> Rouge contre nuit n°12 ; Martine-Gabrielle Konorski

Rouge contre nuit n°12 ; Martine-Gabrielle Konorski

Par |2018-08-14T21:39:14+00:00 15 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Ici il est écrit
Possible     peut-être.

M-G. K.

 

Osciller. Toute appa­rence trom­peuse à s’éprendre du vide, Martine-Gabrielle Konorski dans Une lumière s’accorde répare le désordre du temps. L’accord, ce sont peut-être les paroles-notes entrant une à une dans le poème, pro­non­cées-chan­tées comme par la bouche d’oracle, pre­nant vie, énon­çant un futur. Tout est fra­gile en ces poèmes où le blanc-fan­tôme danse entre les lignes comme vacille­rait une sil­houette amoin­drie qui tré­buche.

« Dix bat­te­ments suf­fisent
pour l’immortalité »

Battements du cœur, mais aus­si pul­sa­tion de la mélo­die, rythme du chant. Au regard du silence, l’infini des­sine des lignes d’encre, que le bat­te­ment nour­rit en vibrant. Il faut tendre, lut­ter, pour inver­ser la courbe infer­nale qui nous lie au temps, écrire patiem­ment le secours du poème pour renouer à la toile de vie les « cou­leurs dis­pa­rues » que ras­semble et accorde la lumière. Le rythme est déci­sif qui sug­gère un retour, un che­min à tra­vers les « cadences d’une marche » comme si la répé­ti­tion assu­rait la prise alors que seul en cause le vent ne se sau­rait sai­sir. Mais les cadences sont aus­si, au sens musi­cal, ces moments où l’instrument soliste se retrouve seul avec lui-même, dans une sus­pen­sion du temps col­lec­tif de l’orchestre, appe­lé à déve­lop­per un chant per­son­nel.

Quelqu’un n’est plus, il est appe­lé par le poème, sug­gé­ré entre deux pôles qui se jouxtent et s’éloignent :

« Mon Ailleurs    Ton loin »

En ces vers courts peut-être le san­glot qui unit et sou­ligne l’imparable frac­ture. La poé­sie s’incarne, « [à] l’accroc de ce geste » car ce sont ces mou­ve­ments imper­cep­tibles tra­qués qui dénoncent l’absence. La rete­nue, le moindre « [e]ntre deux /​ [e]ntre nous », la pré­po­si­tion en ana­phore condense ce qui n’est plus en le fai­sant appa­raître par le numé­ral ou le pro­nom qui ras­semble ce qui fut dis­so­cié. Lexique simple et redite tou­jours de ce qui, sur le bord des lèvres, demeure cri « arra­ché à ta gorge » et le sens lit­té­ral et figu­ré, le verbe « abî­mer », comme l’on amoin­drit, comme l’on pré­ci­pite ce « tu » mys­té­rieux, requis dont la dis­pa­ri­tion menace le nar­ra­teur d’un récit troué, sur deux ver­sants inat­tei­gnables se cherchent encore les deux ins­tances que ce texte ras­semble et dis­so­cie tour à tour dans un ultime effort de conci­lia­tion (la nuit/​le jour les incarnent, leur confèrent un sta­tut mythique ou épique) :

« Sur mon dos immo­bile
                            fer­mé à la dou­leur
les yeux poussent les nuages
                             de l’antique bles­sure »
Or la ten­ta­tive se per­pé­tue, le livre la pro­longe et l’accord de lumière tra­verse les vers. Les images, méta­phores en par­ti­cu­lier, tou­jours éloignent d’une sricte iden­ti­fi­ca­tion :
« Les larmes
         sont bro­dées
à l’angle de tes yeux »

Vers non ponc­tué, la cas­sure absente du rythme se lit dans l’arrachement que figure le cri, le poème en res­tau­rant la voix donne à la dou­leur sa por­tée uni­ver­selle, lyrisme d’une corde sen­sible et per­çue à la lumière du poème. Présentatif, « [c’]est une longue caresse » (ou, variante, « il y a »), à la reprise d’une éter­ni­té confon­due avec un pré­sent qui est celui du mythe. Le confirment les occur­rences de l’obscurité et du soleil, en lutte, en osmose s’ils se com­plètent pour durer. Tout est agran­di, le cadre tem­po­rel comme l’entour spa­tial qui offrent leur dimen­sion démiur­gique à la poète qui, accep­tant d’être sépa­rée de ce « tu » invo­qué, conquiert « au pied de l’arbre creux » un espace accru.

Entreprise de conci­lia­tion, d’accord, le livre offre sa musique douce et mez­zo-voce pour « ren­con­trer /​le monde ». Vers « la clar­té déci­sive », un « [d]ifficile che­min », « [t]out dans la poé­sie dou­ce­ment /​tendrement élé­giaque de Martine-Gabrielle Konorski se joue ici sur le fil »1, corde raide d’une lyre qui cherche dans les cendres la pre­mière note mélan­co­lique pour réveiller la lumière défunte. :

« Toutes les fleurs
                    sont graines
éveillées par ton nom. »

Renouer « l’heure des vivants », res­ti­tuer par la mémoire la vibra­tion de ce qui fut, aller « à l’inverse du temps ». Alors tou­jours, un cœur bat entre hier et l’infini futur qui fonde sur l’instant du poème sa fra­gile assise.

La qua­trième sec­tion est inti­tu­lée « Contre les palmes ». La pré­po­si­tion du titre marque-t-elle une oppo­si­tion ou une proxi­mi­té ?

Nostalgie de « palmes », ce sont des gestes évo­qués qui entrent dans un rite res­ti­tué : la marche « au pas /​ de faille » de l’enfant, le bain où recueillir « les mots /​brûlés par le soleil », « [m]émoire de l’asphodèle /​ à l’été finis­sant ». Oxymores, para­doxes, ils per­mettent de ren­ver­ser la réa­li­té finie per­çue :

« À la mort de la nuit
                    j’ai confié mon abîme »

La tra­ver­sée s’opère par jux­ta­po­si­tion d’éléments a prio­ri incom­pa­tibles : étin­celle, là, pour accor­der, faire « effrac­tion », langue culbu­tée insen­si­ble­ment vers la lumière retrou­vée au milieu des décombres.

« La vie était si douce
contre les palmes
         les yeux fer­més
         par l’eau de rose »

ces « palmes », entre dou­ceur et har­mo­nie, balancent  entre des vers de lon­gueurs dif­fé­rentes, à l’allure ver­lai­nienne, le balan­ce­ment se per­çoit grâce à ces alter­nances.

« Le ciel est, par-des­sus le toit,
              Si bleu, si calme !
Un arbre, par-des­sus le toit,
              Berce sa palme. »2

Ainsi chan­tait Verlaine3. Martine Gabrielle Konorski, dans les vers sui­vants, com­pose neuf hexa­syl­labes (dix si on ne pro­nonce pas le e final de « Tendresse ») et les mêle de vers plus courts. Le déca­lage typo­gra­phique accen­tue un balan­ce­ment proche de celui de l’alexandrin :

« Dans un lit de pétales
                  les regards ont plon­gé
Paroles égre­nées
                  Feuilles pâlies

Nous sommes si petits
                  au pied des météores
Nus
                  sans absence

Loin des routes meur­tries
                  les ronces sont de miel4
dans une ombre enla­cée

Tendresse tout sim­ple­ment. »

Le « [d]échiffrement /​/​ de l’étreinte cos­mique » où le « nom s’est abri­té » pro­voque une effrac­tion du temps. Perséphone par sa danse fait renaître « en frag­ments de paroles » « les corps écar­te­lés ». À la poé­sie, aux quatre sai­sons de por­ter le re-com­men­ce­ment qui « trans­forme l’alphabet ». Gisant dans l’émergence d’une vie autre, « [d]anser contre le temps ». Le pou­voir est confé­ré à chaque lettre « au plus vif du mot ». Les bles­sures, l’entaille, la faille claquent dans le poème, par­ta­geant l’espace entre ce qui fut et ce qui est. Sur la fron­tière, elles sont l’impossible suture et le chant ne les renie pas. Elles sont énon­cées « au seuil /​du silence », sépa­rant le pro­nom plu­riel « nous » en deux ins­tances « [p]etit drame gram­ma­ti­cal /​vêtu de noir ». « Se sau­ver     Écrire » lit-on, le départ comme l’exception par le poème, « [b]oire dans l’encrier » puisque « [l]a langue s’est per­due » :

« Clore    Eclore
Encore    Encore. »

Entre les mots proches par leurs sono­ri­tés, un gouffre (mot – mort, « [u]n r capable de tuer »), alors pas­ser du « cou­teau » qui sépa­ra l’ombre de la lumière au « pin­ceau » qui dou­ce­ment allonge le temps pour « [f]ondre/sans jamais dis­pa­raître ». Danser au-des­sus du vide en « cette joie/​si petite    si forte/​en bour­rasque de mots ».

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1. Extrait de la pré­face d’Angèle Paoli.

2. Paul Verlaine, « Le ciel est par-des­sus le toit », in Sagesse (Œuvres poé­tiques com­plètes – Éditions Gallimard /​ La Pléiade, 1962 – p.280).

3. On pour­rait aus­si pen­ser à la « palme » de Paul Valéry qui, en hep­ta­syl­labes très har­mo­nieux, « se flatte du miracle /​ Que se chantent les cha­grins. /​/​ Cependant qu’elle s’ignore /​ Entre le sable et le ciel, /​ Chaque jour qui luit encore /​ Lui com­pose un peu de miel. /​ Sa dou­ceur est mesu­rée /​ Par la divine durée /​ Qui ne compte pas les jours, /​ Mais bien qui les dis­si­mule /​ Dans un suc où s’accumule /​ Tout l’arôme des amours. »

Paul Valéry, « Palme », in Charmes (Œuvres T.I – Éditions Gallimard /​ La Pléiade, 1957 – p.154).

4. L’image est auda­cieuse. Les ronces blessent et déchirent. Mais on connaît l’intense dou­ceur du miel de ronces.

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