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Richard Taillefer, Nous avons fait semblant et autres poèmes

Par |2020-01-06T04:50:43+01:00 5 janvier 2020|Catégories : Poèmes, Richard Taillefer|

 

Nous avons fait sem­blant d’être vivants. Nous nous sommes levés chaque matin avant l’aube. Toujours la même usine, par le même che­min. La porte de ser­vice, avant qu’elle ne se ferme.

À peine quelques mots. Le café a bon goût pour nous don­ner du jus. Parfois on souffre de savoir que la vie se pour­suit. Cette angoisse qui vous prend à la gorge.

 Pouvoir en rire effron­té­ment.

On s’évade alors dans des rêves que l’on sait impos­sibles. Singapour au petit jour. La cou­leur vert éme­raude, de l’eau gla­cée des gorges du Verdon. On n’ose le corail des Maldives, ni Zanzibar au soleil en plein mois de juillet.

Ce soir, nous retrou­ve­rons notre pavillon de ban­lieue
et le jar­din clos.

 Une par­celle de nous de toi et de moi !
En jachère d’horizon et de lumière

Richard Taillefer. Nous avons fait sem­blant.

 

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Marche à vue

Tu marches à vue depuis trop long­temps, le long de cette voie de che­min de fer, entre Charenton et Laroche-Migennes. Isolé dans la cabine de ta Loc. BB 8100 années 60.
Tu fais front avec les élé­ments exté­rieurs. En manque de puis­sance pour tirer le far­deau d’un pata­chon bien trop lourd. Surcharge inopi­née qui dévaste ton crâne en rup­ture de toutes ces petites choses qui partent à la dérive.

Ce train-train de la vie
Qui te pour­suit sans relâche.
Instants de soli­tude, à broyer du noir.

Ta main arri­mée au manche d’un H7A fou­droyant, ryth­mé par les échap­pe­ments d’air com­pri­mé à te cre­ver les tym­pans.

Tu refoules en aveugle, manœuvres à contre-sens sur des aiguillages ima­gi­naires, de gare en gare, de fais­ceaux en fais­ceaux impro­bables.

Tu fini­ras bien au bout de la nuit cet iti­né­raire sans horaire pro­gram­mé par ache­mi­ner ton MA 80 au port de tes intem­pé­ries

 Parfois je pense à toi que je retrou­ve­rai à mon retour.
Un soir ou un matin comme tous les autres
Le café encore chaud sur la table de la cui­sine.
Un post-it col­lé sur la porte du fri­gi­daire.

 À demain peut-être !

Richard Taillefer. Marche à vue.

 

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Tu seras là

Tu seras tou­jours là. J’attendrai en vain ton retour qui ne vien­dra pas. Les armes se tai­ront. Demain naî­tra un jour nou­veau.

 Maintenant mon sac est léger.
J’emporte avec-moi ton visage
Qui jamais ne s’efface.

Je vous ai tant aimées, Ô Lili, Ô Marlène, Ô Lydia Lova, ma mère, toi la belle polo­naise. Trop tôt dis­pa­rue. Toi la résis­tante, cap­tu­rée et envoyée au camp de Ravensbrück, bri­sée par la folie des hommes, de cet homme, “Le doc­teur Hans Gerhart”, ce méde­cin bou­cher, ce cli­ni­cien de la mort pro­gram­mée.

 « We will create a world for two ».

Je me sou­viens de cette loge des Folies Bergères où gamin pas plus haut que trois pommes, je gam­ba­dais au milieu des filles magiques au corps nu et toi tu dan­sais, dan­sais sur la scène de la rue Richer.
La vieille lan­terne s’allume encore et m’accompagne par tous les che­mins de galère. Le mur qui nous sépa­rait les uns des autres est tom­bé.
Oubliés « la femme des ruines », l’enfant orphe­lin livré à lui-même, la faim sur les os, aban­don­né comme un chien.

Dans le brou­ha­ha de Berlin
S’élève un impos­sible rêve.

Blücherplatz, de jeunes gens colo­rés, défilent tout le long d’un immense car­na­val des Cultures under­ground.
Entends-tu, depuis ton drôle de vélo­ci­pède, cette musique Pop/​Techno parade et cette folle cla­meur des mar­teaux piqueurs, bra­mer un air fra­gile de liber­té ?

« Notre part de nuit nous égare par­fois. »
La mémoire n’est pas qu’un détail.

Richard Taillefer. Tu seras là.

 

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Que vienne la pluie

Que vienne la pluie cogner aux car­reaux de nos silences ! La nuit contre le jour dans la pro­phé­tie des ombres.

La sale pous­sière grise a recou­vert les siècles de ses drames. De blancs osse­ments par­sèment encore les camps de la mémoire.

On dit : « Voilà le prin­temps » ! Souviens-toi, nous étions hier de jeunes gens, les yeux ouverts sur les autres. Jeunesse, retrou­vez vos cou­leurs. Fuyez le matin les tigresses féroces, fuyez le soir les énormes ser­pents.

Ils aiguisent leurs dents
Pour vous sucer le sang.

 Document offi­ciel en main, ils crient ” il faut les reje­ter à la mer”. A cette pen­sée, la honte me monte au front.

Plus je les sens forts, plus mes poings se serrent. Le sen­tier aux monstres simples et triom­phants est recou­vert de mousse brune.

Où sont ces papillons
Qui habi­taient nos rêves ?

 

Richard Taillefer. Que vienne la pluie.

 

 

 

 

 

 

 

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Il y avait bien une gare.

Il y avait bien une gare. Une femme, seule au milieu de nulle part. Sans rien dire, sans pen­ser, dans le silence de la nuit, elle erre pous­sant un cad­die rem­pli du peu de chose qu’il lui reste. Un sur­vêt usa­gé, rouge et noir, une paire de bas­kets Adidas trou­vée dans une décharge de la rue de Charenton.

Les trains, elle les voit par­tir et s’éloigner empor­tant ses rêves d’autrefois. Elle était venue d’Afrique pour décou­vrir Paris et res­sen­tir un air de liber­té. Comme toutes les mères du monde, elle a ver­sé toutes ses larmes quand son enfant dans un trou fut jeté comme un chien.

Vers deux heures du matin, les agents de sur­veillance de la SNCF fer­me­ront les grilles d’accès de la gare, comme tous les jours, elle échan­ge­ra quelques mots plein de gen­tillesse avec les vigiles au corps taillé dans le marbre. Sa nuit, elle la pas­se­ra par un allez retour, d’un ter­mi­nus à l’autre, sur le siège d’un bus, sous le regard pro­tec­teur du conduc­teur de la RATP.

Ainsi va sa vie, dès l’aube vers les 5 heures elle retrou­ve­ra le hall de la gare de l’Est. Son petit uni­vers à elle, comme elle dit.

 Avec ce sou­rire qui ne la quitte jamais et qui vous tra­verse de part en part, ce qui nous reste d’humanité.

 

 Richard Taillefer. Il y avait bien une gare.

 

Présentation de l’auteur

Richard Taillefer

Richard Taillefer est né le 21 avril 1951 à Montmeyan dans le Var. Onze recueils publiés. Vit actuel­le­ment en Seine et Marne. Conducteur de train durant 30 ans. Maire adjoint délé­gué à la culture de la ville de Savigny-le-Temple 77 de 2001 à 2014. Militant syn­di­cal à la CGT. Elu du per­son­nel à la sncf dans les années 70/​​90. Cofondateur de la revue Poésimage 1981/​​2001. Il est depuis 2013, l’instigateur du fes­ti­val Montmeyan en PoéVie.

© Jacques Cauda

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