> Quentin Biasiolo, Arias (Extraits)

Quentin Biasiolo, Arias (Extraits)

Par |2018-09-02T12:25:47+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Quentin Biasiolo|

Monuments

Prisonnier désor­mais des énormes cités je me heurte à cer­taines sortes de contra­dic­tions nou­velles – voyant là le lieu seul où je pour­rais te trou­ver tout en sachant qu’à la fin c’est ailleurs qu’il fau­drait aller vivre. Toujours les rues m’apparaissent alors comme ce lieu impos­sible où pour­tant il faut être – la ville et ses si grandes façades sans cesse blo­quant ma vue tout en ris­quant tou­jours d’y don­ner son objet je me rap­pelle nos anciennes demeures en d’anciennes cités et je vois com­bien les pay­sages que l’on désire tiennent en nos pen­sées et à chaque moment infi­ni­ment plus de place que le lieu quel­conque où en effet l’on reste parce qu’il se trouve qu’on y est sans que l’on sache pour­tant par quel hasard on y est arri­vé.

 

Alors aux anciens monu­ments par­fois je revien­drai – ayant besoin encore de rou­vrir quelques portes et croyant sans doute que per­sonne depuis lors n’a jamais eu l’occasion de les fran­chir – portes et fenêtres illu­soi­re­ment vierges depuis nos récents départs. Revenant ain­si sur les marques de nos pas­sages déjà tel­le­ment vieux je ne veux par­cou­rir ces places ni en simple curieux ni même en voya­geur. De retour en ces vieilles terres je puis dire qu’il n’y aura ni visite ni pho­to­gra­phie d’aucune sorte – mais une fois loin des villes seule main­te­nant comp­te­ra notre situa­tion com­mune d’autrefois cette cam­pagne mouillée qu’au com­men­ce­ment des heures l’on semble voir comme au tra­vers d’une vitre sale et cer­tai­ne­ment vieille.

Mais ces places je crois pou­voir le dire ne me conten­te­ront pas. Sans doute y serai-je en fait comme j’eusse été ailleurs – ren­dant par la simple avan­cée de mes pas chaque lieu iden­tique à tout autre et croyant parce que j’aurais retrou­vé quelque endroit pou­voir en même temps rame­ner quelques heures.

 

Quentin Biasiolo, Restes, L’Armourier Editions, Coll. Fonds poé­sie, 2016, 12 € 50.

Mais ces places je le sais jamais ne parlent assez haut – je n’y vois pas ce que je vou­drais voir et je sens qu’à force de ne plus me trou­ver dans les choses j’en vien­drai à ne plus figu­rer au-dedans de moi-même – sen­tant bien que me fait défaut celle qui seule aurait su faire le lien entre l’ancien monde et les sphères nou­velles ouvertes face à moi. Mais les pavés où nous fûmes ensemble je le sais ne sont plus – les lieux que nous avons connus se sont reti­rés du monde de l’espace et je com­prends désor­mais que les mai­sons les portes et les rues sont fugi­tives – comme sont aus­si les heures. Et parce qu’à la fin jamais je ne t’y trouve chaque rue chaque ville chaque trot­toir à l’arrière de mes pas s’effondre et dis­pa­raît tan­dis qu’en moi reste seule l’impression incer­taine d’avoir connu pour rien une nou­velle aire du monde qui pour­tant me sem­blait fami­lière et dont j’oublie déjà les détails sin­gu­liers – conser­vant seule­ment la pen­sée que ce séjour à la fin me fut bien inutile.

 

1

Choses

Certains pré­tendent en effet qu’en ren­trant dans tel lieu telle cour telle mai­son où l’on vécut plus jeune – et comme alors au contact d’une atmo­sphère à la fois vieille et bien connue – on retrouve un moment ce que l’on fut jadis. Ce sont là pour­tant pèle­ri­nages bien hasar­deux où il semble que jamais l’on ne trouve ce qu’on était venu cher­cher – faute d’avoir mieux sen­ti que les lieux fixes à la fin ne sont guère qu’en nos propres pen­sées et que ce que l’on vou­drait main­te­nant décou­vrir dans les choses – comme une sorte de clar­té droit issue de nous-même – ne tient en réa­li­té qu’à cet assem­blage unique d’idées qui lorsque nous les regar­dions se fai­sait en notre cer­veau et for­mant pour elles une espèce de voi­si­nage leur don­nait en même temps un espace com­mode où s’étendre.

Mais lorsque des minutes anciennes il ne reste plus rien lorsque les choses les plus fami­lières ont été détruites ou que tout en sem­blant demeu­rer iden­tiques à elles-mêmes elles ont seule­ment ces­sé d’être ce qu’elles furent pour nous seuls alors – plus fra­giles mais aus­si plus vivants – les odeurs et les sons long­temps res­tent encore – car il est des impres­sions tenaces que rien ne sau­rait effa­cer et si leur inten­si­té vient un jour à bais­ser la marque sub­siste – comme un sceau qui façonne et qui forme cha­cun de nos gestes et de nos sen­ti­ments pour l’ensemble des minutes futures. Me demeurent ain­si en pen­sée tan­tôt le bruit des par­quets des fenêtres à demi-ouvertes tan­tôt l’odeur de quelque savon de quelque pâtis­se­rie de quelque livre usé posé là sur ton bureau ou bien celle sur­tout de tes vastes rideaux aux­quels s’accrochaient à la fois la pous­sière les mul­tiples par­fums de ta chambre d’enfant et la lumière enfin des innom­brables jours.

Combien suis-je ain­si res­té dans tout ce que j’ai vu enten­du et sen­ti – com­bien il doit res­ter de mor­ceaux de moi-même en ton ancienne chambre comme en toi-même aus­si toi tan­tôt debout très droite en toute pièce tan­tôt allon­gée ou assise sié­geant ou dor­mant au som­met de quelque meuble aux draps tel­le­ment nom­breux. Moi-même auprès de cha­cun de tes gestes et de tes vieilles pos­tures au plus près de ta nuque tes mains et tes yeux incli­nés – comme une sin­gu­lière sub­stance m’étendant ain­si par degrés à l’ensemble de tes choses éteintes me voi­ci pré­sent là où toi-même n’es plus – au-devant de nos rues ou des vastes cam­pagnes au-dedans de nos chambres ou sous l’orage la foudre et les chutes de toute sorte au plus près de ce que nous fûmes à la fin je demeure – dans mon expan­sion muette et conti­nue ren­con­trant au hasard nos plus vieilles figures et cher­chant quelque abri pour faire taire mes pen­sées.

2

Pensées

Mais ces quelques pen­sées jamais ne m’abandonnent – condui­sant une vie ni tout à fait sem­blable ni tout à fait dis­tincte de la mienne elles dis­posent sans me quit­ter jamais d’une espèce de rythme propre que je devine sans le connaître et que j’éprouve sans le sai­sir. Ainsi sou­hai­te­rait-on par­fois n’avoir plus rien en tête et comme l’on sent que pen­ser à la fin gêne autant qu’une marche lente au-dedans d’une pluie fine on vou­drait pou­voir se don­ner quelques heures ou minutes d’oubli – choi­sis­sant peut-être la faci­li­té si c’est tel­le­ment facile de trou­ver le repos au prix d’années per­dues si c’est à ce point simple d’avoir vécu pour rien pour vivre enfin tran­quille.

Voudrais-je m’amputer quelques bouts de cer­veau encore fau­drait-il savoir où sont allées se loger ces mul­tiples idées – car il n’est pas cer­tain qu’une seule par­tie de moi-même puisse alors demeu­rer tout entière tant il est vrai que ce sont mes mains mes pieds ou mes narines qui d’abord se rap­pellent et que fer­mer les yeux ou s’occuper un bref ins­tant l’esprit sou­vent ne suf­fit pas à oublier le che­min de nos anciennes places ni l’odeur et le bruit des fruits chauds au plus haut de l’automne ni enfin ta sil­houette tan­tôt longue tan­tôt ramas­sée au plus près de l’accord natu­rel de nos muscles. En les revoyant moi-même après si long­temps j’éprouve face à nos lieux d’autrefois com­bien la pré­sence simple des choses peut rani­mer ce que vive­ment l’on sen­tit auprès d’elles – sans que l’on sache tou­jours où tout cela s’était allé réfu­gier pen­dant tant et tant d’années sans que l’on sache non plus les pos­sibles effets que ces impres­sions tues eurent alors sur nous comme sur la conduite aus­si de notre vie quo­ti­dienne.

Mais pour­tant je sens bien que ce qui me reste ne consiste plus guère qu’en de vagues images désor­mais bien com­munes et sans rap­port aucun avec ce que tu fus ni avec ce que tu dois sans doute être aujourd’hui. Je sens bien toute la dis­per­sion qui règne en mes idées mais sans toi com­ment par­ve­nir à seule­ment me ras­sem­bler – moi et les quelques restes d’une pen­sée confuse depuis que toi qui jadis gou­ver­nas nos deux corps ne sais plus me ser­vir de canne ni d’appui. Quel sup­plé­ment trou­ve­rais-je au désordre qui main­te­nant com­pose ma vie men­tale – moi-même allant men­dier quelque secours auprès de nos plus vieilles places – pathé­tique toc­sin des anciennes années qui peut tout rap­pe­ler sinon toi qui au com­men­ce­ment vou­lus m’apprendre à pen­ser et qui déve­lop­pas si bien ce mons­trueux ins­tru­ment qui me passe et me domine. Alors tan­dis qu’il ne me reste qu’une plate col­lec­tion d’images figées et sans doute hors d’usage je vou­drais seule­ment connaître – moi qui de loin n’en sens plus les effets – si les quelques pen­sées que jadis je fis naître en toi sont encore pré­sentes et quelque peu vivaces quoique confu­sé­ment ou si l’infinie suc­ces­sion des années et des heures a fini après tout de les rendre muettes et de recou­vrir alors – comme un peintre fait d’une cou­leur trop forte comme une couche nou­velle sur une ancienne terre – tout ce que j’avais tâché de dépo­ser dis­crè­te­ment en toi.

3

Minutes

Alors nous en revien­drons peut-être à l’époque des chutes exté­rieures où le plus grand dénue­ment finit par s’observer alen­tour de cha­cun. Tantôt il fera noir tan­tôt il fera froid et toi absente de ton ancienne demeure comme moi-même iso­lé de mon lieu véri­table nous connaî­trons de ces nuits qui étouffent et com­priment le muscle comme un papier qu’on froisse – et cha­cun allant deci delà au milieu des villes et des rues innom­brables nous connaî­trons que le dégoût de ce que l’on pos­sède est un état cent fois pire à la fin que le simple regret de ce qu’on a per­du.

Incapable de goû­ter jamais le lieu où je me trouve je me tiens en pen­sée à l’arrière de mes vieilles fenêtres et je revois d’abord la route ni droite ni courbe au-delà de laquelle com­men­çaient les hau­teurs et ensuite les arbres de toute sorte nus et comme entas­sés les uns par-des­sus les autres. L’instant d’après nous serons au-dedans de ta chambre d’enfant et seules au milieu de notre vaste nuit tes mains res­te­ront par­fai­te­ment visibles tes mains désor­mais choses – choses men­tales pour mon esprit fati­gué – ma pen­sée ain­si dis­per­sée demeu­rée pré­sente en chaque endroit que nous avions connu y res­tant atta­chée par quelque incon­ce­vable lien et ne sachant plus désor­mais com­ment se ras­sem­bler alen­tour d’elle-même – dis­ten­due enfin par tant d’éloignement et se trou­vant en mon cer­veau comme en une terre incon­nue et pour­tant fami­lière.

Quand remon­tant peu à peu l’un des innom­brables fils qui les ramènent à moi quelques-unes de mes pen­sées rejoignent leur rési­dence il me paraît alors que qui nous fûmes ne doit être au fond qu’une chose vue au-dedans de nous-même une chose bien vague aux contours impré­cis et que les sou­ve­nirs eux-mêmes en tant qu’ils ramènent nos pen­sées aux lieux les plus anciens et les laissent à nou­veau s’y éta­blir pour un temps tra­vaillent à effa­cer – de sorte que je ne suis plus tel­le­ment sûr aujourd’hui que le mal­heur soit affaire seule­ment de décep­tion. Privé désor­mais d’une pen­sée entière et conti­nue c’est au jour le jour que tout cela a lieu – mesu­rant au temps que mes plus nom­breuses pen­sées passent éloi­gnées de moi-même le poids en mon cer­veau des minutes patiem­ment amas­sées. Et puisqu’au moment des crises au-dedans de mon muscle le temps a repris sa plus grande len­teur puisqu’à l’arrière de nos vieilles fenêtres traînent encore quelques pen­sées soli­taires on en vien­drait presque à com­mettre de vieux gestes de sup­plique – deman­dant quelque chose comme un air tran­quille de musique ou juste un peu d’oubli en atten­dant que la sai­son finisse – n’importe quoi en somme pour nous faire presque sen­tir ce qu’au tra­vers des vitres on ne fait que rêver n’importe quoi enfin pour nous empê­cher autant qu’on le pour­rait de pro­duire des pen­sées.

4

Consolation

Ainsi ren­du à ces minutes longues longues comme les ans l’on vou­drait à la fin pou­voir trou­ver çà et là et peut-être même en n’importe quel lieu quelque forme de vie qui fût calme et à peu près tran­quille. Et sans doute irions-nous alors en ces anciennes terres qui gardent la mémoire de ce qui n’a pas su res­ter et qui – nous offrant la vieille image de très vieux monu­ments monu­ments décons­truits de ce qui depuis long­temps n’est plus et tâchant mal­gré tout de faire taire nos chutes inté­rieures sans accé­lé­rer l’effacement des traces qui au-dedans de nous a lieu – nous pro­curent un remède bien faible et sou­vent ridi­cule. De même c’est en vain que nous explo­re­rions toutes sortes de places jusqu’alors incon­nues pen­sant par là renou­ve­ler le mobi­lier et les tapis­se­ries de notre vie men­tale – car s’il est vrai qu’ensemble jamais nous n’y aurions été s’il est vrai que jamais nous n’y aurons confon­du nos gestes nos pas et nos pen­sées je connaî­trai bien­tôt que dans ces lieux nou­veaux où les sen­sa­tions mul­tiples ne sont pas encore amor­ties par un effet cer­tain de l’habitude on retrempe sou­dain et avec une force que nous n’attendions pas quelque vieille marque lais­sée au creux de notre muscle.

Si bien que c’est sûre­ment en ta propre figure que je vou­drai trou­ver ma tran­quilli­té la plus haute et comme la plus cer­taine – cher­chant mon front une der­nière fois posé sur tes genoux à goû­ter à nou­veau la cou­leur chaude encore des restes d’une sai­son pas­sée. Que ne sau­rais-tu être celle en qui – mère à la tête pen­chée – les minutes les unes après les autres retrouvent la rapi­di­té qu’elles eurent en mes années pre­mières – toi la mère du pire des ingrats toi l’inconditionnelle sœur du pire des méchants qui te fit ce que l’on sait que ne vou­drais-tu être encore la cer­ti­tude prin­ci­pale où mon muscle enfin pour­rait se ras­su­rer.

Ce sont là choses impos­sibles car ces temps ces états ces époques ne sont plus et s’il me semble par­fois que nous sommes tou­jours unis par quelque incon­ce­vable accord de nos inté­rieurs propres il me faut avouer à la fin com­bien tout cela n’est qu’une malice de plus jouée par mon cer­veau et propre à me faire sen­tir la viva­ci­té de ma situa­tion – car lorsque je conser­vais encore l’espoir de te revoir je me flat­tais en pen­sée qu’un ins­tant de ta pré­sence réta­bli­rait mon calme et j’envisageais au moins dans les pos­sibles un état plus heu­reux que le mien. Mais désor­mais tu le sais c’est un corps que je pleure – et de ne plus revoir ces mains cette tête ces yeux tel­le­ment incli­nés que j’ai cru pos­sé­der et n’ai jamais connus – plus encore qu’un esprit car pour cela outre qu’en la suc­ces­sion inlas­sable des ans il aura sans doute fait preuve d’un peu plus de constance que les formes variées de ta sil­houette de fille je ne déses­père pas d’y pou­voir péné­trer à nou­veau – ne me trou­vant alors qu’à moi­tié et peut-être seule­ment pour de très brefs jours en ces lieux infé­rieurs où seuls finissent ceux qui ont eu quelques rai­sons sérieuses de déses­pé­rer de soi. Moi-même ayant tout de même pitié de mes vieux inté­rieurs – où seule encore demeure une petite vieille men­diant quelque aumône – mais ayant enfin com­pris que bâtir sur les muscles est une chose sotte et qu’être mal­heu­reux c’est ain­si avant tout s’être trom­pé de croyance.

5

Sentiment

Égaré ain­si d’un tel éga­re­ment je vois désor­mais com­bien ce qui fait la sub­stance de mes inté­rieurs les plus vastes ne tient au fond qu’à quelques vieilles images que je peine à res­sai­sir et qui ne res­semblent plus à rien de ce qui main­te­nant demeure. Aussi mon muscle prin­ci­pal n’est-il qu’une sorte de théâtre vide où seuls se font entendre quelques rires et quelques moque­ries mépri­sant cet état de tran­quilli­té bête dont les idiots se contentent si bien. Pour moi mal­gré la déserte éten­due que mes yeux peuvent décou­vrir au-dedans de mes plus récents hori­zons mal­gré ces éga­re­ments où ma tête ayant sou­vent l’envie de se jeter en arrière je suis par­fois et presque mal­gré moi conduit je ne sais que trop la valeur et le prix de mon sen­ti­ment comme aus­si je connais ce qu’enfin je lui dois. Je n’ignore pas qu’en cette matière cer­tains pour­ront me dire que ce sont là terres d’infertilité et de confu­sion mais ne serait-il pas vain de vou­loir affec­ter tant de mépris et tant d’indifférence pour cette vie interne à l’organe majeur dont cha­cun mal­gré lui se trouve tou­jours pour­vu comme il serait aus­si pareille­ment vain de vou­loir sub­sti­tuer comme on l’a vu par­fois une langue men­tale aux paroles du muscle tâchant ain­si de faire d’un sen­ti­ment une pen­sée ordi­naire et s’efforçant encore de confondre l’existence du cœur et la vie de l’esprit – tan­dis qu’il faut on le sait main­te­nir les deux ordres tant il est vrai que s’il pou­vait par­ler le muscle prin­ci­pal aus­si­tôt s’arrêterait tant il est vrai enfin qu’il vau­drait mieux par­ve­nir à l’arrêt immé­diat des minutes plu­tôt que d’être encore sans pou­voir rien sen­tir.

Ne pou­vant moi-même me résoudre à traî­ner au long des éten­dues l’insipide vie d’une per­sonne quel­conque je com­prends enfin tout ce que je lui devais comme aus­si je vois com­bien rares sont ceux dont la conscience inté­rieure garde tou­jours une conti­nui­té. Pour moi quoique jeune encore je sens mon muscle neuf et pour­tant tel­le­ment vieux déjà et capable seule­ment de suivre la suc­ces­sion heur­tée des minutes qui une à une autour de lui s’amassent et l’irrégulière pous­sée des plus vieilles images mar­quant com­bien mes inté­rieurs manquent à la fin de cette cohé­rence qui fait l’identité des per­sonnes tran­quilles. Ainsi est-ce pour­quoi je ne me recon­nais dans aucun de vos âges inca­pable tou­jours de com­prendre mon état pré­sent et com­men­çant déjà de ver­nir et de peindre les images d’autrefois.

Et cher­chant à m’expliquer avec moins de confu­sion je me heurte sans cesse à de nou­velles bar­rières tant il est vrai que ce que nous sen­tons comme nous étions déci­dés à le cacher tou­jours nous n’avons jamais vrai­ment son­gé à la manière de le dire – mais tout d’un coup c’est en nous comme une bête immonde et incon­nue qui s’est alors for­mée et dont l’apparition sou­daine en leur esprit effraie ceux qui de nous reçoivent cette confi­dence qu’on a faite par­fois sans y réflé­chir comme aus­si les ferait trem­bler l’aveu pro­fé­ré par un cri­mi­nel ne pou­vant s’empêcher de confes­ser un crime dont jusque-là ils ne le savaient pas cou­pable. De celui-là sans doute dois-je au moins par­ta­ger l’inquiétude ambi­guë – éprou­vant déjà le ridi­cule mépris de mon ancien état et des errances répé­tées de mon muscle d’antan me revoyant pauvre et bête éga­ré à force d’insistance en la mau­vaise voie espé­rant que les éga­re­ments du muscle trop jeune trou­ve­ront une fin plus tran­quille mais inquiet enfin de savoir qu’un jour sans doute c’est avec calme et iro­nie qu’on lira tout cela – en une situa­tion nou­vel­le­ment apai­sée moi-même reli­sant peut-être sans pou­voir res­sen­tir à nou­veau cette urgence d’alors tant il est vrai que la mémoire ni le cœur ne sont jamais assez vastes pour pou­voir être fidèles – redou­tant donc désor­mais de trou­ver en moi-même un muscle à jamais des­sé­ché.

 

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