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Les ingrédients du lyrisme dans la poésie négritudienne

Par |2018-10-22T10:45:19+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

                                INTRODUCTION

 

      La  poé­sie n’a  jamais ces­sé d’être autant  une idéa­li­sa­tion du fait vécu qu’une idéa­li­sa­tion du fait lin­guis­tique.  C’est que la célé­bra­tion du lan­gage, en tant qu’entité vivante, l’emporte sur celle de l’expérience exis­ten­tielle dans le texte. À tout le moins, l’expérience indi­quée ne peut y pré­sen­ter un entrain idéa­li­sé que lorsque le lan­gage, souffle spi­ri­tuel en l’artiste, expose, par le baro­mètre de la  sty­lis­tique, des parures méta­phy­siques.  C’est le propre du lyrisme qui envoûte le mot olym­pien du poète, qui en arrive, au bout d’un  méca­nisme alchi­mique, à pro­po­ser un monde ima­gi­naire, contre­par­tie hau­te­ment intel­lec­tua­li­sée de la réa­li­té lucide.

    Le lyrisme, théo­rie issue des sono­ri­tés de rêve de la lyre- de son lit­té­ra­lisme  “lyre-isme”, est la consé­quence du poids des émo­tions intense du poète sur l’axe para­dig­ma­tique, celui de l’univers des mots, celui sur le ter­reau duquel  tout locu­teur sélec­tionne des mots pour les com­bi­ner en quelque syn­taxe.  En d’autres termes, le carac­tère émo­tion­nel, oni­rique et non vrai­sem­blable du lan­gage poé­tique, au pro­fil pres­qu’ « han­di­ca­pé », est le pro­duit de la pesan­teur  de la vie psy­chique interne  du poète sur la langue et  sa struc­ture simple.

     Le fait est que la per­son­na­li­té interne du poète ne nous semble pas être ex-nihi­lo, non plus en décon­nexion avec ses schèmes cultu­rels.  Ses émo­tions internes, fussent d’ordre intel­lec­tuel,  seraient le tra­vail des impres­sions reçues par l’artiste dans le bain de son cadre socio­cul­tu­rel au cours de sa crois­sance, mieux, de son deve­nir.  Il en hérite façons de pen­ser, fan­tasmes, modes de per­cep­tion, cos­mo­go­nies… Nous vou­lons  arri­ver à la conclu­sion que le fait poé­ti­sé, ancrage des émo­tions du poète, est pour beau­coup dans le niveau du  style ou de la qua­li­té d’un texte poé­tique.  Ici, tout se pas­se­rait comme si le fait poé­ti­sé lui-même se choi­sit un style et une rêve­rie cha­leu­reuse.

      On a beau­coup glo­sé sur la richesse entre­pre­nante du style de la poé­sie de la négri­tude, sublime, du reste. Ce style, aux ruses d’envoûtement, nous paraît impu­table au fait média­ti­sé par les poètes dudit mou­ve­ment, sinon, à la hau­teur intel­lo-spi­ri­tua­liste de leur source d’inspiration. Tant et si bien que,  entre le style, voire, la lit­té­ra­ri­té d’un poème, et le fait qu’il pré­sente, semble exis­ter un pont indé­bou­lon­nable, au sens de l’adéquate pro­por­tion ou du juste équi­libre. Beaucoup d’observateurs, mépri­sant ou mécon­nais­sant l’esthétique négro-afri­caine, ont, hâti­ve­ment peut-être, assi­mi­lé SENGHOR, CÉSAIRE et DAMAS, à  des épi­gones de CLAUDEL, BAUDELAIRE ou SAINT-JOHN PERSE. Certes, nos orfèvres de l’écriture, lévites de la culture afri­caine, ont, de façon non négli­geable, flir­té avec la civi­li­sa­tion occi­den­tale. Mais, leur art n’aurait pas fait écho dans tous les pôles du monde s’il n’était pas oxy­gé­né du souffle de l’africanité ou de la négri­té nar­rée. L’Afrique, terre de mys­tère, terre d’initiation et d’émotivité, est, cer­tai­ne­ment, un vivier poten­tiel de poé­sie dont ses fils, men­ta­le­ment et socio­lo­gi­que­ment conçus dans son moule, sont des acteurs. irré­duc­tibles.  En plus de cette dis­po­si­tion natu­relle ou géné­tique, l’âme du conti­nent est tra­gi­que­ment mar­quée par des faits majeurs dont la gra­vi­té  les ins­cri­rait dans l’imaginaire poé­tique. Par ce genre, donc, l’âme du conti­nent, comme par psy­cha­na­lyse, expo­se­rait   lyri­que­ment des expé­riences his­to­riques qui inter­pellent la conscience intime de la race humaine ;  la poé­sie s’imposant à l’expression toutes les fois que l’esprit de l’homme pleure, déplore ou s’apitoie sur son sort, non de façon oiseuse, mais, plu­tôt, pour s’auto-appliquer une cure de déli­vrance spi­ri­tuelle. En un mot, l’humanisme énig­ma­tique du cœur nègre, du réel nègre, du vécu nègre, en a, sans doute,  inti­mé au mot occi­den­tal, aux struc­tures et syn­taxes du savoir sco­laire dont il consti­tue­rait un arrière-plan cha­leu­reux. Dans ce sens,  la spi­ri­tua­li­té du tam-tam, la mytho­lo­gie de la femme, la for­tune de la nature, pour­raient consti­tuer des pistes à explo­rer, aux fins d’apprécier, à sa juste valeur, l’écriture sur­réelle négri­tu­dienne. 

 

 

   I- La spiritualité du tam-tam.

 

    Dénotativement, on va dire du tam-tam qu’il est un ins­tru­ment de musique à per­cus­sion, consti­tué d’un fût recou­vert d’une ou de plu­sieurs peau (x) ten­due (s), frap­pée (s) à l’aide des doigts ou de baguettes pré­vues à cet effet. La vibra­tion ain­si obte­nue est ampli­fiée par le fût qui fait office de caisse de réson­nance, par­fois modi­fiée par un timbre en acier ou en boyau natu­rel ou syn­thé­tique. En Afrique, le tam-tam remonte à plus de 6000 ans avant JESUS-CHRIST et  est sou­vent uti­li­sé comme  moyen de com­mu­ni­ca­tion entre tri­bus plus ou moins éloi­gnées. Il est inalié­nable pen­dant les moments de réjouis­sance ou pen­dant les rites ini­tia­tiques. Le tam-tam, c’est l’âme de l’Afrique, du fait qu’il concentre, de façon sonore, ses pul­sions psy­chiques. Il y existe en autant de  types qu’il y a de tri­bus, autant de rythmes que de vil­lages, que d’états d’âmes. Tout compte fait, l’énigme qui est la sienne en fait un creu­set de spi­ri­tua­li­té pour les peuples d’Afrique qui y voient même un agent d’éducation sociale.  Chez les Mossé de Pacéré Titinga, par exemple, c’est le tam-tam, sup­port d’action artis­tique et savante du griot qui ouvre et clôt le rituel d’initiation à l’intégration sociale. C’est que, der­rière l’acoustique bien ryth­mé de l’instrument décrit, se cachent des ensei­gne­ments d’une telle hau­teur intel­lec­tuelle et spi­ri­tuelle que ne peuvent les cap­ter que les ini­tiés qui, eux, sont l’épine dor­sale de la socié­té. C’est toute  la quin­tes­sence théo­rique de la Bendrologie (du mos­sé ben’dré : tam-tam-cale­basse) de Pacéré Titinga. En un mot, le tam-tam, en Afrique tra­di­tion­nelle, ne se résume pas à l’acoustique ; il est toute la sagesse humaine, toute la vision du monde d’une com­mu­nau­té, il est, glo­ba­le­ment, la voix de son art en tant que reflet vrai­sem­blable ou invrai­sem­blable du souffle quo­ti­dien de l’Afrique. Selon Robert JOUANNY, « On mécon­naî­trait la réa­li­té afri­caine, et du même coup, le sens de la poé­sie sen­gho­rienne, si on limi­tait le rôle du tam-tam et de façon géné­rale de tous les ins­tru­ments de musique à une fonc­tion d’accompagnement »[1]. En réa­li­té, le tam-tam et ses paires sont pour l’homme afri­cain, à la fois le moyen de « se  retrou­ver dans le cos­mos » et de com­mu­ni­quer avec un dia­logue uni­ver­sel, par-delà l’espace et le temps :

      «  Tam-tam au loin, rythme sans voix qui fait les nuits et les vil­lages au loin
           Par-delà les forêts et les col­lines par-delà le som­meil des mari­gots
          (…) Que du tam-tam sur­gisse le soleil du monde nou­veau »[2] .

 

       La négri­tude, donc, mou­ve­ment cultu­rel pour la valo­ri­sa­tion de la culture noire, fut ryth­mée par le tam-tam si elle ne s’en pas ser­vi comme plume de son écri­ture. Ces quelques titres et sous-titres des poèmes de Senghor peuvent en attes­ter : « Pour un tama, tam­bour au son allègre », « L’Homme et la bête, pour trois taba­las ou tam-tams de guerre », « tam-tam d’amour, vif », « La mort de la prin­cesse, pour un tam-tam funèbre », « pour orgue et tam-tam au loin ». À juste titre, SENGHOR  s’est tou­jours plu à noter le carac­tère sym­pho­nique de la poé­sie négri­tu­dienne. En effet, les poètes de cette orga­ni­sa­tion de connais­sance  la vivent, à la manière de leur propre dua­li­té, en asso­ciant une rhé­to­rique très éla­bo­rée et un contact immé­diat avec les choses. C’est oppor­tu­né­ment que David DIOP défi­nit la poé­sie comme « La fusion har­mo­nieuse du sen­sible et de l’intelligible, la facul­té de réa­li­ser par le son et par le sens, par l’image et par le rythme, l’union intime du poète avec le monde qui l’entoure »[3].  Ainsi, par la poé­tique du tam-tam, cer­tai­ne­ment, la poé­sie négri­tu­dienne par­vient à avoir un écho reten­tis­sant, de sorte à fusion­ner avec toutes les sphères nègres de la terre (« Par-delà les forêts et les col­lines par-delà le som­meil des mari­gots »),  à l’effet de rendre cultu­rel­le­ment mélio­ra­tive la race noire à la face du monde : « Que du tam-tam sur­gisse le soleil du monde nou­veau ».
          Ce  fai­sant, pour une poé­sie qui s’est assi­gné la voca­tion de faire entendre la voix de l’Afrique, le mys­tère du tam-tam, dans sa poé­tique, était incon­tour­nable. Car, chant pro­fond, réel ou méta­phy­sique, le tam-tam scande les moments de la vie, l’initiation ou la fête des Morts, les exploits des héros, les mes­sages com­mu­nau­taires ou l’amour :

            « Et de la terre sourd le rythme du tam-tam, sève et sueur, (…)
               Les tam-tams se réveillent, Princesse, les tam-tams nous
               réveillent. Les tam-tams nous ouvrent l’aorte.
               Les tam-tams roulent, les tam-tams roulent au gré du cœur. Mais les  
               tam-tams galopent hô ! les tam-tams galopent » (Œuvre poé­tique, P.148)

 

Le tam-tam, donc, qua­drille l’âme de l’Africain, il ponc­tue son psy­chisme, conduit ses pen­sées, ali­mente son humeur et anime son cadre de vie. Il voit naître l’Africain, il sup­porte sa vie pleine d’humanisme émo­tion­nel, tout comme il est le rituel de sa mort. Cette pré­pon­dé­rance du tam-tam, fleu­ron cultu­rel de l’Afrique, condi­tionne la poé­tique de la poé­sie négri­tu­dienne, remet au goût du jour la fonc­tion du poète négro-afri­cain, en géné­ral, et  celui négri­tu­dien, en par­ti­cu­lier. En réa­li­té, dans sa parole poé­tique, le poète n’invente pas l’Afrique ; il l’écoute, par le tam-tam, et il la dit, tout sim­ple­ment. Chant ini­tia­tique, c’est le tam-tam qui bat le rythme du texte (écrit ou oral) du poète et dit les choses essen­tielles. Ici, le poète, plu­tôt que d’être créa­teur de parole, est témoin ou média­teur. D’ailleurs, la parole elle-même voit son rôle réduit, parce qu’elle n’est que média­tion éphé­mère, bien moins apte à tra­duire le rythme et le pouls, la vie et la mémoire de l’Afrique que les ins­tru­ments de musique :            

               « Oho ! Congo oho ! Pour ryth­mer ton nom grand
                sur les eaux sur les fleuves sur toute mémoire
               Que  j’émeuve la voix des Kôras Koyaté ! L’encre
               du scribe est sans mémoire. » (Œuvre poé­tique, P.105)

          Le poète ne serait donc qu’un inter­ces­seur com­pa­rable aux masques dont il a l’air d’éternité. C’est pour­quoi, SENGHOR est en droit, par la ver­tu sacrée du tam­bour, de saluer les masques qui le pré­servent des ten­ta­tions et souillures de la vie :

         « Vous gar­dez ce lieux for­clos à tout rire de femme,
                 à  tout sou­rire qui se fane
             Vous dis­til­lez cet air d’éternité où je res­pire l’air de mes pères
             Masques aux visages sans masques » ( Œuvre poé­tique, P.25.)

    

      Ainsi, le tam-tam, en ayant per­mis au poète d’adhérer ini­tia­ti­que­ment au rythme du monde, lui per­met, non seule­ment, de dis­po­ser des arcanes du fonc­tion­ne­ment intel­lec­tuel du réel, mais aus­si, d’intégrer le lan­gage de chez lui et de dis­po­ser du témoi­gnage des prin­cipes fon­da­teurs de son peuple : « J’ai com­pris les signes de la tri­bu ».
      Sur la base de cet acquis,  on pour­rait infé­rer que le rythme qui carillonne inter­mi­na­ble­ment dans le psy­chisme du lec­teur au contact des textes des négri­tu­diens n’est que la contre­par­tie men­tale de l’écho spi­ri­tuel du tam-tam tra­di­tion­nel. Le rythme, en tant que réité­ra­tion inin­ter­rom­pue d’une même ins­crip­tion ou d’une même acous­tique dans la pro­duc­tion artis­tique de la négri­tude, crée une sorte d’animation psy­chique qui tire l’ensemble du texte de son silence léthar­gique. La poé­sie, chant des dieux  adres­sé à l’humain, ne sau­rait inter­pel­ler ce der­nier s’il n’est sonore, intel­lec­tuel­le­ment ou spi­ri­tuel­le­ment s’entend. C’est pour­quoi, d’après SENGHOR, « C’est dans le domaine du rythme que la contri­bu­tion nègre a été la plus impor­tante, la plus incon­tes­tée… le Nègre est un être ryth­mique. »[4].  Léon DAMAS, par exemple, chante sa nudi­té  spi­ri­tuelle après le dépouille­ment de l’exil, sur un rythme de tam-tam ins­tinc­ti­ve­ment retrou­vé :

        « Ils sont venus ce soir où le tam
           tam 
               rou­lait
                    de rythme
                          en
                            rythme
             la fré­né­sie des yeux
               la fré­né­sie des mains la fré­né­sie des pieds
               de sta­tues
               Depuis
               Combien de MOI
               Combien de MOI, com­bien de MOI, MOI, MOI
               sont morts
               depuis ce soir où le
                tam
                tam
                rou­lait
                         de rythme
                                   en rythme
                la fré­né­sie des yeux
                la fré­né­sie des mains, la fré­né­sie des pieds » (Pigments/​Névralgie, P.13))

 

Les bat­te­ments du tam-tam sont res­sen­tis ici à tra­vers ce chaos dis­har­mo­nique qu’affiche une sorte de gra­phie cas­sée ou bri­sée du texte sur la page,  expres­sion du dérè­gle­ment psy­chique du tam­bou­ri­neur, que témoigne si bien  une scan­sion symé­trique et asy­mé­trique des syl­labes, mots et expres­sions “tam”, rythme”,  “rythme en rythme”,  “fré­né­sie”, “fré­né­sie des yeux”, “fré­né­sie des mains”, “fré­né­sie des pieds”, “com­bien de MOI”, “MOI”.  D’abord,  la dis­sec­tion du mot “tam-tam” en ses deux syl­labes iden­tiques “tam” et “tam” suc­ces­sives sur deux vers consé­cu­tifs, a ten­dance à dévoi­ler le sta­tut ono­ma­to­péique de la lexie sou­li­gnée, sem­blant imi­ter pho­ni­que­ment le bruit que pro­duit cet ins­tru­ment de musique à per­cus­sion qui bour­donne dans la poé­sie nègre et lui fait entendre la voix des dieux de la civi­li­sa­tion noire.. Ensuite,  La sin­gu­lière gra­phie tam

                                     tam
                                        rou­lait
                                              de rythme
                                                     en
                                                       rythme

semble déplo­rer le désastre consub­stan­tiel à la pro­fa­na­tion du tam-tam, sym­bole

de la culture noire, dès la fou­lée du sol afri­cain par le colon, l’homme blanc, l’esclavagiste, réfé­rent du pro­nom per­son­nel sujet “Ils” dans “Ils sont venus ce soir” ; le contact de ces deux civi­li­sa­tions affi­chant un conflit d’intérêts, d’identités et d’idéologies. Bien enten­du, la pro­fa­na­tion du tam-tam est liée à sa dégé­né­res­cence. Enfin, le pro­nom per­son­nel démons­tra­tif “MOI” dans « Combien de MOI » est le signe de l’auto-identification du poète à tout Africain vic­time des méfaits de la colo­ni­sa­tion et de l’esclavage. Ici, il y a qu’on note un calem­bour dans « Combien de MOI », offrant une confu­sion de sens avec “Combien de mois”. Ce calem­bour, de façon déci­sive, n’est pas for­tuit ; il tra­dui­rait la situa­tion fatale de la plé­thore d’Africains valides, morts ou dépor­tés à la faveur des deux phé­no­mènes  his­to­ri­co-tra­giques que sont la colo­ni­sa­tion et l’esclavage qui ont fait  accu­ser au conti­nent  un retard sur le temps : “Combien de MOI/​MOIS sont morts depuis … ” ; le mois ( durée de 30 jours) étant, dans cette struc­ture, l’incarnation du temps. En défi­ni­tive, la super­po­si­tion ou l’amoncèlement des pré­oc­cu­pa­tions liées à la dégra­da­tion gra­duelle de la culture noire est habi­le­ment tra­duit par le poète par une espèce de forme-esca­lier que dévalent les ver­sets ou mots-ver­sets de l’extrait, témoin des risques d’une chute pro­gres­sive de la culture nègre que pleure le tam-tam, son expres­sion méta­pho­rique.  Dans cet autre pas­sage de SENGHOR, on peut noter la force du pro­ces­sus ryth­mique, confé­rant au poème  l’ambiance ou la cha­leur  toute spé­ciale des cho­ré­gra­phies afri­caines que rythme la verve du tam-tam :

             «  Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusils qui crou­lèrent les
                                                                                                                   Empires
                  Les mains blanches qui fla­gel­lèrent les esclaves qui vous fla­gel­lèrent
                  Les mains blanches pou­dreuses qui vous giflèrent les mains peintes
                                                                                                                  Poudrées                 

              Les mains sûres qui m’ont livré à la soli­tude et la haine… » ( Œuvre poé­tique, p.24)

 

Ici, les rimes internes qu’exhibe cha­cun des trois pre­miers vers ins­crivent une sym­pho­nie gym­nique : tirèrent/​croulèrent, flagellèrent/​flagellèrent, poudreuses/​poudrées.  L’homophonie pro­duite par  les mots légè­re­ment dif­fé­rents mor­pho­lo­gi­que­ment et séman­ti­que­ment- poudreuses/​poudrées ; giflèrent/giflé…soumet l’esprit à quelque mou­ve­ment. Ce der­nier pas­sage de SENGHOR nous montre un rythme qui repro­duit les formes de la danse afri­caine issue de la répé­ti­tion des sons tam­bou­ri­nés sem­blables en syl­labes alter­nées :

       « Ecoutons son chant, écou­tons son chant, écou­tons battre notre sang
                                                                                                                 Sombre
                                  écou­tons
             Battre le pouls pro­fond de l’Afrique dans la brume des vil­lages per­dus
            Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale
            Voici que s’assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes
             Dodelinent de la tête comme l’enfant sur le dos de sa mère
             Voici que les pieds des dan­seurs s’alourdissent, que s’alourdit la langue
             des chœurs  alter­nés. » (Œuvre poé­tique, p.16)

Les sons trans­pa­rais­sant dia­lec­ti­que­ment et de façon éparse, dans les mots sui­vants peuvent illus­trer l’idée émise : chant/​sang, brume/​lune, s’assoupissent/s’alourdissent, danseurs/​conteurs, mer/​mère…

        CÉSAIRE, lui, bat le sacré tam­bour afri­cain avec les mots, baguettes ini­tia­tiques favo­ri­sant la pro­duc­tion d’un plai­sir sonore par leur contact heur­té au tam­bour afri­cain, ins­tru­ment aux acous­tiques très didac­tiques et affran­chis­santes. En réa­li­té, le tam­bour que l’initié CÉSAIRE[5] bat avec les mots fait entendre le son des mots et plonge le lec­teur aver­ti dans la sphère des mys­tères où se cachent les secrets et le sésame d’un monde las­sant :

             «  Le mot est père des saints
                 Le mot est mère des saints
                 avec le mot cou­resse on peut tra­ver­ser un fleuve
                 peu­plé de caï­mans
                 il m’arrive de des­si­ner un mot sur le sol
                 avec un mot frais on peut tra­ver­ser le désert d’une jour­née
                 il y a des bâtons-de-mage pour écou­ter les squales
                 il y a des mots shan­go
                 il m’arrive de nager de ruse sur le dos d’un mot dau­phin. »

 

               «  Le mot oiseau-ton­nerre
                    Le mot dra­gon-du-lac
                    Le mot strix … » (Sentiment et res­sen­ti­ment des mots)

En effet, le mot poé­tique est un mot qui, se heur­tant à la struc­ture lin­guis­tique, heurte, syn­chro­ni­que­ment, l’esprit du lecteur/​auditeur en y  lais­sant un écho se réper­cu­tant en une kyrielle de signi­fi­ca­tions le ren­dant ain­si fer­tile et créa­teur. La fina­li­té de ce rituel for­ma­teur au dis­ci­po­lat lexi­co­lo­gique ini­tié par CÉSAIRE, c’est de conju­rer les monstres de l’existence, à l’effet de confé­rer au poète et au peuple l’oxygène dont les miasmes quo­ti­diens le privent :

              « aurore
                 ozone
                  Zone oro­gène »

      Par le tam-tam, donc, l’Afrique est le conti­nent des mots, des mots d’initiation.

 

 

II-La mythologie de la femme.

 

     La femme contri­bue essen­tiel­le­ment à  tapis­ser  l’imaginaire de la poé­sie négri­tu­dienne où elle n’est plus que matière à mytho­lo­gie.  La voix de SENGHOR en est ouver­te­ment la chan­cel­le­rie com­mu­ni­ca­tive : « Mon empire est celui d’amour. J’ai fai­blesse pour toi femme. »[6]  Ce pro­pos donne à se deman­der ce que revêt véri­ta­ble­ment  la femme dans la poé­sie négro-afri­caine iden­ti­fiée.  Ce fai­sant, les pré­di­cats de la femme  que nous éli­sons pour ten­ter d’asseoir la mytho­lo­gie annon­cée sont :     Connaissance du monde et ini­tia­tion à la lit­té­ra­ture,  objet esthé­tique et  sen­suel,  ido­lâ­trée vouée à une divi­ni­té.
      Soit ce poème ‘’Femme noire’’  qui nous ser­vi­ra d’appui  à l’examen  de la qua­li­té recon­nue à la femme en tant que connais­sance du monde et ini­tia­tion à la lit­té­raire, et, peut-être, à  celui  de tout ce cha­pitre :

 

          Femme nue, femme noire
          Vêtue de ta cou­leur qui est vie, de ta forme qui est beau­té
          J’ai gran­di à ton ombre. La dou­ceur de tes mains ban­dait mes yeux.
          Et voi­là  qu’au cœur de l’Été et du Midi, je te découvre,
          Terre pro­mise du haut d’un haut col cal­ci­né
          Et ta beau­té me fou­droie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.

          Femme nue, femme obs­cure
          Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
              bouche qui fais lyrique ma bouche
          Savanes aux hori­zons purs, savanes qui fré­mis aux caresses fer­ventes du Vent d’Est
           Tamtam sculp­té ten­du qui grondes sous les doigts du vain­queur
             Ta voix grave de contral­to est le chant spi­ri­tuel de l’Aimée.

             Femme nue, femme obs­cure
             Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des
             princes du Mali
             gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
             délices des yeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
             À l’ombre de ta che­ve­lure, s’éclaire mon angoisse aux soleils pro­chains de tes yeux.

             Femme nue, femme noire
             Je chante ta beau­té qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
             Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nour­rir les racines de la vie.

De toute la pro­duc­tion négri­tu­dienne, ce texte est, sans doute, celui  qui idéa­lise la femme noire, au sens où il la fait pas­ser du domaine de l’humain à l’univers des mythes, avec le champ lexi­cal qui lui est corol­laire : ima­gi­naire, intrigue trans­cen­dant l’entendement humain, sacré, démiur­gie, espace hors du com­mun, pas­sé immé­mo­rial.  Probablement, l’étude de ce cha­pitre nous don­ne­ra l’occasion  d’illustrer ces consti­tuants lexi­caux du mythe qui est cen­sé iden­ti­fier la femme afri­caine qui, de toute évi­dence, fait ombrage à l’inspiration des poètes négri­tu­diens, lyrique, du reste.

       Pour l’Africain,  la femme est connais­sance du monde et ini­tia­tion à la lit­té­ra­ture : “J’ai gran­di à ton ombre“.  Par ce pro­pos laco­nique et appa­rem­ment sans moti­va­tion, le poète réa­lise  comme une confes­sion qui tient sa valeur phi­lo­so­phique de  la gra­ti­tude qui la lie.  C’est que le poète est  comme en train d’avouer que sa per­son­na­li­té (crois­sance cor­po­relle, crois­sance intel­lec­tuelle et noto­rié­té sociale) est le résul­tat du tra­vail  à lui exer­cé par sa mère dont il est le cachet de l’influx per­son­nel : “J’ai gran­di à ton ombre” En effet,  dans l’entretien de son reje­ton,  la femme-mère use de vir­tuo­si­té natu­relle pour les soins et le plai­sir de l’enfant : ” La dou­ceur de tes mains ban­dait mes yeux“,  ” bouche qui fais lyrique ma bouche”., en plus de consti­tuer  pour lui , par sa proxi­mi­té pro­vi­den­tielle, une assu­rance morale et psy­cho­lo­gique :  ” À l’ombre de ta che­ve­lure, s’éclaire mon angoisse aux soleils pro­chains de tes yeux”.  En tant que micro­cosme, la femme-mère est auprès de l’enfant la sys­té­ma­ti­sa­tion de l’univers ;  à tra­vers sa mère, l’enfant lit l’univers et apprend à le connaître.  C’est  Gnilane Bakhoum,  la mère de SENGHOR,  qui, dis­si­mu­lant avec peine son ori­gine peule et sa condi­tion rotu­rière,  for­ma son futur poète de fils.  Détentrice de la tra­di­tion matri­li­néaire sérère,  elle a pou­voir de juge­ment et rap­pelle à  son fils l’honneur de sa race : « Dis-moi donc l’orgueil de mes pères »

        Le maître ini­tia­teur du jeune Senghor fut Whaly Bakhoum,  son oncle mater­nel, donc, pro­jec­tion sym­bo­lique de Gnilane.  Il com­mu­ni­qua à  l’enfant une édu­ca­tion, sous la forme d’instructions reçues de sa sœur, au nom d’une base socio-tra­di­tion­nelle sérère, avec, cer­tai­ne­ment, quelque influence de l’origine tra­di­tion­nelle peule.  Si bien que Toko Waly, c’est le sur­nom de l’oncle, ne fai­sait qu’amplifier les pré­mices de l’éducation com­mu­ni­quée par Gnilane, la mère, à son enfant. En écou­tant les ensei­gne­ments de l’oncle, c’est plu­tôt la voix de sa démiurge de mère qu’il enten­dait : “Ta voix grave de contral­to est le chant spi­ri­tuel de l’Aimée.”, tel  un dévot per­ce­vant, avec trans­port de l’être, les révé­la­tions de son dieu.   Logiquement, la balade du maître ini­tia­teur et de son néo­phyte se situait dans le regard bien­veillant et consen­ti de la femme-mère qui, comme dotée d’aptitudes sur­hu­maines, ne flanche pas de vigi­lance, ne som­meillant jamais, presque, pour ce qui est de la for­ma­tion intel­lec­tuelle de son fils.  En effet,  dans la com­pa­gnie de Toko Whaly,  SENGHOR vécut une expé­rience inou­bliable, il vivait en toute liber­té, de façon insou­ciante, dans un vrai Éden, par­cou­rant la brousse, cou­rant der­rière les anti­lopes, tra­ver­sant les mari­gots, nageant, sans peur, dans les fleuves infes­tés de caï­mans, écou­tant les récits de ber­gers bai­gnés de magie et qui met­taient en scène « des morts, des ani­maux, des arbres et des cailloux » ( Liberté I),  dans un décor somp­tueux, rehaus­sé par la pré­sence de rônier et de kaï­cé­drats :  “Et voi­là qu’au cœur de l’Été et du Midi, je te découvre Terre pro­mise du haut d’un haut col cal­ci­né” .  En gros, dans cet antre mater­nel, SENGHOR fut ini­tié aux réa­li­tés pay­sannes, aux secrets de la brousse, du monde des étoiles et des esprits.  Et c’est encore une femme, Marône, poé­tesse de son vil­lage, qui l’initie aux arcanes de la poé­sie chan­tée (“bouche qui fais lyrique ma bouche“), ce qui l’amène à écou­ter les griots, ces trou­ba­dours qui trans­mettent les tra­di­tions ances­trales, remon­tant le plus sou­vent aux ori­gines mythiques du monde : “Gazelle aux attaches célestes, tes perles sont étoile sur la nuit de ta peau”.  Bien évi­dem­ment, le pro­fil de la femme  à être un angle pro­pice d’acquisition de connais­sances n’échappe pas à la verve du poète : “Délices des yeux de l’esprit“.   Tout cela fait que l’antre de la femme noire s’incarne dans l’imaginaire du poète comme une terre de pèle­ri­nage ou d’un point d’asile pour for­ti­fi­ca­tion du corps, de l’âme et de l’esprit : “J’ai gran­di à ton ombre“.  

        La femme est, en outre, objet esthé­tique et sen­suel.   Quand elle n’est pas mère, elle est amante ou simple convoi­tise char­nelle, sti­mu­lant le désir.  En la matière, cet autre poème négri­tu­dien, de David DIOP, cette fois, nous semble réfé­ren­tiel quand il s’agit de magni­fier les contours cor­po­rels éro­tiques de la femme afri­caine, RAMA  KAM.

 

                        RAMA KAM

                                                    Chant pour une négresse

        Me plait ton regard de fauve
        Et ta bouche à la saveur de mangue
                       Rama Kam
        Ton corps est le piment noir
        Qui fait chan­ter le désir
                        Rama Kam
         Quand tu passes
         La plus belle est jalouse
         Du rythme cha­leu­reux de ta hanche
                         Rama Kam
         Quand tu danses
         Le tam-tam  Rama Kam
         Le tam-tam ten­du comme un sexe de vic­toire
         Halète sous les doigts bon­dis­sants du griot
         Et quand tu  aimes
         Quand tu aimes Rama Kam
         C’est la tor­nade qui tremble
         Dans ta chair de nuit d’éclairs
         Et me laisse plein du souffre de toi
                           O Rama Kam !

 

Les deux textes de SENGHOR et de DIOP, sont, à la simple lec­ture, assez élo­quents quant à ce pan de l’argumentation. Toutefois, en se gar­dant de se répandre dans les arcanes du jar­gon sty­lis­tique, éveilleur de sen­sa­tion intel­lec­tuelle, le champ lexi­cal sui­vant, consti­tué de mots et expres­sions, flo­ri­lège des deux poèmes, peut confor­ter l’esprit : “chair de nuit d’éclairs”, “sombres extases du vin noir”,  “les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire”,  “piment noir qui fait chan­ter le désir”,  “rythme cha­leu­reux de ta hanche”,  “sexe de vic­toire”, “ton regard de fauve”, “femme nue”, “ta forme qui est beau­té”,  “me fou­droie en plein cœur”, “ta bouche à la saveur de mangue”. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce tableau offre le paroxysme de la séduc­tion de la femme, sur­réelle, au demeu­rant, comme on en voit dans les mytho­lo­gies du monde.  Et la poé­sie, en tant que texte spé­ci­fique qui sol­li­cite les sens, est, tout sim­ple­ment, par appa­ren­te­ment lexi­co­lo­gique, peut-être, mais, sur­tout, par réa­lisme dis­ci­pli­naire, sen­suel.  Si le poète est sub­ju­gué par cette beau­té sur­réelle au point d’en être obsé­dé, il  n’en fait pas un philtre d’ébriété pour se détour­ner de sa pas­sion sacer­do­tale, la défense de la terre natale. Au contraire, la viri­li­té que la femme noire lui arrache est un pré­texte allé­go­rique pour  expri­mer son atta­che­ment à la terre-mère ou au patri­moine ances­trale. La preuve en est qu’à l’heure de la voca­tion, quand le dilemme semble poindre, il n’hésite pas à sacri­fier cet amour for­ce­né. C’est dans la voix de Chaca que l’on retrouve cette véri­té :  

                  « Je ne l’aurais pas tué si moins aimée.
                     Il fal­lait échap­per au doute
                     À l’ivresse du lait de sa bouche, au tam-tam lan­ci­nant de la nuit de mon sang
                     À mes entrailles de laves fer­ventes, aux mines d’uranium de mon cœur dans les
                                                                                                         abîmes de ma Négritude
                     À mon amour à Nolivé
                     Pour l’amour de mon peuple noir. » (Œuvre poé­tique, pp125-126)

Ainsi, à la voix blanche qui lui inflige d’avoir tra­hi la conscience morale, Chaca, visage et voix  sym­bo­liques du poète de la Négritude, lui oppose la science et l’efficacité.  Et c’est au nom de ce même sacer­doce d’attachement à la terre natale que, par le sub­ter­fuge de la magni­fi­cence de la femme noire, le poète exalte la nature locale : « Fruit mûr à la chair ferme”,    “Savanes aux hori­zons purs, savanes qui fré­mis aux caresses fer­ventes du Vent d’Est”,  “seins de rizière mûre”…

        D’autre part,  le chant adres­sé à la femme, au nom de ses qua­li­tés idéa­li­sées, semble se conver­tir en un rite cultuel, comme à une divi­ni­té. On y per­çoit l’intervention du tam-tam ances­tral, dans le texte de DIOP, avec ses trois bat­te­ments syl­la­biques dans le nom RA-MA-  KAM.             

        « Quand tu danses
         Le tam-tam  Rama Kam
         Le tam-tam ten­du comme un sexe de vic­toire
         Halète sous les doigts bon­dis­sants du griot »

Donc, les bat­te­ments tri­syl­la­biques, consub­stan­tiels à la réité­ra­tion inin­ter­rom­pue de l’acoustique Rama Kam, est le signe que la dul­ci­née célé­brée pos­sède le texte, et, par rico­chet, l’âme du poète, tota­le­ment livrée à son dieu,  recon­nu par l’un de ses attri­buts qui n’est autre que le pou­voir sur le temps atmo­sphé­rique :

                              « C’est la tor­nade qui tremble
                              Dans ta chair de nuit d’éclairs » ;

Chez SENGHOR,  on appren­dra que la femme aimée est, elle-même, le tam­tam, divi­ni­té ances­trale incor­rup­tible :

            « Tamtam sculp­té ten­du qui grondes sous les doigts du vain­queur
                             …

             Femme nue, femme noire
             Je chante ta beau­té qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
             Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nour­rir les racines de la vie »

        Si tant est que la sen­sua­li­té est, pour l’Africain, une façon d’être et de par­ti­ci­per au monde, cette sen­sua­li­té à pour limon, la femme, point focal de la com­mu­nion avec les divi­ni­tés ances­trales.

 

 

     III- La fortune de la nature.

          

        Si  la femme noire est belle, déesse et sym­bole d’attachement à la terre natale, c’est que la nature qui l’abrite l’est riche­ment : « Ma Négresse blonde d’huile de palme. »

L’élément de la nature emprun­té pour ima­ger la femme noire n’est pas d’occident, mais, plu­tôt, locale : l huile de palme, dotée de ver­tu tant cos­mé­tique que comes­tible. Dans cer­taines tra­di­tions négro-afri­caines, l’huile de palme mêlée à du beurre de kari­té, sert à  exer­cer un mas­sage aux seins des nour­rices ou de femmes sor­tant à  peine de l’allaitement, aux fins de les toni­fier  et les rendre agréables à l’aspect. En tant qu’entité comes­tible, l huile de palme, sub­stance offerte par la nature d’Afrique,  est un ali­ment pri­sé dans cette aire cultu­relle.  L’huile de palme, cou­leur-sang, le sang, sub­stance vitale, est le véhi­cule de l’âme.  Cette nour­ri­ture natu­relle, arti­sa­nale, non indus­trielle, élève l’âme de l’Africain et lui fait ini­tier une extra­ver­sion envers le pôle civi­li­sa­tion­nel contraire : “Négresse blonde”, com­plé­men­ta­ri­té néces­saire pour une fra­ter­ni­té uni­ver­selle.

           À tout le moins,  l’environnement natu­rel joue un rôle pré­pon­dé­rant dans l’imaginaire des poètes négri­tu­diens. Selon Robert JOUANNY, SENGHOR, par exemple, bien que son œuvre lui ait été ins­pi­rée par un seul can­ton- quelques kilo­mètres entre Dyilôr et la mer-, il par­vient, par un jeu d’allusions, de rémi­nis­cences, de méta­phores, à don­ner l’impression d’un monde aus­si riche­ment des­si­né ou peint que le maté­riau en  est modeste.  Pour sa part, Gusine OSMAN donne  une idée de cette para­doxale contra­dic­tion entre l’apparente richesse et la pau­vre­té sym­bo­lique de la  flore et de la faune[7]. Selon  lui, au niveau de la flore,  59 espèces ou déno­mi­na­tions géné­riques mettent en place un décor exu­bé­rant, tro­pi­cal ou euro­péen, alors qu’en fait, cha­cun de ces termes ne fait que de rares ou uniques appa­ri­tions ; les cinq termes les plus fré­quents sont : fleurs (62 occur­rences), forêt (28), brousse (25), pal­mier (23). Au niveau de la faune,  101 espèces ou déno­mi­na­tions géné­riques sug­gèrent un grouille­ment ani­mal mais, ici, encore, la diver­si­té est fugi­tive et la place de choix réser­vée est à des termes dotés d’une valeur sym­bo­lique : lion (35 occur­rences), ser­pent (21), oiseau ( 20), trou­peau ( 13), che­val ( 12).  Bref, avec une évo­ca­tion bien sobre de l’environnement natu­rel,  le poète négri­tu­dien par­vient à créer une espèce de conges­tion artis­tique d’un monde riche en ingré­dient natu­rels, au point d’inspirer le rêve. Le com­men­taire qu’on peut en faire pour­rait rele­ver d’une assu­rance sim­ple­ment dis­ci­pli­naire ;   la poé­sie, en tant qu’art de créa­tion, par­vient,  par  l’intuition d’une éco­no­mie de nomi­na­tion, à  ins­pi­rer une eupho­rie abon­dante et for­ce­née.  Ici, la vir­tuo­si­té  de l’orfèvre des mots est telle que,  à l’aide d’un maté­riau lexi­cal assez fru­gal et réduit, il « met en place » un monde ima­gi­naire, vir­tuel, qui séduit l’esprit et l’attire à une ascen­dance  ver­ti­cale. C’est plus ou moins le pro­fil reli­gieux du poète  qu’il tente de com­mu­ni­quer à son public.  Cette apti­tude consis­tant à créer de l’excessivement grand à par­tir de l’excessivement petit ins­crit la dia­lec­tique du maté­riel et de l’esprit : La pau­vre­té sous le rap­port de l’un n’implique pas tout de suite la pau­vre­té sous le rap­port de l’autre.  Par la même occa­sion,  la pau­vre­té de l’esprit entraîne, indu­bi­ta­ble­ment, la pau­vre­té du maté­riel même si ce der­nier peut don­ner sou­vent l’impression d’être visuel­le­ment abon­dant. Or, l’esprit, quand il est riche, crée du maté­riel, le fai­sant appa­raître du néant.  Les poètes négri­tu­diens, donc, à l’image de SENGHOR,  créent, pour l’Afrique, un décor natu­rel d’exubérance invrai­sem­blable à par­tir d’un échan­tillon­nage, donc, d’outils de quan­ti­té modeste. Tous les mots du dic­tion­naire ne pou­vant s’avérer suf­fi­sants  pour expri­mer  ce que sug­gère à l’âme l’énigme de la flore et de la faune d’Afrique.  À par­tir de cette dis­po­si­tion, les Négritudiens vou­draient ensei­gner aux afri­cains la leçon de se battre avec hargne pour réa­li­ser une grande Afrique à par­tir du peu qu’elle leur pro­pose. Le constat est iden­tique quand il s’agit de la gamme de cou­leurs du pay­sage afri­cain.  On l’imaginerait infi­nie. Mais, à l’expression, elle est limi­tée dans la poé­sie de nos auteurs.  Atin KOUASSI[8], pour les chants d’ombre, donne des résul­tats signi­fi­ca­tifs : Pour 10 termes de cou­leurs spé­ci­fiques, repré­sen­tant 80 occur­rences, on relève 29 occur­rences de noir, 21 de blanc, et 10 de rouge. Pour 14 termes de « matières colo­rées », sur 74 occur­rences, on relève 28 occur­rences du ton « sang », 17 du ton « blanc » (neige, lait) et 13 du ton « or ». Pour les termes évo­quant plus ou moins une cou­leur, on note une oppo­si­tion fon­da­men­tale entre lumière (soleil, étoile, feu : 99 occur­rences sur  199) et ombre ( nuit, ombre, cré­pus­cule : 64 occur­rences), alors que les termes indi­quant uni­que­ment une cou­leur se limitent à 12 occur­rences.   En gros,  sous l’appréciation des cou­leurs du pay­sage, on peut dire que la nature d’Afrique est com­plai­sam­ment exo­tique, riche de la diver­si­té des faveurs et atouts qui la  com­posent, encore qu’ici, SENGHOR res­pecte la struc­ture séman­tique négro-afri­caine rela­tive aux termes des cou­leurs. 

          Autre aspect fon­da­men­tal de la nature en Afrique, la nuit.  La nuit, en Afrique noire, c’est l’heure du retour des champs.  C’est l’heure où les femmes font des foyers de feu  pour apprê­ter le repas. C’est l’heure des repas col­lec­tifs, occa­sion pro­pice pour par­ta­ger et échan­ger de la fra­ter­ni­té pen­dant que les cris des enfants, aca­riâtres ou guille­rets, meublent l’atmosphère.  C’est le temps des visites et des conci­lia­bules où on se récon­forte, se raconte la jour­née et for­mule des pro­jets.  C’est en ce moment-là que les jeunes filles plan­tu­reuses, après avoir dûment rem­pli les tâches domes­tiques, se retrouvent pour chan­ter au rythme de la béné­dic­tion lunaire.  C’est l’occasion des ren­contres roman­tiques et d’exécution intense de la libi­do. C’est aus­si un moment d’instructions , de célé­bra­tion de la connais­sance qu’assure habi­le­ment la nar­ra­tion des contes, mythes, légendes et énigmes, donc, ins­tant suprême de cap­ta­tion du souffle de la muse par les créa­teurs-artistes de tous modes.  En un mot, la nuit,  en Afrique noire, est un moment de pré­di­lec­tion, moment qui fait renaître l’âme nègre.  La nuit, espace tem­po­rel des mys­tères, moment de fécon­da­tion poé­tique où les génies tuté­laires rendent visite aux humains, foi­sonne diver­se­ment dans les écrits des poètes négri­tu­diens, som­mai­re­ment, dans le sens lyrique évo­qué :

                                «   timo­nier de la nuit peu­plée de soleils et d’arcs-en-ciel
                                     Timonier de la mer et de la mort
                                     Liberté ô ma grande bringue les jambes pois­seuses du sang neuf » 
                                                                                                                                  (CÉSAIRE)

                                      « avant la nuit, une pen­sée de toi pour moi, avant que je ne tombe
                                         Dans le filet blanc de mes angoisses, et la pro­me­nade aux
                                          fron­tières » (SENGHOR)

                                       «  à l’orée du Bois
                                           sous lequel nous sur­prit
                                           la nuit d’avant ma fugue afro-amé­rin­dienne
                                           je t’avouerai  sans fards
                                           tout ce dont en silence
                                           tu m’incrimines » (DAMAS)

                                           «  Contre notre amour qui ne vou­lait rien d’autre
                                               que d’être beau comme un crois­sant de lune au beau mitan du
                                               ciel à minuit » (DAMAS)                                                  

    Ainsi,  la nuit devient l’angle de toutes sortes de poé­ti­sa­tions, les unes aus­si  toni­fiantes que les autres, au gré des aspi­ra­tions et ins­pi­ra­tions diverses des poètes.  Le tout est d’arriver à tis­ser soli­de­ment l’âme noire, à l’effet de drai­ner mélio­ra­ti­ve­ment vers  elle l’attention des autres nations aux­quelles elle don­ne­rait la vision du monde afri­caine des choses. La nuit, cou­leur de la peau du  Nègre, est, dans la poé­sie négri­tu­dienne, une heure d’intimité réelle, se trans­mute en lumière intel­lec­tuelle et spi­ri­tuelle :

                   « Nuit d’Afrique ma nuit noire, mys­tique et claire
                         Noire et brillante
                    Tu reposes accor­dée à la terre, tu es la Terre et les col­lines har­mo­nieuses. »
                                                                                                 (Œuvre poé­tique, P.39)

La nuit,  moment essen­tiel où on entend  s’édicter les révé­la­tions ins­ti­tu­tion­nelles de l’existence par les divi­ni­tés (« ma nuit noire, mys­tique et claire, noire et brillante“), est ido­lâ­trée par l’Africain. En effet, la nuit est l’instant où on écoute les pouls de la poé­sie en tant que véri­té pri­mor­diale. À ce niveau, se pré­sume, de façon inalié­nable, la connexion entre mythe et poé­sie. Selon Bernard HOLAS, « Le mythe est l’une des expres­sions les plus authen­tiques, les plus puis­santes du génie créa­teur humain qui baigne dans une atmo­sphère pri­mor­diale : il est lui-même la poé­sie à l’état brut, donc la plus pure que l’on puisse ima­gi­ner. »[9]   Fanoudh Siéfer de cou­per cours : « Mythe et poé­sie ont des connexions très étroites et quel­que­fois se confondent. »[10] Dans ce sens,  la poé­sie  s’appréhende comme le lan­gage ini­tia­tique de la créa­tion,  l’heure où  l’univers sor­tait du néant et que ses com­po­santes se met­taient en place. Par rico­chet,  la poé­sie passe pour l’expression sin­gu­lière de la nature brute par elle-même,  se parant d’attributs humains, au sens de l’anthropomorphisation. La logique révé­lée éta­blit une fusion entre poé­sie et nature.  Au nom du sème de l’authenticité, la nature pré­sente l’effluve spi­ri­tuel et scien­ti­fique du visage pre­mier de la Création, avec ses véri­tés ori­gi­nelles et son ingé­nui­té séduc­trice, non encore agies par les arti­fices cor­rom­pus de l’humain, et ins­pi­rant un souffle divin à l’esprit.  Opportunément, la poé­sie prend sou­vent l’allure de la mise en branle du souffle divin en l’Homme, aux fins de recher­cher ces véri­tés ori­gi­nelles pou­vant oxy­gé­ner l’Existant. Et  l’Afrique, en tant que ber­ceau de l’Humanité, mieux, en tant qu’abri des pre­mières vies et des pre­miers savoirs humains, est le sym­bole de l’authenticité ou de la nature brute, déflo­rée par d’autres civi­li­sa­tions dites modernes qui s’y sont abreu­vées et qu’elle a d’ailleurs géné­rées.  À ce pan de l’analyse, nous embou­chons la  même trom­pette que Cheick Anta DIOP pour qui, si on convient que l’Afrique est le ber­ceau de l’Humanité, toutes les tech­niques, connais­sances et trou­vailles, qui se sont déve­lop­pées depuis lors, sont d’origine afri­caine.  Il y a, donc, chez l’Africain ce culte de la nature envi­ron­nante à laquelle il s’assimile, se confond et se fond même,  s’il  ne se déporte pas en elle :

               « Je m’imagine que tu es là.
                  Il  y a le soleil
                  Et cet oiseau per­du au chant si étrange.
                  On dirait une après-midi d’été,
                  Claire. Je me sens deve­nir sotte, très sotte.
                  J’ai  grand désir d’être cou­chée dans les foins,
                  Avec des taches de soleil sur ma peau nue,
                  Des ailes de papillons en larges pétales
                  Et toutes sortes de petites bêtes de la terre
                  Autour de moi. » (Œuvre poé­tique, p.224)

Dans cet extrait,  la confu­sion entre l’être et la nature, la fusion de la nature à l’être,  paraît expres­sive : “tu es là”, “il y a le soleil”, “après-midi d’été” “je me sens deve­nir sotte”, ” cou­chée dans les foins”, “avec des taches de soleil sur ma peau nue”, “Des ailes de papillons en larges pétales”, “toutes sortes de petites bêtes autour de moi”.  Ici, l’expression, sobre, un peu phras­tique, certes, mais est comme inter­chan­geable à une ten­dance au ramas­sis empi­rique de toutes les com­po­santes de la nature que le poète vou­drait faire par­ler à sa place, au nom d’une iden­ti­té com­mune et fusion­nelle ;  les impres­sions, sen­ti­ments et émo­tions intenses n’étant pas aisé­ment média­ti­sables quand il s’agit de don­ner libre cours au bon­heur ini­tia­tique des sens.   Dès cet ins­tant, le poète, celui négro-afri­cain et négri­tu­dien, notam­ment, devient un micro­cosme de la nature, au nom de l’interférence sym­bo­lique entre le  l’être, le phé­no­mène et les choses.  

            D’autre part,  le sta­tut par­ti­cu­lier que revêt la nature d’Afrique pour ses poètes, donne l’occasion  d’explorer une réflexion quant au poly­théisme recon­nu à plu­sieurs peuples négro-afri­cains. Nous vou­lons infé­rer, ici, que le poly­théisme afri­cain est un visage subli­mé du Panthéisme de Spinoza, sinon, vis-ver­sa. C’est que l’Africain, du fait de son natu­rel à se confondre à la nature, est ten­té, par une sorte d’empirisme majes­tueux, de faire par­ler ses com­po­santes aux­quelles il confie sn sort, presque, leur sup­po­sant un pou­voir spé­ci­fique.  C’est ain­si qu’on a le dieu du soleil, le dieu de la forêt, le dieu de la terre, le dieu de la fécon­di­té, le dieu de la foudre, le dieu de l’eau, le dieu du sexe, le dieu du feu, le dieu de l’air…  Cette kyrielle de dieux,  garants des dif­fé­rents com­par­ti­ments de la vie, crée un monde de poé­sie ;  la  poé­sie étant le champ d’expression des dieux, à l’effet de tou­cher les sen­si­bi­li­tés et d’’éveiller les consciences,  pour l’enjeu d’en appe­ler à une per­fec­tion men­tale et maté­rielle  de l’existence.  On lit encore CÉSAIRE :

                  «  le mot est père des saints
                      Le mot est mère des saints
                      avec le mot cou­resse on  peut tra­ver­ser un fleuve peu­plé de caï­mans
                      il m’arrive de des­si­ner un mot sur le sol
                      avec un mot frais on peut tra­ver­ser le désert d’une jour­née
                       il y a des bâtons-de-nage pour écar­ter les squales
                       il y a des mots shan­go » (op.cit)

En effet, le terme shan­go relève de la mytho­lo­gie vau­dou où il désigne  le dieu de la guerre, repré­sen­té armé d’une hache double.  Le Négritudien invoque, ici, le dieu de la guerre pour, cer­tai­ne­ment, sou­te­nir et for­ti­fier le com­bat cultu­rel de son mou­ve­ment. 

Décisivement, le pan­théisme spi­no­zien est un visage maquillé du poly­théisme afri­cain ;  le pan­théisme étant ce concept phi­lo­so­phique  d’un dieu maté­ria­liste consti­tué de toutes les com­po­santes de l’Univers.

 

                                                       

                                             CONCLUSION  

             

        On se serait atten­du à ce qu’une réflexion sur les ingré­dients du  lyrisme expose les canons struc­tu­rels de la poé­sie-rythme, sym­bole, image-  cris­tal­li­sa­teurs de tout l’outillage concep­tuel de la sty­lis­tique, pour ce qui est de la péné­tra­tion du dyna­misme her­mé­neu­tique d’un texte poé­tique. Que non pas. On a plu­tôt ouvert une lucarne sur le conte­nu notion­nel des acti­vi­tés de poé­ti­sa­tions, qui a tis­sé l’imaginaire de nos poètes tout au long de leur contact avec l’Afrique, rai­son, sujet ou objet de leurs écri­tures.  L’axiome, dans cette ana­lyse, étant que l’éveil intel­lec­tuel qu’inspirent le style ou les formes lin­guis­tiques d’un poème est tri­bu­taire de son contexte cultu­rel et des agré­gats psy­chiques de l’artiste. Tout a fonc­tion­né comme si  un ter­reau cultu­rel riche en ima­gi­naires, en rêve­ries, en ensei­gne­ments ini­tia­tiques et en émo­ti­vi­tés, arrache logi­que­ment des mots, des struc­tures ou com­bi­nai­sons ver­bales, en tout cas, un lan­gage sublime, poé­ti­que­ment éle­vé.  En d’autres termes, lorsqu’une enti­té géo­gra­phique et cultu­relle est matière à poé­ti­sa­tion, le niveau sty­lis­tique du texte qu’elle pro­duit est pro­por­tion­nel à la teneur intel­lec­tuelle que le  sub­strat cultu­rel a  inti­mée à la per­cep­tion du poète.  Bien évi­dem­ment,  le degré de sa  sen­si­bi­li­té,  son rap­port avec la lexi­co­lo­gie,  le niveau de son ouver­ture sur l’Univers, assurent le par­achè­ve­ment de la poé­ti­sa­tion orches­trée par l’artiste.  Ce fai­sant, la pri­mau­té accor­dée au fait lin­guis­tique au détri­ment du fait rela­té, inhé­rente à l’orthodoxie dis­ci­pli­naire, n’est en rien enta­mée.  Nous avons seule­ment vou­lu ne pas sous-esti­mer la place du Naturel d’inspiration dans la créa­tion du lan­gage tex­tuel, ain­si que les réper­cus­sions men­tales qui en résultent chez le public-récep­teur.  L’Afrique, matière des Négritudiens, est dotée d’un Naturel par­ti­cu­lier ;  le tam-tam,  ins­tru­ment de plai­sir sonore, de paroles et, sur­tout, sym­bole de sagesse ou d’ambiance ances­trale, d’une part, et, de l’autre,  la femme, être de mytho­lo­gie, par sa beau­té sen­suelle,  son acti­visme et sa démiur­gie cultuelle, se com­binent tous deux pour ins­crire, en conjonc­tion  avec une nature pit­to­resque, la flamme de la divi­ni­té trans­cen­dan­tale, source de lan­gages sai­sis­sants.

      La Négritude, mili­tan­tisme poé­tique au ser­vice du Nègre, s’est inté­res­sée à sa nature, à ses condi­tions de vie, à son his­toire, à sa socio­lo­gie, à ses valeurs, et ce, avec exal­ta­tion et inten­si­té dans le lan­gage, de façon telle à élire un dis­cours, soit de recons­truc­tion du conti­nent, soit de réin­ven­tion de son sort.  Avouons que, de ce groupe de connais­sance, Léopold Sédar SENGHOR  fut le plus invo­qué dans l’analyse. Plusieurs rai­sons y végètent ;  il est le plus fécond tant artis­ti­que­ment qu’exégétiquement sur la Négritude, il est le seul Africain civil du groupe, né en Afrique et ayant long­temps séjour­né en Afrique,  l’ayant même ser­vi poli­ti­que­ment au plus au niveau pen­dant deux décen­nies, donc, connais­sant mieux l’ontologie de l’Afrique et de l’homme afri­cain.

        En réa­li­té, le lyrisme, notion tex­tuelle, certes, est par­tie inté­grante de l’entrain de l’Africain qui, très sou­vent,  se met en marge du ‘’Normal’’ pour exis­ter à sa façon, selon l’élan du cœur et du corps.  C’est sa manière à l’homme afri­cain d’humaniser l’existence. Le lyrisme est l’identité pre­mière de la poé­sie, texte d’éveil  des sen­ti­ments, de rêves et d’élévation de l’être. En défi­ni­tive,  il peut être recon­nu à la Négritude, mou­ve­ment de lettres au che­vet de l’Afrique,  d’avoir exhi­bé cette marque du genre poé­tique comme étant l’apanage de l’homme noir.    

 

 

         

                                               BIBLIOGRAPHIE

            

          BA ( Souley),  HÉNANE (Renée) et KESTLOOT(Lilyan) : Introduction à Moi,  

           lami­naire…  d’Aimé Césaire , édi­tion cri­tique, L’HARMATTAN, Paris, 2012.

         

        CORNEVIN (Marianne) : Histoire de l’Afrique contem­po­raine, Payot, Paris, 1972.

         

         DIOP (Cheick Anta) : Nations nègres et culture, Présence afri­caine, Paris, 1979.

            

          DODO (Jean) : Sacré dieux d’Afrique, NEA, Abidjan, 1978.

 

           FOFANA ( Souleymane) : Mythes et com­bat des femmes afri­caines,  

                                                     L’HARMATTAN, Paris, 2009         

            JOUANNY ( Robert) :  Les voies du lyrisme dans les poèmes de Léopold Sédar

                                               Senghor, Librairie Honoré Champion, Editeur 7,  Paris, 1986.

 

           LAGNEAU ( Lilyan) :    La  Négritude de Léolopld Sédar Senghor, pré­sence afri­cain,

                                                   no 39, P.166-161, 1961.

           PAVEAU (Marie-Anne) et SARFATI(Georges Elia)  : Les grandes théo­ries de  

                                                                                                    la lin­guis­tique,  Armand   

                                                                                                     Colin, Paris, 2003.

            SENGHOR (Léopold Sédar) : Liberté 3 : Négritude et civi­li­sa­tion de l’Universel,   

                                                           Seuil, Paris,  1977.

             TILLOT (René) : Le rythme dans la poé­sie de Léopold Sédar Senghor, NEA,

                                          DAKAR-ABIDJAN, 1979.

 


[1] Robert Jouanny : Les voies du lyrisme dans la poé­sie de Léopold Sédar Senghor,  Librairie Honoré Champion,   

Editeur 7,  quai Malaquais, Paris,  1986,  P.47.

[2] LSS : ‘’cha­ca’’,  Ethiopiques in Œuvre poé­tique,  Seuil,  Paris,  1990,  P. 136.

[3] David DIOP :  « Contribution à la poé­sie natio­nale », texte annexe à Coups de pilon,  Présence afri­caine, Paris, 1973, P.69.

[4] LSS : Liberté I, Négritude et huma­nisme, Seuil, Paris, 1964, P.37

[5] Moi, lami­naire cité dans Introduction à Moi, lami­naire, ouvrage col­lec­tif,  édi­tion cri­tique,  L’HARMATTAN, 2012,  pp 20-21.

[6] LSS : Chants d’ombre, P. 105.

[7] Gusine Gwadat Osmane cité par Robert Jouanny op.cit,  pp82-83.

[8] Atin Kouassi cité par Robert Jouanny, op.cit, p83.

[9] Bernard Holas : Mythologies afri­caines, Agence ivoi­rienne, Hachette, Abidjan, 1978, p.19.

[10] Fanoudh Siéfer : Le mythe du nègre et de l’Afrique noire dans la lit­té­ra­ture fran­çaise,, NEA, Abidjan-Lomé, 1980, p.117. 

 

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