Rutger Kopland, Cette vue

Par |2020-05-06T11:07:31+02:00 6 mai 2020|Catégories : Critiques, Rutger Kopland|

La col­lec­tion de poésie Po&psy, pub­liée par les édi­tions Erès et dirigée par Danièle Faugeras, pro­pose de faire décou­vrir des poésies du monde peu con­nues du pub­lic français car pas ou peu traduites jusque-là.

Les textes édités sont présen­tés dans leur langue d’origine, avec la tra­duc­tion française en regard. Les recueils sont égale­ment illus­trés par un artiste, pein­tre ou dessinateur.

Les auteurs retenus peu­vent être de nation­al­ités très divers­es. Ain­si, j’ai reçu trois recueils de la col­lec­tion, l’un de Lucian Bla­ga, traduit du roumain, l’autre d’Apirana Tay­lor, poète maori, et enfin le dernier de Rut­ger Kop­land, traduit du néerlandais.

J’ai choisi de vous présen­ter le recueil de Rut­ger Kop­land, « Cette vue », car il me sem­ble être étrange­ment en réso­nance avec la sit­u­a­tion que nous vivons actuelle­ment, con­traints de rester chez nous, de ne pas sortir.

Rut­ger Kop­land est donc un auteur néer­landais (1934–2012). Deux sélec­tions de ses poèmes ont déjà été pub­liées chez Gal­li­mard dans la tra­duc­tion de Paul Gellings : « Songer à par­tir » (1986) et « Sou­venirs de l’inconnu » (1998).

 

Rut­ger Kop­land : Cette vue. Traduit du 
néer­landais par Jan H. Mysjkin et Pierre 
Gal­lis­saires. Dessins de Jean-Pierre Dupont.
Col­lec­tion Po&psy. Erès, 2019

Le poète évoque un cer­tain état d’être, une vue qu’il pour­rait avoir depuis sa fenêtre, sans bouger.

 

Sup­posons que nous puis­sions rester ici –

mais cette vue par-delà les montagnes

est trop loin­taine, trop définitive

pour être sup­port­ée, bien que

 

placés dans cette atti­tude, en

mon­tagne mués,

nous puis­sions rester couchés,

 

aus­si for­tu­its que tous les autres. 

 

Etrange pré­mo­ni­tion que ces vers écrits il y a plusieurs années de cela : Rut­ger Kop­land dit « nous », un « nous » général. « Nous » sommes « couchés ici » comme elles (les mon­tagnes), immo­biles, statiques.

Immo­biles, sta­tiques, et, « main­tenant que nous nous savons per­dus / il nous reste seule­ment ce lieu ». « Sans colère, sans regret », « nous avons aban­don­né les cartes ».

Et aujourd’hui, au moment où je rédi­ge ces lignes, nous sommes, cha­cun chez nous, privés de nou­veaux hori­zons ; il nous faut accepter de lâch­er prise, « sans colère, sans regret », de ne plus chercher à nous échap­per, ailleurs, tou­jours ailleurs. Il nous faut accepter d’être dans l’ici et main­tenant, et de nous nour­rir de ces minus­cules riens que, d’habitude, nous ne voyons pas : bruisse­ments, odeurs, détails et man­i­fes­ta­tions sub­tils du quo­ti­di­en. Alors, nos pleurs « ne sont pas des pleurs, mais / pluie et peau ».

Rut­ger Kop­land écrit sur une cer­taine façon d’être au monde, une qual­ité d’être ; présence atten­tive aux man­i­fes­ta­tions du vivant, de la nature, à ce qui sur­git, dans l’imperceptible.

 

Si tu vois ce qui reste, tu suis

un oiseau, com­ment il plane, un moment

voltige, tombe, bat des ailes,

retrou­ve le vent et

monte, monte,

 

même pas le point dans l’air

par lequel il a disparu.

 

Dans la dernière par­tie de son recueil, le poète inter­roge la per­ma­nence dans le mou­ve­ment. Ain­si, la riv­ière, tou­jours en mou­ve­ment, est aus­si sta­tique, car son flux s’écoule sans dis­con­tin­uer. Elle ne se déplace pas, son flux est con­tinu ; elle s’écoule, tan­tôt agitée, tan­tôt calme, et pour­tant, elle n’a pas de des­ti­na­tion, pas d’objectif. Elle coule pour couler, elle est le mouvement.

 

Matin au bord de la rivière,

matin où enfin

elle ne sera rien de plus

que la rivière.

 

 

Présentation de l’auteur

Rutger Kopland

Rut­ger Kop­land est le nom de plume de Rut­ger Hen­drik van den Hoof­dakker, né le 4 août 1934 à Goor, dans la province d’Overijssel, aux Pays-Bas, et mort à Glim­men le 11 juil­let 2012. Il a été pro­fesseur et psy­chi­a­tre à Groningue dans le Nord des Pays-Bas où il a vécu. Il s’est affir­mé avec Onder het vee (Par­mi le bétail) en 1966 et à tra­vers une dizaine de recueils, comme l’un des poètes néer­landais les plus orig­in­aux. Sa poésie, d’une sim­plic­ité trompeuse, est en réal­ité philosophique et recherche, sur un ton proche de la langue par­lée. Il a égale­ment pub­lié plusieurs essais scientifiques. 

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Valérie Canat de Chizy

Valérie Canat de Chizy est tit­u­laire d’une maîtrise de Let­tres mod­ernes. Après s’être ori­en­tée vers les métiers des bib­lio­thèques, elle est aujourd’hui bib­lio­thé­caire à Lyon. Très vite, la poésie devient pour elle une manière par­ti­c­ulière d’exprimer ses émo­tions. Ses pre­mières pub­li­ca­tions parais­sent en 2006 chez Encres vives. D’autres recueils suiv­ront: “Entre le verre et la men­the” chez Jacques André édi­teur en 2008, “Même si” au Pré # car­ré en 2009, “Pierre noire” aux édi­tions de l’Atlantique en 2010. Depuis 2005, elle assure des recen­sions pour la revue Ver­so. Elle est en out­re présente dans divers­es revues de poésie.
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