Com­ment présen­ter Tigre en papi­er d’Olivier Rolin,  sinon comme le réc­it d’une con­science se mirant dans le rétro­viseur d’une époque ? L’expression qui lui donne son titre est l’une de ces métaphores dont Mao Zedong avait le secret. Par là il désig­nait les enne­mis de la révo­lu­tion, ces nations cap­i­tal­istes dont il mesurait toute la fragilité. C’est cette pas­sion révo­lu­tion­naire qui est le moteur de ce roman assez excep­tion­nel. Véri­ta­ble reli­gion pour une par­tie de la « généra­tion 68 », elle devait assez vite, braise peu à peu  dev­enue cen­dre, entrain­er des lende­mains qui déchantent : échecs, désil­lu­sions, sui­cide ou embour­geoise­ment. Ses adeptes l’avaient pour­tant épousée avec la fer­veur des nou­veaux con­ver­tis. C’étaient, pour la plu­part, des jeunes gens qui se sen­taient à l’étroit dans leur milieu d’origine. Cer­tains étaient rich­es, la plu­part étaient pau­vres et prêts à toutes les aven­tures.  La cause du peu­ple, le jour­nal créé par Roland Cas­tro puis dirigé par Jean-Paul Sartrefédérait leurs aspi­ra­tions au grand cham­boule­ment. Tous avaient en com­mun la cri­tique impi­toy­able de la société occi­den­tale et, peut-être plus encore, la volon­té secrète de se façon­ner un destin :

« On voulait trop avoir des des­tins. Eh bien, on a eu des des­tins de Pieds Nick­elés. La tragédie se répète en comédie, et à trop vouloir du drame on écope d’une farce. C’est l’ironie du sort. ». (page 173).

Olivier ROLIN, Tigre en papier

Olivi­er ROLIN, Tigre en papi­er, édi­tions du Seuil, 2002, 272 P., 18,30 €.

Voilà pour le con­texte. Mais un roman n’est pas qu’une dis­ser­ta­tion, c’est aus­si une con­struc­tion styl­is­tique avec des per­son­nages qui lui don­nent son épais­seur. Ceux-là s’appellent Gédéon, Judith, Chloé, d’Angelo, Fichaoui- dit Julot, Jean d’Audincourt, Juju, Amédée, Roger le Belge, Momo Mange-ser­rures, Reureu l’Hirsute, la Chi­asse, Pom­pabière, Klammer…Des durs, des frag­iles, des idéal­istes, des débrouil­lards, des indé­cis. Avec eux et leurs his­toires sin­gulières, nous remon­tons le temps, nous revisi­tons cette France un peu terne des années 70, ses bistrots, ses ban­lieues et ses usines bouil­lon­nantes. Et c’est avec amuse­ment que nous suiv­ons les tribu­la­tions de ces pèlerins maoïstes qui se rendaient à Pékin dans l’espoir d’y apercevoir le Grand Tim­o­nier de la Révolution.

Le choix du lieu n’est pas moins sig­ni­fi­catif. Cette con­fes­sion généra­tionnelle, le nar­ra­teur la fait au volant d’une auto­mo­bile —  là où, pré­cisé­ment, l’immobilité et le mou­ve­ment se rejoignent. Il a, à son bord, une très jeune fille, Marie, qui recueille avec plus ou moins d’attention ses pro­pos dés­abusés. Elle n’est autre que la fille de « Treize », l’un de ses anciens frères d’armes (depuis décédé), l’auteur de l’unique pho­to qui rassem­ble les mem­bres du groupe, le seul à ne pas y fig­ur­er, aus­si… Marie a pour elle la jeunesse et la beauté et son vieil ami, tout en se con­tenant pour des raisons vague­ment éthiques, n’y est pas insen­si­ble. Mais pri­or­ité à la trans­mis­sion. Ensem­ble, ils tra­versent nuita­m­ment des périphériques et des aggloméra­tions colonisés par la sig­nalé­tique indus­trielle et routière. Comme, page 15 : « 300 M, CRETEIL MARNE-LA VALLEE METZ NANCY QUAI D’IVRY PORTE D’IVRY ». Car cette errance dans la mémoire de ces années  obsé­dantes est aus­si une plongée dans l’inconscient struc­turel de  notre urbanité.

On se laisse vite porter par la prose fausse­ment par­lée d’Olivier Rolin, ses tour­nures pop­u­laires, son humour et ses très nom­breuses références, tant lit­téraires qu’historiques. Si L’invention du monde se voulait l’impossible compte-ren­du d’une journée dans la vie de la planète (le 21 mars 1989), Tigre en papier, plus mod­este­ment, s’attache aux itinéraires chao­tiques d’une poignée d’individus, sur­geons d’une généra­tion par­ti­c­ulière­ment tur­bu­lente. Un pari large­ment gag­né, même si sa beauté formelle n’a d’égale que l’amertume qui s’en dégage.

 

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Jacques Lucchesi

En réponse à votre demande, voici une note biographique ain­si qu’une pho­to (récente) avec un loin­tain cousin. Je vous laisse devin­er qui est qui. Cor­diales salu­ta­tions. J.Lucchesi.”

Né en 1958, Jacques Luc­ch­esi s’est rapi­de­ment tourné vers le jour­nal­isme et la cri­tique d’art. Il est, par­al­lèle­ment, l’auteur d’une œuvre éclec­tique et abon­dante (recueils de poèmes et de nou­velles, essais lit­téraires et philosophiques). En 2006, il a fondé une struc­ture édi­to­ri­ale, les édi­tions du Port d’Attache, pour pub­li­er de petits textes sans con­ces­sion sur le monde.

Depuis longtemps intéressé par le théâtre, il a adap­té pour la scène Les dia­logues avec Leu­co de Cesare Pavese (en 2000) et pub­lié une pièce aux édi­tions EGTSO, Les mono­logues de l’Homme-Serpent (2011). Celle-ci a été créée à Mar­seille en 2008.