> Cent fleurs pour Gaston CRIEL, suivi de 3 poèmes

Cent fleurs pour Gaston CRIEL, suivi de 3 poèmes

Par |2018-08-17T04:08:59+00:00 20 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Il est des écri­vains voués à être pério­di­que­ment redé­cou­verts parce que trop vite oubliés ; des écri­vains dont l’œuvre est liée à une époque et à un style de vie ; des écri­vains qui, tout en étant plei­ne­ment conscients de leurs dons, n’ont pas vou­lu sacri­fier la vie sur l’autel de la lit­té­ra­ture. Je ne crois pas me trom­per en affir­mant que Gaston Criel est de ceux-là. Homme du nord, il était né à Lille voi­ci un siècle, le 13 – ou le 30 – sep­tembre 1913. Et comme beau­coup d’enfants de sa géné­ra­tion, cet irré­duc­tible amou­reux de la liber­té connût, pen­dant cinq longues années, la cap­ti­vi­té des vain­cus dans les sta­lags hit­lé­riens. Il se rat­tra­pe­ra en fré­quen­tant assi­du­ment les caves à jazz et le Saint-Germain de l’après-guerre. Locataire de Jean-Paul Sartre, secré­taire d’un André Gide décli­nant, adou­bé lit­té­rai­re­ment par Jean Paulhan et Henry Miller (dont il est, sty­lis­ti­que­ment, proche), Gaston Criel ne devint pas un écri­vain pro­fes­sion­nel mal­gré le suc­cès de ses pre­miers romans (« La grande fou­taise » fut pro­po­sé au Prix Goncourt de 1953). Pour gagner sa vie – et l’on sait que ça signi­fie sou­vent la perdre -, il exer­ça un grand nombre de métiers dis­pa­rates, dont por­tier dans une boite de nuit : autant d’expériences qui devaient nour­rir son ins­pi­ra­tion tur­bu­lente. Poète, il le fut jusqu’au bout, don­nant à bien des revues des textes d’une déri­sion sou­vent rava­geuse. Ce barou­deur des lettres n’en était pas moins un homme sen­sible et géné­reux, tou­jours à l’écoute des jeunes auteurs. J’étais de ceux-là quand, vers le milieu des années 80, j’entrais en contact épis­to­laire avec lui. Etrange rap­pro­che­ment qui trouve son expli­ca­tion dans la fré­quen­ta­tion com­mune des revues et fan­zines nor­distes – dont « Le Dépli Amoureux ». Néanmoins, une cor­res­pon­dance cha­leu­reuse s’instaura entre nous et je guet­tais, non sans fier­té, les lettres en pro­ve­nance de Seclin, 35 rue des Comtesses, où il vécût ses der­nières années.

Au début de l’année 1988 parût, chez Samuel Tastet, « L’os quo­ti­dien », son cin­quième et der­nier roman. Celui-ci narre, avec un sens aigu de l’absurde, les tri­bu­la­tions de Robert Reynaud – double lit­té­raire ou hété­ro­nyme de Criel – sur une décen­nie envi­ron, de l’immédiate avant-guerre aux années dif­fi­ciles mais autre­ment plus joyeuses qui sui­virent la Libération. Criel m’en envoya un exem­plaire que je lus avec allé­gresse, tant sa prose sac­ca­dée était riche en for­mules mémo­rables – comme « la végé­ta­tion humaine croît où elle peut ». Journaliste alors débu­tant, je lui pro­po­sai aus­si­tôt d’en don­ner un article. Toutefois, je ne vou­lais pas le faire paraitre dans une des revues où nos textes se côtoyaient, mais dans un véri­table jour­nal, afin de lui assu­rer plus d’audience. Avec le même enthou­siasme qu’un écri­vain en herbe, Criel me fit par­ve­nir illi­co trois exem­plaires en ser­vice de presse. « La voix du nord » ayant assez vite cou­vert l’information, je tour­nai mes regards vers l’aire mar­seillaise et contac­tai « Le Provençal » qui accep­ta fina­le­ment quinze lignes sur « L’os quo­ti­dien » dans son pano­ra­ma lit­té­raire du dimanche. Ce petit article dans un jour­nal si loin de sa zone d’influence lui cau­sa, je crois, un vif plai­sir. Voici un extrait de la lettre qu’il me pos­ta juste après :

« La chance est de savoir que l’on n’écrit pas pour rien. Merci pour votre article ! Merci pour vos efforts ! Je suis content pour vos suc­cès que j’enregistre ici ou là ! »

C’est à peu près à la même époque que je décou­vris sa voix calme et trai­nante, lors de son pas­sage tar­dif sur les ondes de France-Culture, tou­jours pour pré­sen­ter son roman :

« J’ai de la neige sur les épaules. Confia-t’il à la pré­sen­ta­trice qui l’interrogeait sur son âge. »

Par la suite, il me gra­ti­fia encore d’un exem­plaire de « Swing », son dithy­ram­bique essai sur le hot-jazz qu’avait pré­fa­cé Jean Cocteau : faut-il dire qu’il est qua­si introu­vable, aujourd’hui ? Nous gar­dâmes ain­si le contact jusqu’à ce funeste matin de jan­vier 1990 où un faire-part de sa veuve m’annonça son décès : il avait 76 ans.

Depuis, bien de l’eau a pas­sé sous les ponts, mais je garde tou­jours un sou­ve­nir ému de ce grand Lillois, homme de toutes les expé­riences et qui sut gar­der jusqu’au bout la flamme de la jeu­nesse.

Les lec­teurs de ce petit article auront com­pris que Gaston Criel ne fait pas par­tie de ces écri­vains offi­ciels qu’on lit dans les écoles ou que l’on com­mé­more à grand ren­fort d’argent public. Une rai­son sup­plé­men­taire pour se rabattre sur ses livres, chez les bou­qui­nistes ou dans les biblio­thèques. A moins qu’ils se tournent vers Internet où quelques-uns de ses titres sont dis­po­nibles en ligne, neufs ou d’occasion. On pour­ra éga­le­ment com­plé­ter l’approche de ce grand insou­mis avec la lec­ture de « Gaston Criel, du Surréalisme à l’Underground », essai clair et bien docu­men­té du regret­té Jean-François Roger (édi­tions L’Harmattan).

 

 

(Cet article a été ini­tia­le­ment publié dans « Traction-Brabant » N°53)

 

 

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