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Les questions de Franck Venaille

Par | 2018-05-23T20:43:46+00:00 29 mars 2013|Catégories : Chroniques|

 

Franck Venaille. Quarante ans d’écriture. Du jour­nal qu’il renie aujourd’hui à l’anthologie rétros­pec­tive Capitaine de l’angoisse ani­male (Obsidiane/​le Temps qu’il fait 1999), avec quelques som­mets. Pourquoi tu pleures, dis pour­quoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu… Parce que le ciel est bleu ! et son for­mi­dable titre (Oswald 1972), Caballero Hôtel (Minuit 1974), la Guerre d’Algérie (Minuit 1978), la Tentation de la sain­te­té (Flammarion 1985), la Descente de l’Escaut. Poème (Obsidiane 1995), mais aus­si Papiers d’identité (Oswald 1966), l’Apprenti fou­droyé (Oswald 1969), et la Procession des péni­tents (Monsieur Bloom 1983). Mais aus­si, avec les der­niers opus Tribunal des che­vaux (roma­nesques) (l’Arbalète/Gallimard 2000), et Tragique. Poème (Obsidiane 2001).

Franck Venaille. Son œuvre a le grand mérite – et le cou­rage –, d’aborder de front une des plus grandes aven­tures humaines : la souf­france, et ses pul­sions, sans pour autant aban­don­ner le tra­vail sur la forme. La ren­dant unique. Ce qui frappe chez Franck Venaille, est l’extrême homo­gé­néi­té, cohé­sion, de l’œuvre. Quel que soit le genre – Franck Venaille est poète, mais il les aborde tous, n’en délaisse aucun, le récit, le théâtre, et même le conte, le fan­tas­tique –, le ton Venaille est là. Celui de la confes­sion, de l’exploration de l’endroit de la dou­leur, de la plaie. Celui de l’angoisse, du cri. Avec la nais­sance de la nar­ra­tion, le léger et le rire, aus­si, qui fait bais­ser la ten­sion. On retrouve ain­si dans chaque livre de Franck Venaille la souf­france, l’angoisse de la nais­sance, le manque du père, le foot­ball, la vio­lence des sen­ti­ments, l’enfant, la dif­fi­cul­té de la rela­tion fémi­nine, la guerre. Il vou­lait faire aus­si bien avec la poé­sie que le ciné­ma, la pein­ture – l’auteur a avoué ses influences du ciné­ma amé­ri­cain pour la vitesse du pro­pos, de cer­tains peintres (Klasen, Monory…). Pari gagné. L’œuvre de Franck Venaille est ori­gi­nale, per­son­nelle et forte.

On entre dans un Venaille par­fois dif­fi­ci­le­ment. Ambiance nou­velle, nou­velle langue. Puis à un moment, la magie naît. Et c’est l’amour, fou (lisez la Tentation de la Sainteté). Le point de départ de l’œuvre est peut-être le pas­sage du Journal de bord, à Papiers d’identité, ou plu­tôt, à l’Apprenti fou­droyé, plus déter­mi­né et abou­ti dans ses choix. D’une non-écri­ture inhé­rente au cri le plus fort, à une écri­ture du cri, qui s’épanouit à mer­veille dans Pourquoi tu pleures. Comme tous les grands – le mot n’est pas trop fort –, il a écrit contre. Contre la poé­sie, et même, avec la haine. De la poé­sie, du monde. Avec une telle haine, on pour­rait aller jusque là, qu’il en aurait haï sa propre langue ? L’Homme en guerre, avance l’un de ses titres. L’homme a été en guerre, contre lui-même et contre le monde, à plu­sieurs reprises. Paradoxe : Franck Venaille a réus­si à fuir la lit­té­ra­ture, tout en en fai­sant. C’est là l’une de ses plus grandes réus­sites.

Un autre élé­ment, qui trouble par sa forte pré­sence, est que l’écriture de Franck Venaille atteste d’une atten­tion aux lieux (la Belgique, Trieste, Istamboul, etc) – expli­quant l’insertion de bribes de langues étran­gères, de fla­mand, par exemple –, tout en étant han­tée par des figures (qui peuvent tout aus­si bien être un écri­vain, un per­son­nage d’opéra, une figure por­tée au mythe, etc). Les lieux et les êtres qu’il aime, les pre­miers décou­lant sou­vent des deuxièmes, le plus sou­vent écri­vains, ou phi­lo­sophes. Venaille est atta­ché à sa terre, ses terres, et cela, d’une façon qua­si mys­tique. Il habite les lieux de ses pères, jusqu’à leur langue. Insertion de la parole de l’autre, de cita­tions (avec l’apogée de la Descente de l’Escaut), tra­vail sur la forme, et autres : toute l’œuvre de Venaille pour­rait se résu­mer à ce titre de Construction d’une image (entre­tiens, textes et réflexions, Seghers 1977). Et un jour, Venaille est même deve­nu conteur (le Sultan d’Istamboul)…

On pour­rait défi­nir plu­sieurs périodes dans l’œuvre de Franck Venaille en fonc­tion des revues qu’il a créées, car l’homme est aus­si un créa­teur de revues. La période poli­tique (pre­mière série de la revue Chorus de 1961 à 1965), la période du réa­lisme (deuxième série de Chorus de 1966 à 1974), la période de l’abstraction (revue Monsieur Bloom de 1978 à 1981). Mais l’analyse montre bien vite ses limites, et s’avère ne pas conve­nir. Tout au plus dégage-t-elle les périodes d’influence. Pourrait-on alors déga­ger deux périodes, une pre­mière qui uti­li­se­rait for­te­ment le style – Franck Venaille enta­me­ra une recherche for­melle qui pui­se­ra ces racines dans le jour­na­lisme (tra­vail sur la ponc­tua­tion, textes enca­drés, traits conti­nus doubles en fin de poème, etc), qu’il arrê­te­ra la même année avec Jack-to-Jack et la fin de la revue Monsieur Bloom (1981) –, et une deuxième qui en ferait peu à peu l’économie ? Ce qui est sûr, ce que l’on peut avan­cer, c’est qu’une période nar­ra­tive tra­verse l’œuvre de Venaille, qui a com­men­cé gros­so modo en 1975, qu’annonçait déjà Noire : Barricadenplein. Celle-ci com­prend les récits-frag­ments « l’Anus de Dieu » (Construction d’une image), la suite de récits-poèmes en prose la Guerre d’Algérie, les proses-nar­ra­tions Jack-to-Jack, le récit la Tentation de la sain­te­té, la pièce Cavalier/​Cheval (Imprimerie Nationale, 1989), le conte le Sultan d’Istamboul, et plus récem­ment, la Halte belge dont les textes sont annon­cés comme « nou­velles ». Mais on ne peut ne pas rele­ver la période qui tourne autour de la réflexion de Venaille sur l’opéra, avec la tra­duc­tion remar­quée des livrets ori­gi­naux qui suivent le livre Mozart : les grands opé­ras (Imprimerie natio­nale 1989), qui a ame­né les poèmes qui pour­raient très bien être appe­lés « poèmes scé­niques » de Cavalier/​Cheval – le pre­mier livre de 1986 publié dans le volume l’Apprenti fou­droyé des Écrits des forges –, et d’Opéra buf­fa. Proses-nar­ra­tions, frag­ments-récits en prose, proses-fan­tas­tique, etc : deux appel­la­tions sont bien sou­vent néces­saires à qui cherche à défi­nir, et réper­to­rier, chaque livre de Franck Venaille. Franck Venaille, est vrai­ment un for­mi­dable créa­teur de formes.

L’œuvre de Venaille fut pour une grande part, et pen­dant un long moment, introu­vable, ou seule­ment par bribes, dis­sé­mi­née ici et là dans des pas­sages d’anthologie, ou par cita­tions. Pas moins de dix ouvrages d’importance étaient épui­sés. Il était urgent d’y remé­dier, pour qu’une deuxième géné­ra­tion de lec­teurs puisse la décou­vrir depuis ses pre­mières expres­sions. Défaut, lacune, que l’anthologie Capitaine de l’angoisse ani­male est venue cor­ri­ger, et com­bler.

Ce n’est mal­heu­reu­se­ment qu’un pre­mier pas, même s’il est plus que louable, qui, par la part d’ambiguïté que sème toute entre­prise antho­lo­gique, fait deman­der. À quand les œuvres com­plètes ? Plus qu’une bou­tade (la demande est bien sûr pré­ma­tu­rée), l’idée est des plus jus­ti­fiées, par la demande légi­time de l’accès aux œuvres. Dans leur inté­gra­li­té. Car cette antho­lo­gie amène inter­ro­ga­tions. À savoir. Que la qua­si tota­li­té des publi­ca­tions de Capitaine a été retra­vaillée, non seule­ment dans leur forme mais éga­le­ment dans leur conte­nu. Faut-il alors, entre inté­gra­li­té et meilleur de, entendre le mot antho­lo­gie au sens de sélec­tion des meilleurs pas­sages, ou au sens de pos­té­ri­té, de publi­ca­tion de textes rema­niés pour fixer celle-ci à jamais, dans leur ver­sion défi­ni­tive avec les textes sup­pri­més (alors qu’ils étaient par­fois bons et aimés des pre­miers lec­teurs), et les quelques dépla­ce­ments effec­tués ? Les textes ont-ils été défi­ni­ti­ve­ment sup­pri­més, ou tem­po­rai­re­ment omis ? Quels sont alors les textes défi­ni­tifs ? Ceux qui ont été retra­vaillés, abré­gés, ou ceux qui ont été publiés anté­rieu­re­ment, com­plets, mais non retra­vaillés ? Est-ce le retour de l’écrivain han­té par la per­fec­tion sur ses pre­miers textes, sur son œuvre écrite, de tra­vail colos­sal de cohé­rence finale, ou le seul besoin d’unité du pré­sent ouvrage antho­lo­gique ? L’homme est habile, dis­tin­gué, et fin sty­liste.

Toujours est-il que le constat mis en avant valide la thèse, jamais avan­cée et encore moins débat­tue, de l’abandon par Venaille des pre­mières recherches for­melles. Constat des plus impor­tants. L’œuvre Venaille est déci­dé­ment inté­res­sante à plus d’un titre. Avec ses ques­tions, que le res­pect de son auteur, au tra­vail, et de l’entreprise, mérite de lais­ser tem­po­rai­re­ment en sus­pens.

 

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