> Mina Süngern, Kalamazoo et autres textes

Mina Süngern, Kalamazoo et autres textes

Par | 2018-05-07T19:20:29+00:00 5 mai 2018|Catégories : Mina Süngern, Poèmes|

 

Des tourterelles s’envolent d’une cheminée

 

Derrière six car­reaux len­ti­cu­lés d’éclaboussures,
la pluie contre la façade oppo­sée
s’est oubliée de part et d’autre d’un lam­pa­daire :
deux traî­nées blanches s’étirent vers le sol
et sous les lar­miers redondent
des sta­lac­tites de pro­pre­té à deux dimen­sions.

Le toit de l’immeuble est un ban­deau colo­rié
de traits rouges et bruns où se dressent
sous le ciel blanc et par grappes paral­lé­lé­pi­pé­diques
les souches des che­mi­nées en ciment. Autour
des mitres à forme de lan­terne reposent
impas­sibles des tour­te­relles.

Mol dimanche ram­pant, pétri­fié
dans les lignes et les volumes où dominent
sans inter­mé­diaires l’anthracite et le fer ;
à l’encontre de tout prin­cipe c’est ton épaisse
sta­bi­li­té qui pro­voque, au bain de l’observation,
la dis­so­lu­tion de tes élé­ments.

Quand sou­dain – ren­ver­se­ment de la for­mule –
les tour­te­relles prennent leur essor, rom­pant
d’un délié vif sur la blan­cheur la sta­tique du tableau.
Alors grains, creux, traces, brèches et reliefs
retrouvent de leur mor­dant les contours, solide
leur dédain ; et mon orga­nisme une ivre cadu­ci­té. 

 

 

Le monstre de ma colère

 

Qu’il ne laisse que cendres dans son sillage
le monstre de ma colère puisqu’à ma source et tout le long
de ce muret de pierres ver­doyant de mousse
s’appuie un silence qui n’a pas de mesure :

cette Présence dont j’attends l’adresse
d’un oui bras ouverts et solides, reste par devers moi
imper­tur­ba­ble­ment coite, et comme un res­sac
à cette grève tou­jours ma phrase échoue et s’humilie.

Alors se lève l’aspiration aux repré­sailles :
s’il n’est pas de lieu pour ma voix, que toutes s’éteignent
dans ce silence cre­vé par ce silence plus cru
dont sort mon corps net pro­por­tion­nel à ma nudi­té.

 

 

Le petit gars à mobylette

 

En jetant à peine un regard par la fenêtre de la voi­ture
il se peut qu’on soit sai­si
par une image qui, à elle seule
condense le sen­ti­ment de la vie toute entière.

Ainsi du petit gars à moby­lette.

Je ne vis pas son visage ni ne me sou­viens
d’aucun détail de sa sil­houette. Simplement,
sa pré­sence fut une pro­fon­deur creu­sée
à la sur­face de l’ordinaire.

De cette pro­fon­deur jaillirent ses cel­lules
sou­dain visibles sous l’extériorité
de la lumière, et dans le relief inces­sant
de leur tra­vail. – Elles tra­vaillaient

à régé­né­rer sa mémoire, à renou­ve­ler sa peau,
à sécré­ter de la matière « homme », et cela sans autre but
que de conti­nuer le tra­vail de mil­liards
de mil­liards d’autres cel­lules depuis des mil­lions d’années.

Aussi le petit gars et sa moby­lette étaient encas­trés
dans la réa­li­té du monde – l’immeuble à l’arrière-plan,
la route, le trot­toir ; nul échap­pa­toire :
il n’existe pas en dehors de son lieu.

Qu’importe où se ren­dait le petit gars à moby­lette
sa volon­té pèse peu dans l’éclat qu’il révèle
où miroitent les forces natu­relles et sociales
par les­quelles il est façon­né comme une pierre.

Kalamazoo

 

La chambre don­nait sur l’autoroute et la fenêtre enca­drait le lam­pa­daire
du par­king dont la lumière obs­cène, comme celle des pro­jec­teurs dans les
stades de foot, confis­quait toute inti­mi­té mal­gré le store bais­sé. 
Toutes les nuits, le tra­fic était une machine irré­gu­lière qui effi­lo­chait la
corde du som­meil.

Impossible d’ouvrir les fenêtres en grand, blo­quées à des­sein. Aussi
par­tout flot­tait une écœu­rante odeur de rat cre­vé qu’on aurait tâché de
dis­si­mu­ler sous un déso­do­ri­sant chi­mique : c’était l’odeur de la
cli­ma­ti­sa­tion qui tour­nait en cir­cuit fer­mé. 
Ou bien celle de cadavres qu’on recy­clait dans les sou­bas­se­ments.

*

Un jour (férié), je dus mar­cher le long de l’autoroute (car il n’y avait pas
de bus) pour cher­cher à man­ger. Alors je consta­tai à quel point les
machines séparent le règne du vivant en deux caté­go­ries d’individus : sur
l’étroit bas-côté de l’axe que par­courent sans dis­con­ti­nuer, dans le
vacarme et la puan­teur, ces cara­paces amé­lio­rées, on se sent comme un
vague végé­tal mobile et incon­gru.

Et comme cette dif­fé­rence de nature à la longue nous use, nous rédui­sant,
sans qu’on ait de quoi y résis­ter (en regar­dant ailleurs par exemple), à la
fra­gi­li­té de notre chair, on est pris de ver­tige, comme lorsqu’en haut d’une
immense tour on ne par­vient plus à s’adapter aux dimen­sions, et de l’envie
de résoudre cette incom­pa­ti­bi­li­té en se jetant sous les roues.

C’est pour­quoi j’attachai, avec une ten­dresse soro­rale, ma concen­tra­tion
aux touffes d’herbe jau­nie qui résis­taient tant bien que mal sur le bitume.

*

Chaque fois que je ren­trais, je retrou­vais, assis sur un banc à côté de
l’entrée, un couple de vieux qui me dévi­sa­geaient, impas­sibles, tan­dis que
j’avançais vers la porte. Leur neu­tra­li­té était confon­dante : com­ment s’y
ajus­ter ? Lui por­tait un pan­se­ment sur l’œil droit ; d’elle la brise sou­le­vait
une mèche au ralen­ti. Je disais bon­jour. Pas de réponse. 
Alors il me sem­blait être un per­son­nage dans un film de David Lynch.

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