> Olivier Rolin, Tigre en papier

Olivier Rolin, Tigre en papier

Par | 2018-05-13T20:05:57+00:00 5 mai 2018|Catégories : Critiques, Olivier Rolin|

Comment pré­sen­ter Tigre en papier d’Olivier Rolin,  sinon comme le récit d’une conscience se mirant dans le rétro­vi­seur d’une époque ? L’expression qui lui donne son titre est l’une de ces méta­phores dont Mao Zedong avait le secret. Par là il dési­gnait les enne­mis de la révo­lu­tion, ces nations capi­ta­listes dont il mesu­rait toute la fra­gi­li­té. C’est cette pas­sion révo­lu­tion­naire qui est le moteur de ce roman assez excep­tion­nel. Véritable reli­gion pour une par­tie de la « géné­ra­tion 68 », elle devait assez vite, braise peu à peu  deve­nue cendre, entrai­ner des len­de­mains qui déchantent : échecs, dés­illu­sions, sui­cide ou embour­geoi­se­ment. Ses adeptes l’avaient pour­tant épou­sée avec la fer­veur des nou­veaux conver­tis. C’étaient, pour la plu­part, des jeunes gens qui se sen­taient à l’étroit dans leur milieu d’origine. Certains étaient riches, la plu­part étaient pauvres et prêts à toutes les aven­tures.  La cause du peuple, le jour­nal créé par Roland Castro puis diri­gé par Jean-Paul Sartrefédé­rait leurs aspi­ra­tions au grand cham­bou­le­ment. Tous avaient en com­mun la cri­tique impi­toyable de la socié­té occi­den­tale et, peut-être plus encore, la volon­té secrète de se façon­ner un des­tin :

« On vou­lait trop avoir des des­tins. Eh bien, on a eu des des­tins de Pieds Nickelés. La tra­gé­die se répète en comé­die, et à trop vou­loir du drame on écope d’une farce. C’est l’ironie du sort. ». (page 173).

Olivier ROLIN, Tigre en papier

Olivier ROLIN, Tigre en papier, édi­tions du Seuil, 2002, 272 P., 18,30 €.

Voilà pour le contexte. Mais un roman n’est pas qu’une dis­ser­ta­tion, c’est aus­si une construc­tion sty­lis­tique avec des per­son­nages qui lui donnent son épais­seur. Ceux-là s’appellent Gédéon, Judith, Chloé, d’Angelo, Fichaoui- dit Julot, Jean d’Audincourt, Juju, Amédée, Roger le Belge, Momo Mange-ser­rures, Reureu l’Hirsute, la Chiasse, Pompabière, Klammer…Des durs, des fra­giles, des idéa­listes, des débrouillards, des indé­cis. Avec eux et leurs his­toires sin­gu­lières, nous remon­tons le temps, nous revi­si­tons cette France un peu terne des années 70, ses bis­trots, ses ban­lieues et ses usines bouillon­nantes. Et c’est avec amu­se­ment que nous sui­vons les tri­bu­la­tions de ces pèle­rins maoïstes qui se ren­daient à Pékin dans l’espoir d’y aper­ce­voir le Grand Timonier de la Révolution.

Le choix du lieu n’est pas moins signi­fi­ca­tif. Cette confes­sion géné­ra­tion­nelle, le nar­ra­teur la fait au volant d’une auto­mo­bile – là où, pré­ci­sé­ment, l’immobilité et le mou­ve­ment se rejoignent. Il a, à son bord, une très jeune fille, Marie, qui recueille avec plus ou moins d’attention ses pro­pos désa­bu­sés. Elle n’est autre que la fille de « Treize », l’un de ses anciens frères d’armes (depuis décé­dé), l’auteur de l’unique pho­to qui ras­semble les membres du groupe, le seul à ne pas y figu­rer, aus­si… Marie a pour elle la jeu­nesse et la beau­té et son vieil ami, tout en se conte­nant pour des rai­sons vague­ment éthiques, n’y est pas insen­sible. Mais prio­ri­té à la trans­mis­sion. Ensemble, ils tra­versent nui­tam­ment des péri­phé­riques et des agglo­mé­ra­tions colo­ni­sés par la signa­lé­tique indus­trielle et rou­tière. Comme, page 15 : « 300 M, CRETEIL MARNE-LA VALLEE METZ NANCY QUAI D’IVRY PORTE D’IVRY ». Car cette errance dans la mémoire de ces années  obsé­dantes est aus­si une plon­gée dans l’inconscient struc­tu­rel de  notre urba­ni­té.

On se laisse vite por­ter par la prose faus­se­ment par­lée d’Olivier Rolin, ses tour­nures popu­laires, son humour et ses très nom­breuses réfé­rences, tant lit­té­raires qu’historiques. Si L’invention du monde se vou­lait l’impossible compte-ren­du d’une jour­née dans la vie de la pla­nète (le 21 mars 1989), Tigre en papier, plus modes­te­ment, s’attache aux iti­né­raires chao­tiques d’une poi­gnée d’individus, sur­geons d’une géné­ra­tion par­ti­cu­liè­re­ment tur­bu­lente. Un pari lar­ge­ment gagné, même si sa beau­té for­melle n’a d’égale que l’amertume qui s’en dégage.

 

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Jacques Lucchesi

En réponse à votre demande, voi­ci une note bio­gra­phique ain­si qu’une pho­to (récente) avec un loin­tain cou­sin. Je vous laisse devi­ner qui est qui. Cordiales salu­ta­tions. J.Lucchesi.”

Né en 1958, Jacques Lucchesi s’est rapi­de­ment tour­né vers le jour­na­lisme et la cri­tique d’art. Il est, paral­lè­le­ment, l’auteur d’une œuvre éclec­tique et abon­dante (recueils de poèmes et de nou­velles, essais lit­té­raires et phi­lo­so­phiques). En 2006, il a fon­dé une struc­ture édi­to­riale, les édi­tions du Port d’Attache, pour publier de petits textes sans conces­sion sur le monde.

Depuis long­temps inté­res­sé par le théâtre, il a adap­té pour la scène Les dia­logues avec Leuco de Cesare Pavese (en 2000) et publié une pièce aux édi­tions EGTSO, Les mono­logues de l’Homme-Serpent (2011). Celle-ci a été créée à Marseille en 2008.

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