> Le mangeur de nèfles (Haïkus libres) de Werner Lambersy

Le mangeur de nèfles (Haïkus libres) de Werner Lambersy

Par | 2018-03-28T21:19:40+00:00 7 avril 2014|Catégories : Blog|

La nèfle, appe­lée par­fois cul de chien, s’accommode assez bien, dit-on, dans les recettes, d’une cui­sine pré­ten­du­ment « sau­vage » qui convient par­fai­te­ment à Lambersy. Car cela fait près de cin­quante ans que cet enchan­teur pro­mène sa caresse grif­fue sur la langue et donne, dans des formes et des for­mats extrê­me­ment variés l’une des œuvres poé­tiques fran­çaises les plus impor­tantes d’aujourd’hui. Une œuvre dis­per­sée, appa­rem­ment épar­pillée, mais que ras­semble para­doxa­le­ment l’esprit d’un noma­disme d’une rare den­si­té.

Werner entonne depuis tou­jours, en même temps que la mélo­pée des voya­geurs, la valse nos­tal­gique d’un ailleurs ou d’un autre­fois. Seule la sen­sua­li­té, tou­jours pré­sente chez lui, rend proche ce qui s’est écar­té. Mais sa dou­ceur écorche, ici et là. Car ce qui tombe sous le charme, ris­que­rait bien d’assoupir le lec­teur pares­seux ou trop fervent.

Pour le coup, il ne faut guère aller bien loin pour déni­cher les nèfles que le poète donne à cro­quer. Mangeur /​ de nèfles dorées /​ en san­dales dans un sous-bois de pin.

On voit le pay­sage et la lec­ture de ces libres haï­kus ne dépay­se­ra pas. Sauf que, même irré­gu­liers, même écrits en fran­çais, ces petites choses poé­tiques peuvent reten­tir lon­gue­ment dans le silence du corps : Lanternes /​ dans la nuit chaude,/ quand mes amis seront-ils de retour – et voi­là com­ment un grand poète peut faire ployer en douze mots seule­ment ce que René Char appe­lait « Toute la fata­li­té de l’univers »…

Fatalité ? On la com­prend dans Les Feuillets d’Hypnos, mais elle convient mal au Mangeur de nèfles. Car ces haï­kus fran­çais (bien plus fidèles dans leur liber­té for­melle aux haï­kus japo­nais, dont la métrique échappe à notre langue), ces haï­kus, si ils ploient dans l’attente des éloi­gnés et dans une cer­taine forme de cha­grin, voire de dénon­cia­tion sociale (Fin du mar­ché /​ des vieux se courbent, /​  en deux, ils fouillent les cageots), ces haï­kus sont d’abord des petits cris pous­sés dans le silence, pour réveiller le gout de vivre :

 

            Érection
            du matin, pour rien
            un peu comme his­ser les cou­leurs

 

Ils sont, comme toute poé­sie, plan­tés dans la conscience. Ne dor­mez pas. Crachez la mort. Il reste quelque chose à vivre.

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