> Thésée, Calvaire

Thésée, Calvaire

Par |2018-04-05T16:48:34+00:00 6 avril 2018|Catégories : Essais & Chroniques|

Là, dans cette pièce du Musée d’Art Contemporain de Krimsiaky, que je venais de décou­vrir, le temps sem­blait n’avoir plus grande impor­tance. Une heure peut-être… Mais l’heure a-t-elle une durée pour qui ne la regarde pas ? J’étais figé. En face de moi, sur un mur imma­cu­lé, une œuvre de Viktor Karitonov.

Je m’étais appro­ché et dis­tin­guais net­te­ment, au lieu de traces de pein­ture, sur une plaque épaisse de bois, des fils minus­cules tis­sés ou col­lés, des fibres de bois, des copeaux de métal, des pièces de tis­sus divers, des frag­ments de pierres, de perles, des pous­sières, des gra­viers, des cou­lures de pein­ture, des traces de craie, des plaques molles de gou­dron… puis une foule de détails logés dans les maté­riaux, rognés, décou­pés, ver­nis, déco­rés, mode­lés, déchi­que­tés, pon­cés. Puis encore, sou­mise à de mul­tiples redé­cou­pages recol­lages, une frag­men­ta­tion sem­blable aux assem­blages de mosaïques, dis­po­sés sur une sur­face rec­tan­gu­laire. Chaque car­reau de cette étrange mosaïque repré­sen­tait une sur­face peinte, une scène secrète, un per­son­nage, une repro­duc­tion de scène du quo­ti­dien, une œuvre à elle seule, avec sa per­son­na­li­té, sa par­ti­cu­la­ri­té, qu’on aurait aimé iso­ler pour une meilleure com­pré­hen­sion. 

Ainsi le regard se dépla­çait dans le tableau en sui­vant des lignes bizarres conduites par des asso­cia­tions sub­tiles de plages de cou­leurs. Dans mon idée, cette œuvre reflé­tait avant tout, l’espace inté­rieur d’un être cha­vi­ré, par­ta­gé dans ses dési­rs, enivré par ses lec­tures, sa culture, car chaque scène pou­vait faire réfé­rence à un évé­ne­ment connu, une anec­dote, une scène d’un film, une cita­tion d’écrivain, un tableau de peintre, une sculp­ture, un drame per­son­nel, une scène d’enfance. Sans doute l’auteur du tableau avait-t-il vou­lu reprendre ici l’idée d’une mémoire, dans toute sa com­plexi­té. C’est du moins ce qui me vint à l’esprit lorsque je m’appropriais en syn­thèse, l’espace de cette toile, espace soli­taire, iso­lé sur l’espace alen­tour, une toile de 126 cm de haut sur 84 cm de large, dis­po­sée seule au centre de ce mur blanc.

Je me retour­nais. En vis à vis, sur le mur paral­lèle, qua­torze bas-reliefs ali­gnés sur une longue éta­gère. Sortes de boîtes sculp­tées, dorées comme de petits taber­nacles, conte­nant les dif­fé­rents maté­riaux uti­li­sés pour les décou­pages du tableau, éti­que­tés, avec en car­tel, les indi­ca­tions des lieux de récu­pé­ra­tion, les dates et la nature de cha­cun d’eux… Des rési­dus de pou­belles, de rejets huma­ni­sés sou­mis aux regards, telles les mal­for­ma­tions humaines conser­vées dans du for­mol, enfer­mées et mises en spec­tacle dans des fla­cons numé­ro­tés, dans les Cabinets de curio­si­tés d’autrefois. Curieuse col­lec­tion de restes ren­dus opaques à la lumière par une vitre bleu­tée, mais visibles, pré­sents, et pré­sen­tés comme une hypo­thèse d’immortalité devant le spec­ta­teur. C’était, à ne pas s’y trom­per, la sainte nour­ri­ture de l’œuvre consa­crée.

Après avoir pas­sé en revue ces qua­torze scènes qui sym­bo­li­saient la route de l’effort, je me retour­nais à nou­veau vers le tableau. Le désordre inté­rieur qui m’avait sem­blé enva­hir le tableau et qui n’avait pas suf­fi à cap­ti­ver mon atten­tion lorsque je m’étais trou­vé à proxi­mi­té, était, avec le recul, à ma grande sur­prise, com­pen­sé par un ordre méti­cu­leux des lignes et des figures, don­nant à l’ensemble une appa­rence orga­ni­sée dont le réa­lisme se super­po­sait à celui de l’intériorité. Le tout repré­sen­tait une sta­tion du Chemin de Croix, la sta­tion où le Christ accepte l’aide de Simon de Cyrène avec, très recon­nais­sables, l’empreinte du che­min, le cal­vaire, les per­son­nages, le visage du Christ. Comment avais-je pu res­ter si long­temps devant cette œuvre sans remar­quer l’intégralité de la scène ? Cette pièce aurait pu tout aus­si bien se pla­cer dans le pay­sage inté­rieur d’une cathé­drale si ce n’était son inter­pré­ta­tion dérou­tante, chao­tique, voire païenne. Cependant, le che­min était deve­nu, ici, route mira­cu­leuse. Une lumière, une dou­ceur éma­nait de chaque visage, de chaque pierre, de chaque aspé­ri­té du che­min. Et voi­là donc le sens insou­te­nable qui sur­gis­sait de l’œuvre dans sa glo­ba­li­té, mas­quant la com­plexi­té de sa réa­li­sa­tion, l’idée ori­gi­nale de la repré­sen­ta­tion, le concept par­ti­cu­lier, la qua­li­té d’exécution, ou même l’invraisemblance de la médio­cri­té des maté­riaux uti­li­sés, oui, ce qui sur­gis­sait était un sen­ti­ment pro­fond propre à désar­mer toute jus­ti­fi­ca­tion, toute com­pa­rai­son, toute asso­cia­tion d’idée avec l’idée même du cal­vaire. Il res­sor­tait de cette somme de maté­riaux de misère, comme une juste des­ti­née de la souf­france humaine et des sombres détri­tus de l’âme, une lumière non décrite, une impres­sion de paix, une illu­sion de vie, une mort radieuse appe­lant la prière.

Des ques­tions fusaient dans ma tête, aux­quelles je n’aurai sans doute jamais de réponses. Ce tableau fai­sait-il par­ti d’un ensemble dont les autres élé­ments auraient été expo­sés dans d’autres lieux ? Les lieux choi­sis pour la récu­pé­ra­tion des maté­riaux fai­saient-ils par­tie d’une col­lec­tion récol­tée sur une route par­ti­cu­lière ? Ce cal­vaire était-il lui-même une cita­tion d’une œuvre incon­nue de moi bien qu’il me fasse pen­ser déjà à des œuvres connues.

Mais tout à coup, une ques­tion très maté­rielle se pré­sen­ta à mon esprit : était-il à vendre et si oui, quel en était son prix ?

Et c’est là, pré­ci­sé­ment, à cet ins­tant, que je m’éveillais et que, dans le demi-som­meil qui pré­cé­dait l’éveil, je vis s’écrire sur le mur blanc, en lettres d’or, effa­çant toute trace du tableau : « Quel est le prix de la beau­té de notre cal­vaire ? »

 

Thésée

Auteure et poète.

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