Adeline Raquin, La Chambre hexagonale et autres poèmes

Par |2022-05-06T07:26:58+02:00 5 mai 2022|Catégories : Adeline Raquin, Poèmes|

La Cham­bre hexagonale

    Dans ma cham­bre hexag­o­nale, haut per­chée dans le ciel, s’est tapi entre les draps, un ani­mal à l’hu­man­ité incer­taine. Empêché de marcher, ses jambes gar­rot­tées se cachent sous le satin frais.

    Dans ma cham­bre aéri­enne, belvédère de soli­tude, on trou­ve mon corps déposé sur un lit moelleux. Au nadir du ciel, je me laisse écras­er sous le poids de la pesan­teur et de l’e­space, des pous­sières d’é­toiles et des sphères célestes. Je laisse la nuit sans fin de l’u­nivers dessin­er les con­tours de mon être, peser de toute son ombre jusqu’à la lim­ite de mes cheveux ébou­rif­fés, de mes crocs bril­lants aiguisés.
    Allongée comme un gisant dans sa cham­bre de cathé­drale, les mem­bres douce­ment s’en­fonçant dans leur mate­las mar­moréen, je con­tem­ple, hébétée, sur les poutres et les lin­teaux ver­moulus des graf­fi­tis hiéro­glyphiques. Leur fine cal­ligra­phie exalte un mys­tère fal­lac­i­eux, mirage d’un lan­gage fuyant qui se love entre les stries du bois veineux.

    Dans ma cham­bre hexag­o­nale, les fenêtres sont ouvertes.
    Y entrent l’autan et l’aquilon, le vent mouil­lé et la brise sèche qui râpe l’esprit jusqu’à le faire tournoy­er en volutes d’élytres, tour­bil­lons de copeaux de nacre projetés.
    Chaque objet, immo­bile en sa part d’om­bre, est entouré de leurs souf­fles gras, et s’anime, frap­pé du reflet de leur éclat. Les vents déposent sur leur sur­face lisse une kyrielle de gout­telettes, pel­licule mous­sue où se con­densent les saveurs et sen­teurs de chants loin­tains, d’échos galopants, mes­sagers per­dus de ter­res immenses qui frap­pent d’é­ton­nement l’or­eille et réveil­lent le corps impa­tient. Ten­sion de la bouche qui salive. Soif d’une aigreur inconnue.

    Il suf­fit de fer­mer les yeux pour que des mon­des entiers pro­jet­tent leur image dans la petite cham­bre, pour que ses parois se peu­plent du cri des hommes dans le mur­mure des vents.
    On se les crèverait même, ses yeux, pour enfin voir. Pour enfin voy­ager, être ailleurs : marcher, trot­ter, vol­er. Être ailleurs à toute allure, ailleurs les pieds libres et le vis­age au vent.
    On se couperait même le souf­fle, pour se faire croire qu’on court sur la route, à per­dre haleine, qu’on va rater son train, que le temps nous importe, qu’on va quelque part.

    Mais dans la cham­bre hexag­o­nale, les cinq murs restent sol­idaires et la vie ne pénètre qu’à coup d’é­clats de voix.
    En bas, au loin, on s’époumone. Jusqu’au dernier souf­fle. Vivant.
    Ici, dans la resserre, cave des nuages, caveau des vents, on cam­phrerait l’u­nivers pour sus­pendre le temps.

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INSTANTANES BUCOLIQUES

Mai­son 1

 

    Il y a un poney et une bal­an­celle sans coussins. Les herbes sont hautes. Elles don­neront des graines aux oiseaux.

    Il ne manque qu’un enfant. Une petite fille. Elle ne naî­tra jamais.

    C’est une vieille mai­son au milieu des pâturages. Les fenêtres aux volets rouges sont entourées de briques. Et dans l’œil vit­reux du poney s’im­pri­ment furtive­ment l’im­age des car­cass­es de voitures, le chan­cre de la tôle rouillée.

    Le poney tra­verse la cour cabossée, patauge dans la boue jusqu’à la remise et s’ébroue en un souf­fle au milieu des odeurs de métal chauffé.

    Au dehors, les ornières recueil­lent l’eau glauque du ciel délavé et cireux. 
    L’en­fant ne vien­dra pas. Qui le pleure désormais ?

 

L’Ar­bre 1

 

    Sous les noy­ers, on s’enrhume.
    Assieds-toi et tu verras.

    Tu les con­nais, ces chemis­es à car­reaux, toutes trem­pées de sueur. Elles sont légères mais avec elles on va aux champs. Et c’est août.

    Mais si tu vas sous le noy­er tu verras. 
    Tu attrap­eras la mort c’est sûr.

    Les vieux tra­vail­lent en pan­talon. Les jeunes un short court, un T‑shirt. Les jours sont longs, les jours de la mois­son. Et c’est août et le soleil donne.

    Mais si tu vas sous le noy­er, tu verras, 
    C’est sûr tu attrap­eras froid.

    Le grain se déverse dans la remorque en cas­cade. Il tape la tôle puis le bruit devient sûr et délicat. 
    Comme le temps passe et comme août s’égrène.

    Ne va pas sous le noyer.
    Tu attrap­erais froid.

 

Ferme 2

 

    Le meu­gle­ment des bêtes. C’é­tait pour la Saint-Jean. Le meu­gle­ment des bêtes volait haut, déchirant. 
    Une fumée épaisse. Le fra­cas des tôles. La lune qui aimante les flammes rouge et jaune.

    On crie. Les hommes, les bêtes. On crie. On ne sait plus.
    Com­ment courir ? Les sabots, les veaux.
    Com­ment sortir ?
    Et l’air qui alour­dit le poitrail
    qui, traître, vendu,
    étoile les poumons de grenaille.

    On crie. On ne sait plus. 
    où sont par­ties les bêtes que les murs ont retenues.

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EGAREMENTS LYRIQUES

Dou­ble voyage

 

Quoi de plus merveilleux
que le monde
qui reste coi dans sa rudesse pro­fonde et qui
tout à coup se déplie
se déploie en tant de mys­tères que le lan­gage n’y pour­ra rien
que les mots si polis et si rangés
si pré­cis n’y suf­firont pas.

Un autre voy­age com­mence alors au creux des sons et des songes
Il faut racler les mots, les tan­ner à revers, les évider
pour que dépecés, écharnés de leur présence soyeuse
l’é­cho de leur fureur clame avant de disparaître
un monde
dont la trace hale­tante ne perdure
que dans le râle du vent.

 

 

Présentation de l’auteur

Adeline Raquin

Ade­line Raquin est agrégée de Let­tres Mod­ernes et pas­sion­née de poésie. 

Ayant la volon­té de s’éloign­er d’un lyrisme sub­jec­tif et intimiste, elle puise son inspi­ra­tion dans les man­i­fes­ta­tions hum­bles et frag­iles de la nature, essayant de saisir sans le figer son mou­ve­ment vio­lent et vital.

Cer­tains de ses textes ont été pub­liés dans des revues comme Dis­so­nances, Fran­copo­lis, Nou­veaux dél­its ou dans des antholo­gies telles que DésirS aux édi­tions PVST. Un de ses poèmes a été mis en lumière sur la plate­forme lit­téraire Pli­may à l’oc­ca­sion de la « Quin­zaine de la poésie féminine ».

 

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

Autres lec­tures

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