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Voix du Québec : Monique Juteau,Pastorale à la rhubarbe

Par |2019-04-07T06:15:26+02:00 29 mars 2019|Catégories : Essais & Chroniques, Monique Juteau|

Pastorale à la rhu­barbe 
Monique Juteau

 

Tu es là
En cette nuit de juillet
Dans la rhu­barbe qui trempe
Un rang de sucre
Un autre pour ton par­ler-vrai
Tes caries
Tes oreilles décol­lées
Par les bour­rasques du fleuve.

 

À feu doux
Tu ramènes
Les genoux osseux de mes frères
Qui m’ont appris
Le manie­ment des spa­ra­draps
Le prendre-soin de l’infirmière.

 

Les cha­tons
Il y en avait tou­jours trop
Tu les rem­plis­sais de mots per­oxydes
Et de tes mains agi­tées
Par les griffes des orties
Tu les oubliais
Le long de la rivière.

 

Équeu­ter les fraises
Combien de tasses
Ajouter quelques manques
Qu’on ira cueillir en Inde
Jusqu’à ce que tombe la lune
Dans les bras de l’homme qui scie du bois.

 

Et nous oublions qu’il est tard
Autour d’un feu-joli-feu iro­quois
Je te lis
Je te sou­ligne
J’orchestre mes sou­ve­nirs
Pour te dire que
J’allais cher­cher ma mère
Désespérée
Sur la voie fer­rée
Je cou­rais der­rière elle
Panique
Peur
Poteaux
Pierres vilaines
Odeur de kéro­sène
Et petites jambes en flammes
Le long des rails
Passe l’enfance
Ne pas trop faire cuire
Attiser plu­tôt les braises
Au fond de ce poème.

 

Je sais
Je vais par­fois du côté du vent mau­vais.

 

Quand tu es par­tie
Les arbres se sont tus
Il me semble.

 

Un cara­mel mou
De la gros­seur d’un lâcher-prise
M’a empê­chée de cas­ser la gueule
À tous les rois des enfers sur terre
Mais nous sommes dans une pas­to­rale
Où les mou­tons broutent
Où les enfants ont les joues rouges
D’avoir tant cou­ru
Où l’on s’enveloppe dans un cache­mire
D’un geste man­ne­quin.

 

Pousse la rhu­barbe du diable
Ne faut pas la man­ger
Ni la regar­der
Pas même y tou­cher
Ni se faire arro­ser par une mouf­fette
Sous peine d’être enter­ré vivant
Selon les rumeurs du jour
Entre deux par­ties de bal­lon-chas­seur
Dans le ventre.

 

D’un coup de rame
Je réveille les endor­mis
Et les tyrans tri­tris.

 

Ton visage s’emmêle
Dans le fil d’une canne à pêche
Au bout duquel
Les leurres argen­tés
D’un sys­tème inéqui­table
Te blessent
Te jettent par-des­sus bord
Sous les nénu­phars
Qui fanent à la fin de l’automne
Te mettent au chô­mage
Le temps d’un hiver
Et d’un hame­çon rouillé.

 

Mes dents grincent
Noircies par le jus
Sauvage
Des cerises à grappes.

 

Je me bota­nise
Entre deux feuilles
De papier cou­ché.

 

La mort a raflé tes jar­dins
Nous lais­sant seules
Dans la cui­sine
À trans­vi­der la confi­ture
Dans des pots de verre
D’un geste légué
D’une cuillère à l’autre
Jusqu’à l’été sui­vant
Où nous revien­drons
Te deman­der
Où tu es ren­due.

 

 

Présentation de l’auteur

Monique Juteau

Monique Juteau a publié six recueils de poé­sie dont Des jours de che­mins per­dus et retrou­vés, prix lit­té­ra­ture Gérald-Godin et Des lieux des villes un chou-fleur rédi­gé en Inde, à Paris et à Lyon, ville où elle a séjour­né dans le cadre du Programme d’échanges d’écrivains du Conseil des arts et des lettres du Québec (Calq). Elle a rem­por­té le Prix du Calq-Créatrice de l’année 2016, Centre-du-Québec pour Voyage avec ou sans connexion, édi­tions Art le Sabord. Parmi ses prix et dis­tinc­tions, on compte le prix Félix-Antoine-Savard de poé­sie en 2001 et un des Grands prix lit­té­raires de Radio-Canada, caté­go­rie récit de voyage, en 2002. Romans et nou­velles balisent éga­le­ment son par­cours d’écrivain. Ses deux plus récentes publi­ca­tions sont Les Lalancette  (Éditions art Le Sabord, 2016) avec l’artiste Fontaine Leriche et Tête à poux (Écrits des Forges, 2017). Ses lec­tures publiques sont par­ti­cu­lières ; elle mani­pule des objets qui intro­duisent ses textes et en faci­litent l’accès. 

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