Thibault Marthouret, Qu’en moi Tokyo s’anonyme (extraits)

2018-01-24T14:55:19+01:00

/nous sommes faits

 

nous sommes faits d’ombre et d’écrans                                                                                          we look like mod­ern day ghosts

nos bouch­es ne réchauf­fent rien de vivant                                                                                 ghast­ly, gone

nous dor­mons sur le dos comme les mouch­es mortes
retournés par nos rêves d’intemporalité
retournés sur nos ailes froissées
mouch­es pharaoniques                                                                                                                                     not to be opened

nous nous parta­geons sans don­ner                                                                                                     we are done
nous nous sommes ouverts en pub­lic                                                                                        not to be opened
déver­sés en privé 
nous n’avons eu de cesse
de nous claque­mur­er les côtes
les côtés du car­ré                                                                                                                                             not to be opened
les cham­bres du cœur
sont capi­ton­nées                                                                                                                                                  locked in echo

des vents vio­lents nous meu­vent et nous façon­nent                                                                cir­cle line
nous sommes faits
nous appelons encore vis­ages ces rasoirs
ces lèvres                                                                                                                                                                    not to be opened

chaque usager pos­sède un petit pis­to­let glis­sé dans une blague                                          a brain
                                                                                                                                                                                          with a gun in it
il le dépose, une fois ren­tré, sous l’oreiller
ou dans un cof­fre-fort noir
der­rière des codes, des loquets, des murs
enflam­més                                                                                                                                                                 we are done

le fil de nos vis­ages suf­fit pour tenir à dis­tance les funam­bules                                             not to be opened

nous courons de nuit par mil­liers nous jeter dans la mer                                                         with open arms

do you mind me ask­ing?                                                                        vous pou­vez tout me demander 

com­ment faire taire le bébé à peine embarqué ?
la bête dans l’habitacle ?
la peine char­riée de longue date?
le funam­bule dans le cof­fre ?                                                                                                                           do you mind?

How long this howl­ing at the moon business?

 

 

> A écouter ici <

 

 

/à destination

 

Coulisse. Claque. Une porte. Une tête. Passe.

Nous tra­ver­sons une forêt de pins rouges et écorchés.
Nous cir­cu­lons actuelle­ment avec un retard d’environ.
La tête heurte le porte-bagages à chaque fois que le train penche.

Claque. S’approche. Flotte. Nous surplombe —

je suis fatiguée
je m’essouffle quand je fais le ménage
j’ai des extra sys­toles, je lui ai dit

Le ser­vice de vente ambu­lante la chas­se de l’allée centrale.
Le retard d’environ tra­verse tou­jours les pins blasés.

Une mère — c’est dégoû­tant ! — arrache de son siège le repose-tête,
car­ré de tis­su vert acide, vert élec­trique, sta­tique, le vel­cro crache.

Mes cheveux et le haut de ma nuque ne répon­dent pas :
ma tête est-elle calée sur un car­ré de tis­su scratché et de quelle couleur ?

Je n’ose pas la tourn­er, me trou­verais — dégoû­tant !
nez à nez avec l’appuie-tête.

Le 15h55 trans­porte exclu­sive­ment des séniors encar­tés et de jeunes mamans.
Des mains sor­tent des ban­quettes — dégoûtant !

Coulisse. Claque. Le loquet se désen­clenche. Coulisse. Claque.

Les appuie-têtes déman­gent et grésillent.

Les usagers par­tis en masse aux toi­lettes ont tous repris leur place.
Per­son­ne n’erre dans les couloirs en quête de la voiture bar.
Vingt min­utes avant l’arrivée, je mets ma main à couper —

Coulisse. Claque. —

qu’ils vont y retourner

je lui ai dit que je m’essoufflais, que j’avais mal aux seins
que ça fai­sait comme des décharges
il m’a dit de me tranquilliser 

La voiture 15 regarde la tête rev­enue se bal­ancer tan­dis que les vessies s’emplissent
et que je cherche cette teinte de cheveux dans les bleus de mon nuancier.

Nous creusons autour d’elle une dou­ve de silence.

Les extra sys­toles y frétil­lent comme des têtards.

 

 

 

/\/\/\/\/\/\/

 

Wast­ing time.

Toi dont le cray­on avait ouvert une brèche dans la grisaille,
te revoilà. Pourquoi tou­jours à mon côté, jamais de face ?

Dis­paraît tout ce qui n’est pas la chaleur de ton épaule, l’ocre des feuilles
dans les arbustes et les buis­sons filant à notre hauteur.

L’interespace s’évanouit dans l’intercité lancé à toute vitesse.
Ta chaleur rem­place ma con­cen­tra­tion. Même état profond.

La cou­ver­ture car­ton­née me glisse des mains. Même sas.
Tu ne dessines plus. Tu somnoles.

Une aigu­ille à tri­cot­er brandie par une main pas­sagère se lève, désigne
le ciel offert, tapote la vit­re du train, guêpe en quête de K.O..

Quel effort titanesque pour se ren­dre compte qu’il fait beau.
Quel effort titanesque pour voir, sim­ple­ment voir, les tach­es vio­lettes de l’hiver sur l’or.

Watch­ing him.

Le soleil se mire dans ta mon­tre d’explorateur.
Impos­si­ble de lire l’heure. Je ne saurais plus.

L’automne est une couleur qui s’ouvre dans le vert et le dévore.
L’hiver est-il cet unique ongle noir sur la main vernie de cette femme qui passe,

majeur masqué par­mi les car­reaux, dia­mants rouges,
acro­bate vengeur sur le repose-tête.

Quel âge avais-tu quand tu t’es cassé le nez ? Te l’a‑t-on cassé ? Avais-tu chuté ?
Ton bras tres­saille et mon regard s’envole, se pose suc­ces­sive­ment sur

des baies empoi­son­nées, des ronces, du poil à grat­ter, Poitiers.
Le jeune homme blond sur le siège d’en face écrit dans un car­net, cache ce qu’il écrit —

des secrets, de mau­vais­es vérités — mordille son cray­on entre deux phrases,
il ressem­ble à quelqu’un qui d’habitude porte des lunettes

et devait se ronger les ongles.
Une étrange cica­trice sur son front m’arrête.

Writ­ing the time I waste.

> A écouter ici <

 

 

 

/au matin inachevé

 

Quel bleu ? Turquoise ? Cobalt ?
Canard ? Tau­paze ? Cyan ?
Dragée ? Polaire ? Paon ?
Un choix est fait, un pot de pein­ture acheté,
entamé, rangé à moitié plein dans le débarras.

Il fau­dra ramass­er ton verre.

Cré­mail­lère. Vous n’auriez pas dû.
Elles sont splendides.
Je vais pren­dre ta veste.
Le bou­quet dis­paraît en évi­dence sur l’étagère
à côté de la col­lec­tion de coquilles vides.

Un fond de verre s’évapore dans le salon éteint.
Autour d’une langue vio­lette, des dents grincent. 
L’alcool assèche la nuit qui sent la pein­ture fraîche,
aplan­it les rêves en trompe‑l’œil.

Plutôt Médoc ? Plutôt Graves ? Foxé ou suave ?
Mar­gaux ? Pomerol ? Char­p­en­té ? Sur du
fruit, du galet, du cail­lou, de la bête
rouge ? Débouché. Ver­sé. Sen­ti. Bu.

Tu n’aurais pas un peu de pein­ture qui traîne ?
Sur l’étagère, le bou­quet a depuis longtemps viré
au pot-pour­ri à côté des coquilles vidées
du sou­venir de la mer.

Le cou­ver­cle colle, va chercher le tournevis —
décon­v­enue : le bleu a tourné vio­let, a tourné
dense et mou comme une langue exsudant.
Serre les dents. Tout ce gâchis. Quelqu’un n’a pas fini
son vin. J’avais pris ta veste.

Entre deux plis de silence, un fil lâche.
Une syl­labe craque. Se découd. Il fait froid.
J’enfile ta veste pleine de trous, ta voix
ne coule plus, elle se déchire à chaque geste.
Com­ment te mouvais-tu ?

Mau­vais pan­tomime puant l’antimite,
je ne retrou­ve pas ton corps, ta langue,
retourne tes poches, rien n’en tombe.

Le matin dans le verre s’est éven­té. Je le jette
dans l’évier. Le fil­tre à café le rejoint,
échoue sur le flanc, masse médusée aux entrailles
retournées, éclos­es, explo­sion de ros­es noirs
sur la plage d’inox.

Il fau­dra séch­er ton verre.
Ne pas l’oublier sur l’égouttoir.
Effac­er les traces.

 

 

 

/dénouement et deux lithographies

 

 

rap­pelle-toi tu avais étiré

ici

les cordes d’un violon
retombées inertes sur le sol

juice them up !

la musique n’avait pas pris
tu les retrou­ves aujourd’hui
roulées en boule
dans un coin de la pièce
où les visiteurs
ne s’aventurent pas
rêches
raidies
comme des troncs de hêtres
emmêlés

fuck me fuck you tree’

fuck you fuck me tree’

le même silence lithographique
et embrouillé
sec
comme des cheveux
coupés
une pelisse

pour per­son­ne

ratures recro­quevil­lées
dans un coin de page
tu essaies de séparer
les racines

des ver­mi­celles

les pattes de mouche

des poils de verrat

de débrouiller les écheveaux
fils de fer
nerfs
amorces de sons
de les tendre

entre deux poteaux

télé­graphiques

le vio­lon d’Ingres s’étire

en pont

de singe

en poème

corde à linge

où perchent les étourneaux sansonnet

still voice

pas d’électricité

don’t apol­o­gise for what you didn’t say

puis la voix mort-née ressuscite
dans l’enfilade des becs alignés
noire et statique
voix du poème vengé
capa­ble d’imiter
cris d’oiseaux
d’humains
bruits domestiques
clefs dans la porte
porte qui grince
son­ner­ie du téléphone

answer it !

un étourneau
imite John Cage
à l’autre bout du fil

décroche !

un étourneau imite
un étourneau imitant
John Cage imitant
un étourneau
à l’autre bout de la

ligne

noue

l’extrémité du lacet
pour qu’il ne sorte pas de
l’œillet
l’œil est
eye am
l’œil est
le nœud
de la voix

eye am knot an eyeball

tu la baisses
ou l’élèves
en tournant
les chevilles
et en battant
des cils
tu accordes
ton violon
sa voix juste
relie

une rive

et un éther

 

the end

 

of my tether

un étourneau lézarde

la vit­re

 

 

 

Présentation de l’auteur

Thibault Marthouret

Thibault Mar­thouret est né en 1981 et vit à Bor­deaux. En 2013, son recueil En perte impure, illus­tré par Lau­re Cha­palain, a paru aux édi­tions Le Cit­ron Gare. Sa poésie a été pub­liée dans une ving­taine de revues telles que Décharge, Con­tre-Allées, La femelle du requin, Dis­so­nance, Ver­so ou bien encore Arpa.

Il a achevé, fin 2017, l’écriture du recueil Qu’en moi Tokyo s’anonyme dont plusieurs textes sont disponibles dans les revues Fes­ti­val per­ma­nent des mots, Le cafard héré­tique, Le jour­nal des poètes, Trac­­tion-Bra­bant et main­tenant Recours au poème.  Des ver­sions lues à voix haute et mis­es en images par la pho­tographe Lisa Ger­vas­si sont disponibles sur le site https://quenmoitokyosanonyme.wordpress.com/

 

Thibault Marthouret
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