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Ionuț Caragea, J’habite la maison aux fenêtres fermées

Par |2020-11-06T14:06:40+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Ionuț Caragea|

Ionuț Caragea, est un écri­vain, poète et essayiste rou­main. Il est l’une des figures impor­tantes  de la géné­ra­tion poé­tique de l’an 2000, et un des écri­vains rou­mains les plus ori­gi­naux. Il a vécu à Montréal de 2003 à 2011.

Il fonde, le 16 juillet 2008, avec le poète Adrian Erbiceanu, l’Association des Écrivains de Langue Roumaine du Québec et les édi­tions ASLRQ. Il est éga­le­ment connu en France, où il a publié plu­sieurs livres tra­duits ou écrits direc­te­ment en fran­çais. Il est membre de La Société des poètes et artistes de France. Ionut Caragea a été récom­pen­sé à deux reprises par la Société des Poètes Français. Mon amour abys­sal a reçu le prix “François-Victor Hugo 2018” et J’habite la mai­son aux fenêtres fer­mées a rem­por­té le prix “Mompezat 2019”.

 

Certificat de renais­sance

j’ignore ce qu’on trouve au-delà
ain­si que der­rière le ciel
je regarde la lune
ce mys­té­rieux miroir
dans lequel l’humanité
cherche son visage imper­cep­tible
cette île de lumière
entou­rée d’un océan de nuit
cette fleur dont les pétales
furent arra­chés
par cer­tains dieux en délire
cette pièce qui refuse
de tom­ber dans le creux de nos mains
quand nous prions les yeux fer­més
au croi­se­ment de nos rêves cin­glés
ce fruit défen­du
por­tant tou­jours la mor­sure
qui nous ban­nit du Paradis

oui, je vous le dis
j’ignore ce qu’on trouve au-delà
mais je peux ima­gi­ner
une éter­ni­té où il fait bon vivre
une éter­ni­té où naî­tront les mots
pour me tenir com­pa­gnie

d’ici là
j’exhume mes vieux sou­ve­nirs
et les croque tel un chien affa­mé
tout en espé­rant ne pas m’étouffer
de ma propre enfance
et me retrou­ver sans ombre

car l’ombre
est la seule qui vali­da
mon cer­ti­fi­cat de renais­sance
quand plus per­sonne ne croyait en moi
quand le temps che­mi­nait tel un ver
dans mon coeur mûri d’amour
quand mon esprit se met­tait au car­ré
pour me conver­tir en poème

 

 

Extrait du recueil Mon amour abys­sal tra­duit et lu par Amalia Achard.

 

Le trous­seau

je traîne après moi une ombre
un trous­seau débor­dant de pen­sées
venues du monde où je vivais
avant que je m’incarne

le vol m’est impos­sible
car le trous­seau pèse lourd
tout ce que je peux faire c’est enle­ver
une par une les pen­sées
qui deviennent mots
ain­si j’arrive à avan­cer
un pas, un petit pas à la fois

je m’efforce encore et encore
pour enle­ver toutes mes pen­sées
que je sois léger tel un oiseau
tou­te­fois le trous­seau reste pesant
et je crie d’impuissance :

n’était-ce assez d’être Sisyphe
pous­sant son coeur
en haut de la col­line ?
pour­quoi faut-il encore traî­ner
ce trous­seau débor­dant de pen­sées ?

dans sa langue
l’oiseau me répond :

comme j’aimerais moi aus­si
être un ange !
mais quand mes ailes
me portent trop haut
hélas, je perds mes plumes
mes yeux se font de glace
et je perds mon souffle

pen­dant que toi au moins
tu peux écrire de mes plumes
toi au moins tu peux voir
au-delà des nuages…

 

 

 

Citate din anto­lo­gia de poeme, citate si afo­risme “In astep­ta­rea pasa­rii”, edi­tu­ra eLiteratura, Bucuresti, 2015. Poème tiré d’En atten­dant l’oiseau, paru aux éli­dions Eliteratura, Bucarest, 2015.

 

Armées silen­cieuses

mon ombre m’espionne à chaque pas
pour rendre son rap­port à la Mort
mais moi je fais sem­blant
d’être calme et obéis­sant
je regarde les croix qui ne sont autres
qu’emplâtres sur la face de la Terre
et je dis : ça me va, Madame la Mort,
ça me va !

le Temps avale avide
les bat­te­ments de mon coeur
il me laisse comme pour­boire
quelques sou­ve­nirs
juste quelques petits sou­ve­nirs
et je dis : ça me va, Monsieur le Temps,
ça me va !

heu­reux et triste à la fois
car je suis encore
une dis­per­sion de la lumière
dans une goutte de sang
je fais ma prière
et je dis : ça me va, Madame la Vie,
ça me va !

je fais sem­blant
d’être calme et obéis­sant
mais le soir
ayant l’air d’un rêveur
j’écris
et les mots s’alignent
comme des armées silen­cieuses
sur la feuille de papier
com­bat­tant la fata­li­té

 

Ionut Caragea, Dans un car­re­four de rêves.

 

Statue de marbre

mon exis­tence
une sym­biose
entre deux mondes
et le temps un ser­pent
qui part vers l’inconnu
aban­don­nant sa che­mise
dans ma tête

mes mots des­sinent
l’architecture par­faite
d’une renais­sance
mais moi, têtu comme un âne
je déchire la feuille de papier
en atten­dant
l’apocalypse de l’amour

les mots mordent encore
dans ma chair
de leurs dents acé­rées
mais moi, comme
une sta­tue de marbre
j’attends qu’une hiron­delle
vienne cueillir mes larmes

 

 

Abandonné, un poème extrait du recueil Mon amour abys­sal. Traduction et lec­ture d’Amalia Achard

 

Un tas de méta­phores

même si le sens de la vie
n’est qu’un sou­ve­nir pen­du
à la ficelle d’une forte illu­sion
ou une pluie qui tombe sans clé­mence
sur les ombres nichées
dans la poi­trine de l’herbe

même si la guerre des esprits étroits
frappe à la porte de mon coeur
et je suis obli­gé de plier mes ailes
au lieu de sur­vo­ler les vastes éten­dues
de terres et de mers

même si l’obscurité pié­tine de ses sabots
la fon­da­tion des rêves
et seule la joie de la mer
reste la pluie d’étoiles filantes

même si la lune est une larme gla­cée
sur la face de la nuit
et si les pics des mon­tagnes ennei­gées
ne peuvent pas trem­per leurs pointes
dans l’encre du ciel
pour réécrire l’histoire du monde

même si je suis qui je suis
un être ordi­naire dans la foule

je ris tou­jours face à la mort
en lui offrant un tas de méta­phores

 

Ionuţ Caragea – Poeme din volu­mul Mesaj către ulti­mul om de pe Pământ. Ionuţ Caragea – Poèmes du volume Message au der­nier homme sur Terre

 

Le monu­ment du silence

je lis des silences
pour écrire des mots
je lis des mots
pour appro­fon­dir les silences

pour le reste,
beau­coup de bruit exis­ten­tiel
que le coeur cherche
à trans­po­ser en musique
et des myriades de larmes
que je par­tage avec les gens
au pique-nique de nos âmes
dans l’allée des ques­tions
sans réponse

je lis des silences
sur le visage des étoiles
sur les lèvres des ombres
dans les yeux pétri­fiés des croix
et dans les mains
qui me caressent en rêve

je lis des silences
pour m’emmurer en silence
être le monu­ment éri­gé
en l’honneur de celui qui règne
sur les dimen­sions
des silences abso­lus

je lis des silences
j’agonise et meurs en leurs seins
pour renaître en silence
et prier ceux
qui m’ont sou­ri
dans les icônes de la soli­tude

je lis des silences
pour écrire des mots
je lis des mots
pour appro­fon­dir les silences

 

Ionut Caragea, Voyage, voyage.

 

Oeuvre inache­vée

si je pou­vais choi­sir
ne serait-ce qu’un seul
de tous les rêves
que j’ai fait jusqu’ici
j’opterais pour la vie…

…cette chan­son à laquelle
j’ajouterais les bat­te­ments
de mon coeur

…cette sta­tue de sel
sculp­tée par mes pleurs
déshy­dra­tés

…cette poé­sie où mes vers
comblent le vide lais­sé
par le départ des êtres chers

…cette pein­ture à laquelle
j’ajoute une tache de sang
et laisse comme héri­tage
ma signa­ture en croix

 

 

La rou­lette rousse

quand l’amour te frappe
tel un boo­me­rang sur la tête
avant que tu espères prendre
l’oiseau au vol

quand l’amour est un car­re­four
à sens gira­toire et tu tournes
autour du même coeur
per­dant toutes tes larmes

quand l’amour est une guillo­tine ailée
et toi, l’oisillon quit­tant le nid du coeur
pour s’écraser sur la roche noire du néant

quand l’amour est l’illusion
d’une fleur à laquelle tu as arra­ché
tous les pétales avec tes pen­sées néga­tives
alors qu’en fait elle ne s’était
même pas épa­nouie

quand l’amour est une série infi­nie de ques­tions
et toi, un acteur de cirque qui exerce
l’équilibre de la vie
sur le fil d’un rêve impos­sible

quand l’amour est un feu cou­vant sous la cendre
où tu jettes de temps à autre un espoir
telle une bûche pour­rie

quand l’amour est une fata mor­ga­na
dans un désert char­nel
et toi, un errant qui navigue tel Achab
sur l’océan sans rivage
pour enfon­cer ton har­pon
pro­fon­dé­ment dans le coeur de la
blanche véri­té

quand l’amour est une situa­tion sans issue
du coma pro­fond appe­lé vie

quand l’amour est un poème sans fin
qui attend telle une balle char­gée
de par­fum d’immortelles

que tu joues la rou­lette rousse
dans la mai­son aux fenêtres fer­mées

 

 

Ionuț Caragea, Armée silen­cieuse, extrait de « J’habite la mai­son aux fenêtres fer­mées » Slam, musique et col­lages : Thierry Moral.

 

Poème dans l’antichambre obs­cure

cer­tains poèmes
res­te­ront des foe­tus
dans l’antichambre obs­cure
sans rece­voir leur bap­tême sur la page en pleurs
sans nous regar­der tout droit
dans les yeux

un poème non-né
est un mur­mure qui reste sans voix
dans une forêt de pen­sées
une étin­celle éteinte
dans l’infini de l’obscurité
c’est un rêve ayant per­du ses ailes
avant même qu’il apprenne
le vol de l’accomplissement

où sombrent-ils, ces poèmes non-nés ?
quelle est leur demeure, le ciel ou la terre ?
revien­dront-ils nous plon­ger dans la joie ?

j’attrape de ma main fébrile le sty­lo
et je reste aux aguets d’un mur­mure
d’une étin­celle
d’un rêve aux yeux ouverts
le rebelle reste impas­sible
à l’appel de mon désir

j’ouvre un livre
je lis d’autres vers
quand sou­dain
tel un enfant jaloux
le poème à naître se révèle
dans toute sa splen­deur
en me sup­pliant :

je suis à toi
écris-moi
ne réflé­chis pas lon­gue­ment !

parent com­pré­hen­sif
je cède à sa prière
et mon poème non-né
devient le nou­veau-né –
poème char­mant tant de lec­teurs !

 

Extraits de J’habite la mai­son aux fenêtres fer­mées, ed. Stellamaris, Brest, France, 2019.

Présentation de l’auteur

Ionuț Caragea

Né le 12 avril 1975 à Constanţa, Roumanie, Ionuţ Caragea est membre de l’Union des écri­vains de Roumanie, cofon­da­teur et Vice-pré­­sident de l’Association des Écrivains de Langue Roumaine du Québec etc. En 2019, il est deve­nu membre de la Société des Poètes Français et membre de la Société des Poètes et Artistes de France. En tant qu’auteur, il a publié plus de 50 livres (poé­sie, apho­rismes, science-fic­­tion, essais cri­tiques, mémoires, antho­lo­gies). La cri­tique lit­té­raire rou­maine le consi­dère comme l’un des lea­ders de la géné­ra­tion poé­tique de l’an 2000 et l’un des écri­vains rou­mains les plus ori­gi­naux et aty­piques. Il habite la belle ville d’Oradea, en Roumanie. Durant la période 2003-2011, il a vécu à Montréal, étant deve­nu citoyen cana­dien en 2008. Ionuţ Caragea a été récom­pen­sé à deux reprises par la Société des Poètes Français. “Mon amour abys­sal” a reçu le prix “François-Victor Hugo 2018” et “J’habite la mai­son aux fenêtres fer­mées” a rem­por­té le prix “Mompezat 2019”. Ce der­nier ouvrage a reçu aus­si le deuxième prix du Grand prix Henri Meillant 2020 et le troi­sième prix du Grand Prix Jenny Alpha et Noël-Henri Villard 2020 de la Société des Poètes et Artistes de France.

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