> Zinzin de zen, de Tristan Felix

Zinzin de zen, de Tristan Felix

Par | 2018-05-21T13:24:58+00:00 1 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Et si pour chan­ger, pour une fois, « on » (c’est-à-dire « je ») par­lait d’un livre, cette chose morte, avant que de le lire à voix basse inté­rieure ? Si on sou­li­gnait d’abord l’« aura » que dégage Tristan Felix, poète. Avec sa voix. Avec son corps. Dire la pré­sence de son corps – sa vibra­tion au moment où elle entre en scène/​représentation. Présentation d’elle-même au Temple (de la poé­sie). Don total de soi pour son art. Quand je rece­vrai son livre par la Poste (en ser­vice de presse), je pour­rai me concen­trer sur le sens et les rimes (rythmes) du texte, mais la voix de la poé­tesse, je ne la retrou­ve­rai jamais. Dans ses Notes sur le ciné­ma­to­graphe, Robert Bresson écri­vait : « Mon film naît une pre­mière fois dans ma tête, meurt sur papier, est res­sus­ci­té par les per­sonnes vivantes et les objets réels que j’emploie, qui sont tués sur pel­li­cule mais qui, pla­cés dans un cer­tain ordre et pro­je­tés sur un écran, se raniment comme des fleurs dans l’eau. » Alors, voi­là : la pré­sence réelle de Tristan Felix est tuée sur le papier du livre impri­mé ; et c’est la pro­jec­tion de sa voix dans l’espace scé­nique de ses véri­tables per­for­mances qui ranime l’énergie vitale ini­tiale de son verbe.

Mais com­men­çons, puisque j’ai reçu le livre.
Mais pour­quoi ce titre ? « Zinzin » est expli­qué dans la « conclu­sion » du livre, qui est sa « morale » esthé­tique : « Aucun mon­tage /​ aucune mise en scène /​ preuve que la marée /​ est com­plè­te­ment /​ zin­zin. » En effet, la bizar­re­rie des objets cadrés par Tristan Felix dans l’estran, après que la mer se soit reti­rée (« toutes les six heures », pré­cise-t-elle à l’attention des rats des villes), pour­rait lais­ser pen­ser à des mises en scène d’objets comme dans son « Petit Théâtre des Pendus » ; mais il n’en est bien sûr rien : ces rebuts du monde ani­mal et végé­tal, voire humain, sont des rea­dy made ; ils ont été trou­vés tels quels par l’artiste dans la laisse de mer. Les choses sont là, pour­quoi les mani­pu­ler ? Déjà, la cou­ver­ture annonce la « cou­leur » : j’ai cru d’abord y repé­rer une sorte de gant de clown en plas­tique  de cui­sine qu’aime à por­ter l’alter ego de Tristan Felix, « Grove de crus­tace », sur scène, pour se don­ner des airs de vola­tile brut de volière ; eh bien non ! Il s’agit en fait d’une algue trou­vée sur l’estran, et puis cadrée. Le cadre décide de tout : « Une ville, une cam­pagne, de loin est une ville et une cam­pagne ; mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des mai­sons, des arbres[1] », des algues étranges sur l’estran, « des jambes de four­mi à l’infini[2] ». « Zen », c’est cer­tain, pro­vient du goût évident de la poète pour le mini­ma­lisme des jar­dins zen japo­nais ; ou com­ment figu­rer un monde avec sept cailloux comme dans le célèbre jar­din du temple Ryoan-ji (temple du Dragon Paisible). Cette appé­tence est démon­trée page 41 dans une pho­to­gra­phie réunis­sant une étoile de mer, une pince de crabe et un peu de bave de mer. Entre ces lignes de vie, la poète « anal­pha­bète » lit ceci : « On obser­ve­ra sans hési­ter /​ la dis­tance du corps à la lune /​ un rien d’os /​ un rien de bave /​ un désastre de poche. » Il y a beau­coup de bave de mer dans les pho­tos prises par l’artiste. Et si cette bave, cette écume, était le sperme de la mer ? Celui qui déclenche le Verbe et enfante la vie, comme dans le dogme marial ? Chaque poème de ce recueil est un quin­til aus­si simple et aus­si pro­fond qu’un haï­ku japo­nais : le maxi­mum de concen­tra­tion dans le mini­mum d’espace : zim-zoum ! Comme ici :

on n’imagina pas com­bien
fut brève la sen­sa­tion
d’appartenir
au rêve
de sa dis­pa­ri­tion

Sur quelques pen­sées énig­ma­tiques de Tristan Felix au ser­vice du sur-réa­lisme : « l’œil per­ché de la stryge /​ accé­lère le cœur du silence ». La Sybille est plus claire…

L’estran est l’endroit, entre terre et mer, où l’on trouve toutes sortes de débris, « bribes et mor­ceaux lais­sés pour contes » (et non pas pour « comptes »…), nous dit la 4e de cou­ver­ture de ce recueil. « Les laisses de mer sont atten­dues »… mais « impré­vi­sibles ». Le pho­to­graphe ama­teur, singe de peu de foi comme le pêcheur à pied, va avoir ten­dance à retou­cher ces traces sales sur le sable, à les effa­cer ; il ne sait pas lais­ser la mer tran­quille ; il ne croit pas au hasard, c’est-à-dire à la vie.

Tristan Felix m’a fait cette confi­dence, que je vous dois donc : en belle page, c’est tou­jours l’image qu’elle met : Au com­men­ce­ment était l’image, comme pour Jacques Henric (voir mon essai sur lui, Jacques Henric entre image et texte) ; et ce sont les images qui la font écrire, dans un joyeux bal­let. Pour autant, il importe de sou­li­gner que Tristan Felix refuse abso­lu­ment la « belle image » ; ain­si qu’un Georges Bataille dans sa revue Documents, elle ne recule pas devant la « beau­té de l’immonde », comme avec cette trace de pour­ri­ture (?) orga­nique page 31. Roland Barthes, dans un texte, se plai­gnait de n’être jamais un autre — « rien à faire », pour lui ; rien de tel ne menace notre poète, comme l’on voit/​lit ici : « je me suis échap­pé de moi /​ pour me sur­prendre /​ en plein vol » (p. 35). C’est bien pour­quoi seuls les poètes fondent ce qui demeure

Pour en reve­nir (et conclure) à « l’aura » de Tristan Felix sur scène, le mieux ne serait-il pas de la citer dans un texte qu’elle a écrit récem­ment pour la revue Dissonances (n° 31), « Clown de mes deux ! »[3] ? « L’art du clown consiste à s’abandonner à tout ce qui advient sans perdre conscience du dan­ger des alea. » Là où croît le dan­ger, là croît aus­si ce qui sauve, disait le poète… Le paran­gon du clown pour Tristan Felix semble être Buster Keaton, celui qui « ne fai­sait pas sem­blant tout en jouant ». « Cela requiert une maî­trise men­tale proche de l’état hyp­no­tique, je dirais plus exac­te­ment de l’état mys­tique, dans lequel l’esprit, déles­té de toute sa connais­sance […] accède à tous les lan­gages pos­sibles. » (C’est moi qui sou­ligne.) Tristan Felix entre­tient vive­ment la flamme des grands clowns qui tra­vaillent sans filet, en droite ligne de l’homme au visage qui ne sou­riait jamais : artiste totale aux mille-et-une facettes, tout lui est désor­mais pos­sible.

 


[1] Pascal.

[2] Id.

[3] Les choses sont là ; pour­quoi les mani­pu­ler ?

 

X