Serge Prioul, Tu as des choses à dire …

Par |2021-05-06T19:05:32+02:00 6 mai 2021|Catégories : Poèmes, Serge Prioul|

Tu as des choses à dire 
Qui ne sont pas dans l’abstrait
Ne sont pas abstraits
Malaise et vomissure

Cinq heures trente un ven­dre­di de la semaine
Un ven­dre­di sim­ple d’une journée d’ouvrier

Cinq heures trente est avant tout une heure d’ouvrier

Cinq heures trente du matin
Non pas le cinq heures trente du fêtard
Et si tu as quand même envie de vomir
Ce n’est pas que tu as trop bu

Tu pens­es aus­si à la fin de la semaine 
Un peu de repos
L’apéro
Et demain boss­er encore 
Jardin 
Maison
Voiture 
Ou les vélos des enfants
Travailler
Autrement
L’ouvrier ne sait pas faire 
Alors lui reprocher sa télé
Qui le rend heureux
Parce qu’il oublie

Les gens qui pensent dor­ment mal
Et l’ouvrier pense qu’il va fal­loir lun­di se lever tôt
Alors l’endormissement du dimanche soir est tou­jours plus pénible

L’ouvrier y tient éveil­lée sa peur du lendemain
Et cette peur-là
L’ouvrier

Te sub­merge

Faute de preuves, Edi­tions Les Car­nets du Dessert de Lune — 2017

 

Nous sommes allés ensemble
à l’é­cole primaire
Moi j’ai poussé jusqu’au brevet
Lui est par­ti appren­dre la maçonnerie
chez son père
J’ai fait trente-six métiers jamais rien
Depuis ces décennies
il est devenu maître artisan
Et quand il m’explique
je l’écoute
Il n’écrit pas il fait des murs des maisons
J’es­saie aus­si le marteau la truelle
Le sty­lo même
            j’es­saie aus­si le silence

Les murs seuls nous écrivent.

 

Paru au Dessert de Lune — col­lec­tion Dessert — 9 2018 — à paraître égale­ment en recueil

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Les liq­uidambars

J’ai con­fi­ance
Dit le poème que je lis
Je trou­ve cela plutôt bien pour com­mencer le mien
Enfin j’écris n’im­porte quoi pour me chang­er l’idée

Je t’at­tends

Par­tie chercher du taf
Mon expres­sion ne va guère plus loin que mon idée
Ça va comme ça va c’est tout

Der­rière les vit­res de l’usine
Des femmes en blous­es claires boivent le café
C’est l’heure de pose
Enfin l’heure

Sur la pelouse on a plan­té des liquidambars
L’al­lée à droite je te guette

C’est des beaux arbres les liquidambars
C’est tout frisé

Toi aus­si tu t’es bien coiffée
On en a par­lé faut s’at­tach­er les cheveux
Je t’attends

A l’au­tomne
Les liquidambars
C’est frisé or et châtain
Ça fait penser à l’Amérique

 

 

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Voilà bien deux heures que je t’attends
Tu es par­tie pour une entre­vue d’embauche
Avant tu as dit
Qu’est-ce qu’il faut pas faire
A soix­ante ans
Je suis resté seul avec un sty­lo rouge
Tu ne reviens pas j’écris rouge
J’écris ça je n’ai pas fini
Je lève le nez
Soudain
Tu ne
Tu as les yeux

25 9 2017, Deux poèmes écrits sur le park­ing de l’u­sine Vuit­ton à Ducey (50) où Régine a fini sa car­rière professionnelle. 

 

 

Et un texte/poème de Régine Pri­oul (cou­turière) :

Elle tra­vaille sur une machine à encoller.
Elle est sou­vent seule.

Après la pose de l’après-midi, une nou­velle amie vient chaque fois la voir.

Elle se pose sur la colle. Butine. En serait-elle droguée ?
Fidèle, elle revient régulière­ment, agré­mente cette fin de journée,
                        dis­trait la soli­tude des moments où elle rêve d’une autre vie.

Bien­tôt, par­tant vers d’autres horizons,
            il fau­dra quit­ter la petite mouche
                                                                       libre.

Régine Pri­oul — 1er juil­let 2018

 

 

Présentation de l’auteur

Serge Prioul

Serge Pri­oul vit dans l’est Bre­tagne, près de Fougères où il est né en 1955. Issu d’une famille de tailleurs de pierre, il est tou­jours resté très attaché aux valeurs sim­ples de la terre et du travail.
Très vite, il fait la ren­con­tre de la femme de sa vie, Régine. Tous les deux tra­vail­lent pen­dant 25 ans dans une entre­prise tex­tile. Et leur quo­ti­di­en sera fait de cette vie de tra­vail manuel et de loisirs simples.
A l’aube de ses quar­ante ans, une mal­adie, puis la guéri­son qui s’en suit, lui pro­posent, sans jamais renier le passé, d’écrire sa nou­velle vie sur d’autres tableaux moins noirs. 
L’essen­tiel de ses études reste ses lec­tures, et les poètes qui jalon­nent sa vie par­lent sim­ple­ment des choses sim­ples : Ponge, Guille­vic, Fol­lain ou Cen­drars, mais aus­si des écrivains comme Duras ou Rilke dont il appré­cie les écri­t­ures dépouil­lées. Tou­jours il appelle à la langue à laque­lle il est si attaché, celle de Mon­taigne ou de Vil­lon. Celle de Voltaire à Flaubert en pas­sant par Molière, Mau­pas­sant, Hugo ou Verlaine.
Il cite sou­vent Aris­tote qui dit : « Tu recon­naî­tras la vérité du chemin à ce qu’il te rend heureux », et trou­ve indis­so­cia­ble cet essen­tiel de sa démarche lit­téraire, de ces hasards, qui n’en sont pas sou­­tient-il, hasards des ren­con­tres lit­téraires et cul­turelles de l’existence. Tout comme, sans cesse, dans sa vision poé­tique, la présence de sa femme et la notion de couple.
En 2012, Serge Pri­oul fait la con­nais­sance de la poète Sylvie Durbec. Une nou­velle ren­con­tre fon­da­trice. Sylvie écrit d’une façon pour lui neuve, dont il se sent proche, et qui l’amène une nou­velle fois à trans­former son style et à l’inscrire encore plus dans le quo­ti­di­en, pour lui un mot et un élé­ment fondamental !
En 2014 Serge Pri­oul pub­liera les Car­nets du Bar­roso, 31 poèmes, hymne à l’amour sur fond de fresque du Trás os Montes, une région mon­tag­neuse du nord du Por­tu­gal. En 2017, revenant sur une vie de tra­vail et tou­jours d’amour, il écrira Faute de preuves, un long recueil comme un regard sur hier et aujourd’hui. 
Serge Pri­oul dit tou­jours qu’il a beau­coup de chance, que les choses lui vien­nent parce qu’il les aime. Et qu’il a su trou­ver les pas­sages et surtout faire demi-tour sur les chemins jamais écrits.

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