> Sophie Braganti, CE QUE LE BLEU SOULÈVE

Sophie Braganti, CE QUE LE BLEU SOULÈVE

Par |2018-05-05T19:18:40+00:00 5 mai 2018|Catégories : Poèmes, Sophie Braganti|

Par quoi sommes-nous dans ce face à face rete­nus effri­tés seules quelques paroles qui n’ont plus de ciment tu veux par­ta­ger ce qui nous dépar­tage ce qui nous dépar­tit ce qui fuit dans nos mains alors que je viens juste de me refer­mer sur Werther juste après Tristan et Iseult

laisse-moi fixer mes dents sur quelques paroles s’il me plaît empié­ter débor­der tu
me rap­pelles que com­ment je m’appelle je ne sais plus com­ment

 

je prends à peine la place d’un gour­mand sur un tronc pen­dant que se secouent les feuilles je hume il vaut mieux se taire sous l’ombre se faire petite un moment et pas plus j’attends le corps à crocs d’un jour avec l’orage pas le temps de dégus­ter avec l’orage pres­sé mais s’il revient s’il se retourne c’est jamais au même lieu jamais là où on l’attend comme un poème

 

des regards de biche tu n’en veux pas tu as rai­son on les chasse et leurs yeux de se fer­mer n’ont pas le temps

 

j’entends une flûte c’est pas une pas­to­rale
dans mes tempes se per­cutent des cuivres et des mar­teaux

 

tronc bles­sé par la roche acé­rée avec mon œil je le gra­vis je me glisse dans sa faille m’y frotte je deviens bête croire me laisse lasse je t’invente sous le cadran solaire sine sole sileo sans soleil tout se tait je tra­duis pour toi

 

je me perds encore quel­que­fois dans les yeux du chas­seur

 

on m’attrape par le cou exac­te­ment comme on fait au cha­ton après la bêtise aux bords des lèvres il y a un reflet quelque chose d’ironique avec du citron

 

du bleu jusqu’à par-des­sus la tête s’invite il s’impose quand on vou­drait tou­cher la cou­leur de la pluie et que la buée sur la vitre en prive par-des­sus la tête même s’il décline se dégrade jusqu’aux doigts de l’ennui puis rien à culti­ver

 

sinon le culte du rien éta­lé sur le champ des brumes chro­niques les folles herbes ne barrent pas la route elles brouillent les pistes sau­poudrent les anciens che­mins de l’oubli qu’il faut devi­ner à pré­sent comme tout ce qui pousse dans les ruines pousse les ruines ou pousse vers le grand bleu faute de le trou­ver il faut en inven­ter un che­min tra­cé à sa mesure ou peut-être un sim­ple­ment bien large pour lais­ser pas­ser les idées

 

tout ce que je vois dans ce pay­sage de papier je le vois avec tes yeux à toi je suis toi qui loges en moi pen­sion­naire de pas­sage

 

si les feuilles regardent les yeux tombent

 

les fleurs jouent aux cartes un enfant pousse avec ce qu’il arrose le soleil se fane le prin­temps se couche sans hasard
on ne dit rien de ce que nous pen­sons

 

ça doit taper là der­rière la tête toc-toc je cogne c’est moi cou­cou ça pour­rait s’écrire comme à la fin d’une lettre de jeu­nesse dis­cret en bas de page sur les mon­tagnes où tout glisssssse avec les mauve c’est comme ça que je le dirais tout glisse infi­ni­ment avec la gamme des bleus c’est ici que le soleil emporte la lumière et de la jour­née les der­niers héma­tomes

 

plus rien à te dire aujourd’hui tu es trop là à m’envahir in absen­tia

 

m’envoler vers le bleu en plon­geant dans ses entrailles

 

le temps se détend le vent se dis­tend le temps s’étend et je m’étire dans le vent tu
ris pour cette pirouette de la langue toi qui lis
moi pas

 

double sal­to l’enfant veut des crêpes il saute il faut y aller pres­to sans se retour­ner s’accorder se réac­cor­der avec les œufs le lait la farine et la fleur d’oranger c’est le bou­quet

 

je froisse les herbes der­rière moi les arbres on dirait qu’ils chu­chotent les sapins une langue les mélèzes une autre concer­to pour le pas se pose tel­le­ment haché que l’on se met­trait à comp­ter à battre la musique avec les mains mais qui dit que la poé­sie n’est pas dans le vent qui ose dans la forêt entre les branches tres­sées le dos cour­bé

 

mar­cher sans cher­cher à redres­ser la tête à pui­ser la lumière que les nom­breuses
cimes épuisent sine sole sileo pas de soleil je me tais

 

dans l’album du bleu le blanc est un nuage qui balance avec le blues

 

le ciel ras­semble ses mou­tons l’œil faible du soleil pau­pières bais­sées attendre une bête explo­rer son ter­ri­toire pour faire connais­sance la sur­prendre laisses traces à quatre pattes doigts poils duvet ou plumes ou poing

 

je ne vous chasse pas je m’éloigne
anco­lie oui mélan­co­lie non

 

sur la neige les étoiles traînent pour ne pas rega­gner la nuit je guette tant le renard que je crois le voir je le vois ça y est je le vois je vous dis je me le suis si racon­té comme dans l’enfance les fan­tômes qui flânent jusqu’à midi

 

c’est tou­jours par la cui­sine sa fenêtre que les mots arrivent du loin­tain avec les bêtes et sans un bruit c’est tou­jours de la musique tu dis

 

attendre l’anima l’attendre au tour­nant comme cet étrange soi-même que l’on
cherche ou que l’on fuit

 

s’il n’est pas là le soleil tout meurt sine sole sileo

 

dans le bleu de la fin des nuages il y a des lettres des mots enten­dus dans le sens gira­toire et ascen­sion­nel ou linéaire des trans­pa­rences d’adjectifs comme ceux que tu vou­drais m’inventer en boucles en voie d’effacement où les cor­beaux laissent tom­ber quelques vir­gules ils sont dans l’espace aérien les points qui se déplacent dans la phrase impos­sible comme si en pro­non­çant bleu tu enten­dais jaune

 

l’herbe et la mer ici sont à l’unisson ondulent sous l’injonction du vent claquent piquent lèvres sel et poivre la mer sans réti­cence à rou­ler des hanches quand l’herbe apporte la mer à la mémoire on oublie le bleu du ciel

 

tu tires la cou­ver­ture des brumes mais le pay­sage ne dor­mi­ra pas

 

qu’a donc à dire mon baro­mètre inté­rieur quand la météo n’y parle pas qui a peint le trop plein de bleu le trop bleu du ciel celui qui résonne en mon noir le si bleu insup­por­table pour qui voit l’au-delà du bleu et le sous-bleu qui a peint le puits des cou­leurs devine le sur-bleu réveille mon sur-noir si sour­nois là où je m’engouffre

 

enfin

 

le bleu arrive là où je m’étais accro­chée aux nuages sus­pen­due à un che­veu d’azur et sur le sol her­bleux por­ter en l’air le plus clair de la terre

 

le bleu se déroule il ne reste rien de l’arc-en-ciel dans lequel j’étais assise pas la

 

moindre cica­trice les coups d’en haut peuvent encore pleu­voir mais à cette heure ils sont loin der­rière seule une vieille souche sur laquelle je m’assois à moins qu’elle ne s’effrite sous l’acide lumière il est midi
enfin

 

sine sole sileo
sans le soleil silence mais il est là
à brû­ler
les paroles qui ne sont pas dites
et sous les langues mille fois tour­nées
elles fondent

 

et tes yeux par­donne-moi je ne les ai pas bien regar­dés
ils ont si peu de bleu au fond
que je me l’invente

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