> Une épopée du quotidien : la poésie de Luca Ariano

Une épopée du quotidien : la poésie de Luca Ariano

Par |2018-12-08T17:52:23+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Luca Ariano|

Nouvellement réédi­té en Italie, Contratto a ter­mine est le noyau cen­tral de la tri­lo­gie de Luca Ariano, qui sera déve­lop­pé dans les volumes suc­ces­sifs : Ero altrove et La Mémoria dei sen­za nome.

La voix d’Ariano est celle d’une épo­pée modeste, aux accents élé­giaques et cré­pus­cu­laires, une épo­pée peu­plée d’anti-héros du quo­ti­dien, défaits et tra­giques dans leur nor­ma­li­té.

L’histoire du 20ème siècle, tou­jours pré­sente – par­fois de façon concrète, par­fois par traits fan­to­ma­tiques – sert de décor, encore que peu, quand elle se reflète acti­ve­ment sur les vicis­si­tudes des per­son­nages, dont elle déter­mine le des­tin, avant de rede­ve­nir ins­tan­ta­né­ment la struc­ture des cou­lisses devant laquelle ces per­son­nages récitent leur rôle de per­dants. Parce que fon­da­men­ta­le­ment, pour Ariano, « Contrat à durée déter­mi­née » défi­nit la vie elle-même : un seg­ment de l’être, à échéance, dont la fin (oubli ou mort) ne peut qu’être pro­cras­ti­né.

Contratto a ter­mine, éd. Qudulibri, col­la­na “Fare voci”, 80 p. 10 €
 

Mais il ne s’agit pas seule­ment de la fin : si toutes les vies se ter­minent, y com­pris celles des héros, il s’agit ici de l’échéance dont on jouit à chaque ins­tant, dans la mesure où elle déter­mine néces­sai­re­ment l’instant même, qu’elle imprègne de pré­ca­ri­té, minant l’acte de vivre dès les pré­mices. Alors ? Où est la rédemp­tion pour ces femmes et hommes qui construisent leur vie dans une tri­lo­gie de for­ma­tion dont l’architecture pour­tant se désa­grège et se recom­pose de façon fluide, à la lumière des caté­go­ries du temps, caté­go­ries sur les­quelles Ariano tra­vaille dur (et sur les­quelles nous revien­drons) ?

La rédemp­tion est dans l’écriture pérenne du vers, dans l’acte de « chan­ter » de la façon épique qui immor­ta­lise l’homme « nor­mal », et le fait non seule­ment dans sa gri­saille, ce qui serait cynique, pour ne pas dire impi­toyable, mais aus­si dans la valeur intrin­sèque de son huma­ni­té, Humain, trop humain, l’individu d’Ariano trouve sa rai­son d’être dans le sou­rire indul­gent du poète, qui n’est pas exempt de quelque larme, et dans la pie­tas du lec­teur.

Toutefois,  la rela­tion entre le poète et ses per­son­nages est plus pro­fonde et ne se résume pas en simple sun-pathos : elle s’accomplit à l’intérieur de la struc­ture nar­ra­tive d’Ariano. Le poète-nar­ra­teur est un tiers, comme un dieu omni­scient, pour lequel tout est déjà arri­vé : il peut ain­si cueillir ses per­son­nages en n’importe quel moment de la ligne du temps et l’entortiller comme il veut, retrou­vant et expé­ri­men­tant ain­si une rela­ti­vi­té presqu’einsteinienne. Prenons par exemple un per­son­nage A qui expé­ri­mente une sen­sa­tion, une émo­tion, une action – cette expé­rience est racon­tée, ain­si que nous l’avons dit, par le poète-nar­ra­teur en tiers omni­scient ; mais tout de suite après – ou  presque même en même temps – ce per­son­nage A est trans­por­té en un autre lieu, un autre temps, en ver­tu d’une ana­lo­gie du sen­ti­ment ou de la pen­sée, comme par un effet de déjà vu 1. Il y est pro­je­té pour y res­ter un moment, puis retour­ner d’où il est venu. Cette opé­ra­tion peut se faire indif­fé­rem­ment vers le pas­sé ou le futur, jusqu’à faire che­vau­cher, super­po­ser temps et espaces (internes ou externes), char­gés de sen­ti­ments, débor­dant de sou­ve­nirs figés, de larmes et de sou­rires que le poète veut sous­traire à l’oubli ; ce sont des des­crip­tions qui super­posent des cou­leurs pro­ve­nant de l’extérieur (impres­sion­nistes) à des cou­leurs pro­ve­nant de la psy­ché (expres­sion­nistes). Le résul­tat est un mag­ma dans lequel les vers sont por­teurs de sens pro­ve­nant en égale mesure d’une réa­li­té char­gée de Soi, et d’une inté­rio­ri­té for­mée de la matière et de lumière. Le point de ren­contre se trouve dans la lumière per­sis­tante et maté­rielle du moment qui est déjà sou­ve­nir (comme dans un petit Bonnard) ou qui ne s’est encore pas véri­fié (comme dans une anti­ci­pa­tion digne d’un voya­geur du temps.) Ce n’est pas un hasard si, comme pour Bertolucci et Gian Carlo Conti (poètes de Parme – et Ariano, rap­pe­lons-le, a assi­mi­lé et res­pi­ré le milieu1 poé­tique de Parme et de son offi­cine poé­tique), le vers d’Ariano est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible au chan­ge­ment de l’atmosphère et de la lumière ; mais si, pour Bertolucci et Conti le temps est essen­tiel­le­ment linéaire, avec ses bons fla­sh­backs, bien enten­du, chez Ariano il se che­vauche plu­sieurs fois à la puis­sance enième, jusqu’au point de perdre ses propres coor­don­nées, ou deve­nir un fla­sh­for­ward. Si, pour Bertolucci – répé­tons-le : c’est avec Sereni, Caproni et Raboni, l’un des maîtres de cet encore jeune poète – le temps, l’instant, per­siste dans son pas­sage même (« lo spa­niel invec­chia sul mat­tone »2, écrit A.B), chez Ariano, il tourne comme une tou­pie, jusqu’à s’annuler dans une pérenne coexis­tence syn­chro­nique de faits, sen­sa­tions, sen­ti­ments, dans la mémoire et l’esprit du poète. Ce n’est pas un hasard si, dans ce livre et les sui­vants,  les réfé­rences auto­bio­gra­phiques sont très fré­quentes. C’est le poète lui-même, en fin de compte, qui pro­jette dans ses per­son­nages son être propre, vivant,  revi­vant et se voyant vivre, en quelque sorte. Et c’est comme si le lec­teur, en lisant Ariano, feuille­tait les pages d’un album pho­to­gra­phique, mais qu’à chaque page tour­née, le poète dépla­ce­rait comme par dépit les pho­tos pré­cé­dentes et sui­vantes, de façon à faire sans cesse voya­ger le dis­cours en avant et en arrière, contrai­gnant le lec­teur à le suivre avec une éner­gie renou­ve­lée.

Ariano, comme nous le disions, choi­sit la muse cré­pus­cu­laire – Mélancolie et Nostalgie frappent à sa porte – et même, sont de la mai­son – parce ce choix, par le biais des poètes déjà cités, lui per­met de se ber­cer dans les plis du temps avec un plai­sir à la fois lit­té­raire et maso­chiste. Ariano, en somme, s’est créé un monde dans lequel il peut mul­ti­plier ses propres expé­riences bio­gra­phiques et psy­cho­phy­siques, comme dans un jeu de miroirs, créant et ani­mant des per­son­nages qui ne sont autres que des frag­ments de sa propre per­son­na­li­té. Se regar­dant vivre à tra­vers la lit­té­ra­ture, il peut réflé­chir, juger, arrê­ter le temps qui, autre­ment, lui échap­pe­rait irré­mé­dia­ble­ment. Sa poé­sie a donc un voca­tion en der­nière ana­lyse cog­ni­tive, et non pas nar­ra­tive, comme on pour­rait le pen­ser au début.

Mais il y a plus : Ariano n’est pas un poète enga­gé, comme il l’a cru un moment, et comme on le lui a dit. L’histoire sociale émerge, même de façon impor­tante, ici et là, mais uni­que­ment comme réfé­rence col­lec­tive dans laquelle ser­tir les dimen­sions pri­vées des petites vies de ses per­son­nages, qui sont ce qui l’intéresse le plus. S’il était un poète enga­gé, il cher­che­rait à peindre des fresques, invec­ti­ve­rait : Ariano, au contraire, est un poète en plein air 1, sou­vent dis­trait, essen­tiel­le­ment lyrique. Comme un loin­tain cou­sin de Pellizza de Volpedo ou de Delacroix, il cherche bien à peindre une foule de laquelle émergent visages et corps au pre­mier plan. Mais les visages et les corps de ces deux grands peintres sont construits prin­ci­pa­le­ment et inten­tion­nel­le­ment – et non sans une rhé­to­rique bien adap­tée au mes­sage du tableau – comme des types (et ceci bien que Pellizza, par exemple ait notoi­re­ment peint des per­sonnes réelles et iden­ti­fiées).

Eh bien, chez Ariano, les visages qui émergent ne veulent pas être des types ; ce  sont, mal­gré lui, des per­sonnes bien carac­té­ri­sées, et elles ont non seule­ment une iden­ti­té pré­cise, mais une his­toire clai­re­ment arti­cu­lée non dénuée d’allusions et réfé­rences auto­bio­gra­phiques récur­rentes. Je veux dire que, si Ariano se trou­vait confron­té à une expo­si­tion ima­gi­naire de chef-d’œuvres du 19ème siècle, il tra­ver­se­rait à grandes enjam­bées les salles des peintres aca­dé­miques, il s’attarderait peut-être plus volon­tiers quelques minutes, dans la salle où serait expo­sé « L’Enterrement à Ornans » de Courbet (qui atteint un réa­lisme inté­gral en fai­sant la syn­thèse du par­ti­cu­lier et de l’universel), plu­tôt que dans celle où se trou­ve­rait « Il Quarto Stato » de Pellizza da Volpedo. Il irait ensuite, fina­le­ment à son aise, vers un Télémaque Signorini, très conci­liant – et s’y arrê­te­rait lon­gue­ment.

Ariano, au fond, est un poète qui ne crie pas, mais mur­mure, bien que sans timi­di­té. Je le vois davan­tage peindre un che­min de cam­pagne, ou un quar­tier urbain (fré­quem­ment de Parme, ceux-ci, et fort recon­nais­sables) plu­tôt qu’un cycle, une épo­pée. Davantage, en somme (ut pic­tu­ra poe­sis) cette poé­sie authen­tique avec laquelle on vit mieux, et que plus volon­tiers on écoute.

(tra­duc­tion Marilyne Bertoncini)


Notes

  1. en fran­çais dans le texte[][][]
  2. l’épagneul vieillit sur le car­re­lage[]

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Camillo Bacchini

Camillo Bacchini è nato nel 1974 a Parma, dove ha com­piu­to gli stu­di clas­si­ci e pres­so la cui uni­ver­si­tà si è lau­rea­to in Lettere Moderne, per poi spe­cia­liz­zar­si, nel­lo stes­so ate­neo, per l’insegnamento. È docente di ruo­lo per la cat­te­dra di Italiano e Storia alle scuole super­io­ri. Critico d’arte e let­te­ra­rio, ha col­la­bo­ra­to e collabora,tra le altre, alle pagine cultu­ra­li del­la « Gazzetta di Parma» ; ad « Aurea Parma », « Atelier » e ad altre riviste, loca­li e nazio­na­li. È autore di un sag­gio sulle Rappresentazioni dell’infanzia nell’arte ita­lia­na nel­la secon­da metà dell’Ottocento (Università di Madeira, Pt, 2006) e del volume Ricette da Fiaba, un sag­gio e un ricet­ta­rio sul cibo nel rac­con­to fia­bes­co(Elliot, Roma 2016, scrit­to a 4 mani con E. Piccinini). Suoi contri­bu­ti cri­ti­ci sono inoltre spar­si – sot­to for­ma di pre­fa­zio­ni, post­fa­zio­ni, arti­co­li e note cri­tiche – in volu­mi, mis­cel­la­nee e cata­lo­ghi d’arte. Ha cura­to la biblio­gra­fia dell’opera del padre – di cui tiene e aggior­na l’archivio – pri­ma in Briganti & friends, Per gli 80 di Bacchini (a cura di Andrea Masetti, UNI.NOVA, Parma 2007), poi in Pier Luigi Bacchini, “Poesie 1954-2013” (Mondadori, col­la­na “Oscar poe­sia” 2013, a cura di Alberto Bertoni).

Camillo Bacchini est né à Parme en 1974 et y a ache­vé des études clas­siques à l’université où il a obte­nu une  licence en Lettres Modernes avant de se spé­cia­li­ser, à la même facul­té, dans l’enseignement. Professeur d’italien et d’histoire en lycée, il est cri­tique d’art et col­la­bore entre autres aux pages cultu­relles de La Gazzetta di Parma, à Aurea Parma, Atelier, et d’autres revues locales et natio­nales. Il est aus­si l’auteur d’un essai sur les repré­sen­ta­tions de l’enfance dans l’art ita­lien de la deuxième moi­tié du 19ème siècle((Rappresentazioni dell’infanzia nell’arte ita­lia­na nel­la secon­da metà dell’Ottocento (Università di Madeira, Pt, 2006)) et du livre Ricette da Fiaba, essai et recueil de recettes sur les ali­ments dans les contes (Elliot, Roma, 2016). Ses contri­bu­tions cri­tiques – pré­faces, post­faces, articles et notes cri­tiques – figurent aus­si dans divers volumes, recueils et cata­logues d’art. Il s’est occu­pé de la biblio­gra­phie de l’oeuvre de son père – le poète Pier Luigi Bacchini(1927-2014) – et en publie les archives((Briganti & friends, Per gli 80 di Bacchini (a cura di Andrea Masetti, UNI.NOVA, Parma 2007), poi in Pier Luigi Bacchini, “Poesie 1954-2013” (Mondadori, col­la­na “Oscar poe­sia” 2013, a cura di Alberto Bertoni).))

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