Sara Balbi di Bernardo, Les Fenêtres suivi de Quoi

Par |2026-02-06T10:36:30+01:00 6 février 2026|Catégories : Critiques, Sara Balbi Di Bernardo|

C’est un monde nou­veau que vous allez décou­vrir en ouvrant Les Fenêtres de Sara Bal­bi di Bernar­do, un monde où tout est fam­i­li­er, mais vu autrement. Vous n’aurez plus de repères, c’est nor­mal, vous allez voir avec les yeux de celle qui a creusé le corps, l’attente, le chemin, ain­si que nous y invi­tent les trois cita­tions sous les aus­pices desquelles l’autrice a placé son recueil et qui sont autant de con­signes de lec­ture, des lanternes dans cette traversée.

« Dans chaque corps, il y a un vide. / Le corps est-il un refuge du néant / ou seule­ment un malen­ten­du entre ses cav­ités ? » : l’interrogation de Rober­to Juar­roz ouvre une fente. Et tout le recueil va s’y gliss­er, l’exploration du corps et du monde étant les deux ver­sants d’une même foulée. Kaf­ka nous le dit d’emblée : « Il n’est pas néces­saire que tu sortes de chez toi […] sois pleine­ment calme et seul. Le monde va s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut rien faire d’autre, il va se tor­dre extasié devant toi ». Il s’agit de fer­mer les yeux et de se laiss­er guider par la « dame du chemin qui ne mène nulle part », jusqu’à « recon­naître l’instant sacré » comme nous y appelle la cita­tion d’Alejandra Pizarnik.

À par­tir de cette béance orig­inelle, l’autrice déploie une poésie du symp­tôme et de la fron­tière. Dans Les Fenêtres, chaque texte a la pureté d’un objet posé sur la table. Les titres eux-mêmes (Trace, Liste, Boucle, Plinthe, Ombre, Soleil, Blanc) ont la sobriété d’étiquettes : on dirait des mots de range­ment, mais ce range­ment est une ruse pour mieux nous dé-ranger

Les fenêtres ne sont pas ici de sim­ples ouver­tures sur l’extérieur, mais des mem­branes poreuses où le dehors et le dedans se per­cu­tent, un lieu de trans­fert entre l’intime et le monde. « L’ombre glisse le rideau entre / en moi le vent / bal­aie dehors dedans dehors dedans de/ main est hier / d’un autre monde / la fron­tière est un leurre / le temps est un leurre ». On y entend l’é­cho de La cham­bre seule d’Ale­jan­dra Pizarnik, mais une cham­bre dont les murs seraient devenus organiques comme une con­tin­u­a­tion de son précé­dent recueil (Cham­bre 12, édi­tions de La Crypte, prix APPF 2025), boulever­sant de nudité.

Sara Bal­bi di Bernar­do, Les Fenêtres suivi de Quoi, édi­tions de Cor­levour, jan­vi­er 2026, 128 pages, 19 €.

Sara Bal­bi di Bernar­do noue la triv­i­al­ité du geste à une inquié­tude méta­physique, qui se donne dès le pre­mier poème :

le chif­fon suit à la trace
le silence des cha­grins ronds
par-delà la vitre
le bleu d’avant le bleu
résiste
le ton­nerre peste quelque part
son écho discordant
tarde
je m’accroche aux saisons
j’avale des gélules de patience 

En écho à son pre­mier recueil, Biens essen­tiels, elle fait des listes et tourne en boucle, comme on con­jure un sort en réc­i­tant des phras­es rit­uelles, en marchant sur les lignes du trot­toir, en con­tem­plant l’espacement hyp­no­tique des rais de lumière entre chaque lame de volet ; pour tenir debout par réas­sur­ance, dans la ver­ti­cal­ité des mots avant que « des nuages tra­versent mes yeux / en dedans / m’échouent ».

Ce qui frappe c’est l’extrême nou­veauté de la per­cep­tion. Tout passe par le corps : le monde est goûté, touché, dépecé, sucé, ouvert. Les poèmes sont ceux d’une enfant qui met tout à la bouche pour en éprou­ver la con­sis­tance, mais une enfant qui aurait déjà toute l’étendue du lan­gage pour en ren­dre compte et une sen­su­al­ité de femme (« le soleil sur les lèvres / l’été plein la bouche / et les yeux et les mains et le sexe et le cœur et la langue / se perd / sur ta peau interminable »).

Ce faisant, elle nous emporte dans un monde en surim­pres­sions et synesthésies fab­uleuses en quelques vers seule­ment : « pomme / con­tre mes lèvres / bleu piscine ». Un monde où l’on peut « cou­vrir les miroirs / de silence pro­pre », où elle voudrait « allumer les pier­res / seule­ment avec [ses] mains ».

Comme l’enfant, elle tour­bil­lonne entre l’infiniment petit et l’infiniment grand (« je fris­sonne / des visions galac­tiques / à dos de four­mi rouge ») et super­pose les rit­uels quo­ti­di­ens et les ques­tions exis­ten­tielles : « dans la mai­son des poupées / mort et poésie / goû­tent / ensem­ble / dînent ensem­ble / couchent ensem­ble / et ensem­ble / ne dor­ment pas ».

La poésie se fait à même le corps (et ses « peaux-pages »), mais un corps dis­tor­du, broyé, frac­turé. Le motif des « mains trouées » dit l’impuissance et la recherche, le désir de saisir ce qui tou­jours échappe. Mais ce corps est aus­si, para­doxale­ment, ce qui enferme et noie : « des amours comme des rasades / gon­flent leurs eaux déli­rantes / dans l’air / e de la bouche de la tête du sexe et du cœur / dans un corps sans porte de sor­tie ». Dès lors, la fêlure est érigée en con­di­tion de l’impulsion créa­trice « le bruit de la frac­ture est / peut-être / le pre­mier son du poème ».

Sara Bal­bi di Bernar­do a digéré Élu­ard, le sur­réal­isme et réin­vente à sa manière le réal­isme mag­ique par irrup­tion de l’onirique dans le réel : « quand tu pleures une poignée de mika­dos / tombent sur la table de la cui­sine / dans un verre on peut boire / leur saveur multifruit ».

Elle tra­vaille la langue par asso­ci­a­tion (« lien exis­tant entre deux ampoules ou autres états men­taux / il existe de nom­breux types / d’associations / celles qui se man­i­fes­tent chez un indi­vidu dépen­dent de son antiq­ui­té / de sa pres­bytie de l’orange / de sa con­nais­sance de sa con­fi­ture »), en jouant sur les poly­sémies et les glisse­ments de sens et de sons : « l’oreille du chat aigu­ille / les promeneurs immo­biles ». Elle « mâche / pieds nus » dans une tra­ver­sée hal­lu­cinée propul­sée dans un film de Wim Wenders :

les ailes dépassent de ton manteau
quand tu enlaces la statue
qui con­fond pluie et larmes

les pen­sées des passant·e·s
s’écrivent à même
le gaz carbonique

sans son imperméable
un homme mange
un chien chaud incompréhensible

dans le cer­cle clos
une danseuse vole

tu l’aimes

est-ce que par­fois tu doutes ? 

On s’aperçoit vite que l’association qu’elle pousse à bout est le revers de la dis­so­ci­a­tion dont elle fait le moteur de sa créa­tion, en se lais­sant guider par cette « voix qui ne dort pas » : « je me tourne vers un autre soleil / entre mes côtes / bat le cœur d’une autre » ou encore « une voix habite / en moi / comme dans une cham­bre / elle pos­sède toutes les clés / tour à tour / elle déver­rouille / une voix / qui me tra­verse / nue ». Jusqu’à effleur­er le trau­ma orig­inel : « je repense au silence noir / des tirets de Dick­in­son / aux dents de lait dans le cercueil ».

Arrive alors la deux­ième par­tie du recueil : Quoi. Rad­i­cale­ment dif­férente dans sa forme. On quitte l’épure pour une forme plus expan­sive, plus orale. Ce deux­ième volet est une séquence de ques­tions numérotées à rebours (de 18 à 1), où chaque poème com­mence par « pourquoi… » comme des lita­nies enfan­tines, aux­quelles répon­dent les scan­sions du « quoi ».

On change de régime : ici la parole débor­de, s’emballe, fait entr­er dans le poème des déf­i­ni­tions, des listes, des apho­rismes, des par­o­dies de dic­tio­n­naire, des bribes de dis­cours social et philosophique, de la psychanalyse.

Une trou­vaille déci­sive est le rem­place­ment obstiné de « chose » par « chaise ». La chaise devient l’unité de sens (ou plutôt de non-sens) du monde con­tem­po­rain : elle per­met le bur­lesque, mais un bur­lesque tran­chant. Dire « quelque chaise » au lieu de « quelque chose » n’est pas une coquet­terie : c’est nous ren­voy­er à notre immo­bil­ité. C’est aus­si mon­tr­er que le lan­gage lui-même se détraque, qu’il se met à boi­ter et que ce boite­ment dit une vérité du temps.

Car Quoi est aus­si un texte poli­tique, mais sans dis­cours. Il suf­fit d’un détail, d’une phrase, pour que le poli­tique s’immisce. La men­tion des « sans-dents » sur­git au détour d’un poème sur le rire et la vio­lence sociale prend corps immédiatement.

Plus loin, l’obsession des chaus­sures, la sta­tis­tique, la mode, la mer trans­for­mée en piège, com­posent une sorte de dystopie du quo­ti­di­en indus­triel : « l’enfer est pavé de semelles de fast fashion ».

Ce qui est neuf, aus­si, c’est la manière dont l’autrice tresse ser­rés la souf­france psy­chique, le symp­tôme et le tra­vail de la langue avec un humour féroce qui évite toute com­plai­sance et sauve du pathos. Le texte par­o­die Céline (« l’amour c’est l’infini mis dans une portée de cha­tons »), con­voque Freud et Lacan, mais en les dérangeant, en les tor­dant à la manière d’un Bacon, en les met­tant au con­tact d’une parole qui ne cherche pas à expli­quer, mais à mon­tr­er com­ment ça s’associe, com­ment ça se déplace, jusqu’au délire : « cer­taines épluchent des pommes de terre / cer­taines font les cent pas dans la cui­sine / entre l’hypersomnie du fri­go et le hoquet / du robi­net / cer­taines épluchent la peau des murs creusent / sous l’escalope / le creux du plâtre saigne / du sucre sur la main sur la langue dans les yeux / la phrase aveu­gle / défait l’écho ».

Ce délire, nous indique la note de l’éditeur, « y est pen­sé comme une manière de dé-lire le réel » (lit­térale­ment sor­tir du sil­lon, lira en latin). Ce « dé-lire » n’est pas une pos­ture, mais une méth­ode de survie : faire un pas de côté et de l’incompréhension une matière, la tra­vailler sur un tour de poti­er, en faire une colonne d’argile sur laque­lle s’appuyer pour con­jur­er le non-sens, l’angoisse et les extrémités aux­quelles ils peu­vent men­er : « cer­taines man­gent du sucre à même le paquet / cer­taines allu­ment le gaz à même le four / cer­taines regar­dent à l’intérieur à même la tête / assez longtemps pour / bien véri­fi­er que / rien n’a de sens ».

Le corps n’est plus un abri, un habita­cle, c’est un « mécan­isme qui dys­fonc­tionne ». Elle inter­roge plus fort : « pourquoi ton corps est un mécan­isme / pourquoi ton crâne n’est pas au milieu de ton corps / pourquoi ta tête ne sent pas ton crâne ». Ces vers, par leur sim­plic­ité presque enfan­tine et leur cru­auté anatomique, rap­pel­lent les ful­gu­rances d’An­tonin Artaud s’achar­nant sur son pro­pre corps-supplicié.

Chaque stro­phe est une lutte con­tre l’effacement qu’elle ne parvient à dire, qu’elle ne peut qu’épeler pour mieux accouch­er du ver­dict : effacé.

Le recueil accélère, le vélo s’emballe, les sen­sa­tions défi­lent. Le lap­sus défie la fin pos­si­ble : « je sais / que c’est dan­gereux de frein­er entre deux voitures je sais / que je pour­rais fleurir d’un coup / en roulant en sens / inverse ». Jusqu’aux let­tres épars­es, la dis­lo­ca­tion finale.

On pour­rait reli­er Quoi à toute une lignée qui va de TXT à cer­taines formes de poésie-action, de poésie sonore, de prose à haute ten­sion ver­bale : Pri­gent, bien sûr, mais aus­si, par endroits, Nova­ri­na, Tarkos, ou encore ces écri­t­ures qui aiment la scan­sion, l’acharnement, la logique de la litanie comme moteur de pen­sée. Ce texte pour­tant ne se laisse enfer­mer dans aucune fil­i­a­tion. Il joue à la fron­tière entre le lyrisme et la crise du dis­cours, entre la con­fes­sion et la langue publique dans une réin­ven­tion per­ma­nente au tamis du corps.

Enfin, ce recueil n’est jamais seule­ment expéri­men­tal. Il est tenu par des images d’une net­teté boulever­sante et cette évi­dence poé­tique née de l’accouchement du dé-lire : « déraille tu trou­veras / le chemin / qui te traverse ».

Présentation de l’auteur

Sara Balbi Di Bernardo

Diplômée de Sci­ences Po Paris après des études de let­tres, his­toire et ital­ien, Sara Bal­bi Di Bernar­do a pub­lié des poèmes en revue («Dis­so­nances», «Point de chute», «Poétisthme», «Nyx», «margelles», «Miroir», «La vari­a­tion», «Lichen», «Jupiter», «Cav­ale», «Hurle-Vent», «Hélas !»,…), dans le recueil col­lec­tif Je te don­nerai un paysage du haut duquel tu ne pour­ras te jeter (Édi­tions du Drame, 2022) et Sol­stice du géra­ni­um, un poème en hom­mage à Sylvia Plath (Édi­tions du Car­net d’Or, 2022).

Sara a par­ticipé à plusieurs épisodes du pod­cast poé­tique Mange tes mots et poésie S.C.H.L.A.G*. Elle a égale­ment créé, avec l’artiste Lau­rence Marie, les Poésies à la ver­ti­cale.

Bibliographie

Depuis 2021, les poèmes de Sara Bal­bi Di Bernar­do sont pub­liés dans des revues com­mme Dis­so­nances, Jupiter et Poétisthme. Sara a par­ticipé à plusieurs épisodes du pod­cast poé­tique Mange tes mots. Elle a pub­lié plusieurs recueils de poésie. 

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Gaëlle Fonlupt

Née en Savoie en 1980, Gaëlle Fonlupt a gran­di sur les bor­ds de Loire puis en Bre­tagne. Après des études de Sci­ences poli­tiques elle s’engage dans l’humanitaire en Asie. De retour en France elle tra­vaille à l’hôpital puis dans une juri­dic­tion. Dans son pre­mier roman, “Elle voulait vivre dans un tableau de Cha­gall” (édi­tions d’Avallon, 2020 — final­iste du prix « “Les Tal­ents de demain” 2020 et du prix Lec­tures Plurielles/ Zon­ta-Olympe de Gouges), elle arpente les lisières de la folie. En exil per­pétuel c’est en poésie qu’elle cherche ses racines. En 2021, elle a été lau­réate du Puy Poé­tique et a fait par­tie de la sélec­tion du Comité de lec­ture de la Mai­son de la Poésie Jean Jou­bert (Mont­pel­li­er), lors de la ses­sion 2021 des « Nou­velles Voix d’Ici ». Son pre­mier recueil, “A la chaux de nos silences” est paru en jan­vi­er 2023 aux édi­tions de Cor­levour. Bib­li­ogra­phie A la chaux de nos silences, édi­tions de Cor­levour, jan­vi­er 2023 (recueil de poésie) Elle voulait vivre dans un tableau de Cha­gall, édi­tions d’Avallon, décem­bre 2020 (roman)
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