« l’image /​est buco­lique et pour­tant bien réelle »1

On ne trou­ve­ra pas de nature, d’agriculture idéa­li­sées dans ce recueil, dont l’auteur (arbo­ri­cul­teur de pro­fes­sion) écrit ses poèmes comme il éclair­cit ses arbres, dis­cer­nant la beau­té là où elle se tient retran­chée, la déga­geant mais ne l’inventant pas. Ce n’est pas poé­sie d’exaltation, sur­jouant l’émotion ori­gi­nelle et l’amplifiant, mais plu­tôt recherche de la trans­crip­tion juste de choses per­çues dans leur poten­tiel expres­sif.

Thierry Le Pennec, Un tour au ver­ger, La Part Commune, 2018, 90 pages, 13 €.

Un Tour au ver­ger nous fait habi­ter diverses strates tem­po­relles. Certains poèmes veulent révé­ler l’essence du moment pré­sent : la cueillette des pommes se fait tan­dis que « D’heure en heure dans l’air immo­bile, et la rosée, pendent les branches », et « Ça se ter­mine par les plus rouges là-haut, juste en des­sous du soleil » (p. 84). Cet ancrage dans l’instant et le ter­ri­toire ne craint pas une forme d’autocontradiction à l’ironie légère : le même poème évoque l’exportation des fruits vers la région pari­sienne et s’intitule étrang(èr)ement « Product of ». L’ambivalence des choses de la vie appa­raît aus­si dans le trai­te­ment du couple : entre éro­tisme et espiè­gle­rie, des rup­tures de ton trans­crivent ce mélange de pro­fon­deur et de légè­re­té, d’idéal et de prag­ma­tisme quo­ti­dien qu’est la rela­tion amou­reuse.

D’autres poèmes sont la recons­truc­tion d’un sou­ve­nir. Le poème « Substrat » (p. 69) dit que, comme il existe un sub­strat orga­nique favo­ri­sant le déve­lop­pe­ment des plan­ta­tions, il y eut des obser­va­tions d’enfance d’où sont nés les gestes de l’arboriculteur et avec eux une forme d’identité. Ce qui fut enten­du autre­fois, dit dans son entou­rage, « c’est moi /​ incar­na­tion des pré­sentes années /​ qui le dis à mon tour » (p. 9) L’aventure agri­cole se déroule dans « l’immense his­toire en arrière en avant de soi » (p. 75), ses aléas sont un mou­ve­ment dans le mou­ve­ment, un cou­rant dans un cou­rant plus large. Ces poèmes ramènent le lec­teur aux tem­po­ra­li­tés authen­tiques, qui ne se vivent que dans le monde rural ; le « xylo­phone » du tas de bois qu’on amasse pour dans deux ans (p. 58) joue la musique d’un temps appri­voi­sé, tout autre que le temps subi, pos­sé­dé, ren­ta­bi­li­sé, le temps cor­rom­pu dont nombre d’entre nous sont aujourd’hui les esclaves. Les tra­vaux néces­saires de la cam­pagne ont la valeur double et para­doxale des contraintes qui libèrent.

Le jeu des langues com­porte aus­si une dimen­sion tem­po­relle : le bre­ton sur­vi­vant s’articule au fran­çais, le lan­gage pas­sé des petits enfants alterne avec la parole éla­bo­rée du poète.

Le thème récur­rent de la filia­tion, de la trans­mis­sion, est en amont carac­té­ri­sé par autre chose que les liens du sang (la « lignée » fami­liale de ceux qui tra­vaillaient le métal s’est éteinte avec « le frère cise­leur », p. 10), en aval por­té par les figures des enfants du poète, très sou­vent évo­qués, notam­ment dans leur petite enfance aujourd’hui loin­taine. Les enfants, à leur manière naïve, assistent leur père dans ses tra­vaux, et ce fai­sant observent à la fois la même chose et autre chose que leur père, consti­tuant sans le savoir leur propre « sub­strat » :

 

je le vois ma grande petite fille
reste à côté de moi cepen­dant que je plante
un car­ré de choux-à-lapins dans le bas
du jar­din comme à chaque prin­temps
                       elle assiste et com­mente
de sa langue mille fois tour­née les actes
essen­tiels la bêche les vers de terre l’aide
qu’elle me donne. (« Jour feuille », p. 21)

 

On note le relai émou­vant des regards du père et de la petite qu’il tient dans ses bras, tour­nés vers les oisillons du nid vers lequel il l’a por­tée (« Abraxas », p. 53).

De beaux effets de sens naissent de la rela­tion du poème à son titre :

 

« vien­drais-tu faire un tour sur l’étang ? »
                          dit-elle alors que j’étais
                                         sur la rive délas­sant
mes chaus­sures d’une cueille nous mon­tons
à bord du canot pneu­ma­tique elle prend
les rames c’est un rêve « que la mer vienne
                                          à moi » gire son visage
sur fond de feuilles et de reflets nous sommes
au centre de l’immense monde sien. (p. 79)

 

« l’immense monde sien », presque un oxy­more, dit l’infini de l’intériorité, et le titre, « Zodiac », super­pose au tableau dres­sé par le poème l’image étoi­lée des repré­sen­ta­tions astro­lo­giques (élar­gis­se­ment cos­mique), tout en ame­nant la réfé­rence au canot à moteur qui par­court les côtes océa­niques aimées du per­son­nage fémi­nin (élar­gis­se­ment géo­gra­phique). Ainsi, à la navi­ga­tion dans le temps se super­pose l’extension des lieux réels aux espaces dési­rés et ima­gi­naires. Qu’on n’y voie pas une tra­hi­son de la nature réelle, mais plu­tôt l’expression de la conscience des échelles de temps et d’espace qui ne sau­rait jamais fai­blir chez qui tra­vaille sous la direc­tion de la nature.


Notes

  1. p. 28 []

mm

Maëlle Levacher

Après une thèse de doc­to­rat en Lettres modernes, consa­crée à l’Histoire natu­relle de Buffon (publiée aux Classiques Garnier), Maëlle Levacher enseigne neuf ans à Lille les matières lit­té­raires et les sciences humaines, dans divers éta­blis­se­ments d’enseignement supé­rieur. [… lire la suite sur le site de la Maison des écri­vains]