 101 (1989)
Une cer­taine fin de siècle, tome 2 (1991)
Fureur de Mexico (1992)
L’Usage du temps (1993)
Fusion (1993), illus­tré d’estampes ori­gi­nales de Jocelyne Aird-Bélanger
Le Déchiffrement du monde (1993)
La Ville aux yeux d’hiver (1994), réédi­tion en 1998
La Vie sin­gu­lière (1994)
La Manière d’être (1994)
Le Rythme des lieux (1995)
Rue du jour (1995)
Quatre Échos de l’obscur (1997)
Le Chant du voya­geur (1998)
Exilé (1999)
L’espace est devant nous (1999)
La Parole jusqu’en ses envoû­te­ments (2001)
Les Passions exté­rieures (2002)
Dépossessions (2003)
Le Baroque du Nord (2003)
Lecture des éblouis­se­ments (2004)
Regarde, tu vois (2006)
L’Inscription lyrique (2007)
Sonnets numé­riques (2007)
La Blessure du silence (2009)
Black Billie (2010)
L’Autre Voix (2011)
De plus loin que le vent (2011)
Amérikerouac (2012)
Mémoire de neige (2013)
Mystère Wilde (2014)
Alma (2015)
Cette musique de Keats (2017)
En un grand souffle noir (2019)

Romans, nouvelles, récits

Promenade modern style (1975)
Dead line – récits (1974)
Fort Sauvage (1994), réédi­tion 1996
Architecte des sen­ti­ments (2005)
Alma (2006)

Essais

Les Livres parlent (1984)
Extase et Déchirure (1987)
Librement dit, car­nets pari­siens (1997)
Oscar Wilde, pour l’amour du Beau (2001)

Anthologies de poésie dirigées par Claude Beausoleil

Poésie du Québec (1991)
La poé­sie suisse romande (1993)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Hommage à Claude Beausoleil

Claude Beausoleil, roman­cier, essayiste, cri­tique lit­té­raire, tra­duc­teur et poète du Québec nous a quit­tés le 24 juillet 2020 – annus hor­ri­bi­lis – année noire pour la poé­sie. Il laisse une œuvre abon­dante, et [...]

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