> Adrienne Rich, Plongée dans le naufrage

Adrienne Rich, Plongée dans le naufrage

2017-12-30T23:55:32+00:00

PLONGÉE DANS LE NAUFRAGE

Après avoir lu le livre des mythes, char­gé l’appareil pho­to,
et véri­fié le tran­chant du cou­teau, j’ai revê­tu

l’armure de caou­tchouc noir
les palmes absurdes
le masque grave et mal­com­mode.
Je dois le faire,
non comme Cousteau et son
équipe zélée
à bord du schoo­ner inon­dé de lumière mais ici, seule.

Il y a une échelle.
L’échelle est tou­jours là
qui pend inno­cem­ment contre le bord du schoo­ner. Nous savons à quoi elle sert, nous qui l’avons uti­li­sée. Sinon c’est aus­si
une pièce de floche marine un article quel­conque.

Je des­cends.
Barreau après bar­reau et l’oxygène
me sub­merge encore
la lumière bleue
les atomes lim­pides
de notre atmo­sphère.
Je des­cends.
Mes palmes m’handicapent,
je des­cends de l’échelle en ram­pant comme un insecte et il n’y a per­sonne
pour me dire quand l’océan
va com­men­cer.

D’abord l’air est bleu et puis
devient plus bleu, puis vert et puis
noir je m’évanouis dans ce noir
mon masque est fort
il pompe mon sang avec force
la mer, c’est une autre his­toire
la mer n’est pas une ques­tion de force je dois apprendre seule
à faire pivo­ter mon corps sans vio­lence dans l’élément pro­fond.

Et main­te­nant, il est facile d’oublier pour­quoi je suis venue
par­mi tant d’êtres qui ont tou­jours vécu ici

agi­tant leurs éven­tails cré­ne­lés entre les récifs
d’ailleurs

1

on res­pire dif­fé­rem­ment ici-bas.

Je suis venue pour explo­rer l’épave.
Les mots sont des inten­tions.
Les mots sont des cartes.
Je suis venue pour consta­ter les dom­mages et les tré­sors qui pré­valent.

Je caresse le rayon de ma lampe len­te­ment le long du flanc d’une chose plus per­ma­nente qu’un pois­son ou qu’une algue

j’étai venue pour cela :
le nau­frage et non l’histoire du nau­frage
cela même et non le mythe
le visage noyé regar­dant tou­jours
vers le soleil
l’évidence des dom­mages
usé par le sel et le balan­ce­ment pour cette beau­té râpée les mem­brures du désastre
arron­dis­sant leur témoi­gnage
par­mi ceux qui rôdent timi­de­ment.

C’est bien ici.
Et j’y suis, l’ondine dont la che­ve­lure sombre coule noire, l’ondain dans son corps en armure nous tour­nons silen­cieu­se­ment
autour de l’épave,
nous plon­geons dans la cale.
Je suis elle : je suis lui
dont le visage noyé dort les yeux ouverts
dont les seins portent encore la contrainte
dont la car­gai­son d’argent, de cuivre et
de ver­meil repose
obs­cu­ré­ment dans des ton­neaux
à demi enfon­cés et aban­don­nés à la rouille nous sommes les ins­tru­ments à demi détruits qui autre­fois indi­quions une direc­tion
les bûches man­gées par l’eau
le com­pas faus­sé

Nous sommes, je suis, vous êtes par lâche­té ou cou­rage
celui qui trouve son che­min
de retour vers cette scène

muni d’un cou­teau, d’un appa­reil pho­to, d’un livre de mythes

nos noms ne figurent pas.

1972


Traduction Chantal Bizzini

Adrienne Rich, poème épo­nyme du recueil Diving Into the Wreck, Poems 1971-1972, tra­duc­tion Chantal Bizzini, parue dans « Rehauts » n°11, prin­temps 2003. 

Le texte original, lu par l’auteure

Présentation de l’auteur

Adrienne Rich

 Adrienne Rich naît le 16 mai 1929, à Baltimore, dans le Maryland. Dès la publi­ca­tion de son pre­mier recueil A change of World, en 1951, elle est dis­tin­guée par Auden, étant encore sous son influence, ain­si que sous celles de Frost, Yeats, Stevens. Lorsqu’elle com­mence à vivre à New York, en 1966, elle se porte avec un vif inté­rêt vers les œuvres de James Baldwin et celles de Simone de Beauvoir, et, avec son mari Alfred Conrad, éco­no­miste de Harvard, elle entre dans les mou­ve­ments de lutte pour la jus­tice sociale, la défense des droits civiques et les droits des femmes qui la concernent plus per­son­nel­le­ment. Plus tard, en 1976, elle s’engage dans les mou­ve­ments gays et les­biens, au moment où elle com­mence à vivre avec l’écrivain et édi­trice Michelle Cliff. Adrienne Rich meurt à Santa Cruz, aux Etats-Unis, le 27 mars 2012.

 

 

 

Adrienne Rich

Poétesse et théo­ri­cienne fémi­niste, Adrienne Rich a ensei­gné dans de nom­breuses uni­ver­si­tés amé­ri­caines de renom et reçu un grand nombre de prix. Par ses écrits, tout comme par sa lutte contre le racisme, le mili­ta­risme, l’homophobie et l’antisémitisme, elle acquis une très grande influence aux États-Unis. Sa poé­sie, bien sûr, garde for­te­ment l’empreinte de son che­mi­ne­ment per­son­nel et poli­tique. Ses poèmes sont, à ses débuts, com­po­sés sui­vant une tech­nique adap­tée du mon­tage ciné­ma­to­gra­phique, puis sa voix s’affermit encore sou­te­nue par sa déter­mi­na­tion à « agir d’emblée et ouver­te­ment comme une femme ayant un corps de femme et une expé­rience de femme » 1. Adrienne Rich parle pour ceux qui n’ont pas la parole, avec la voix du témoin et celle de la mytho­graphe ; elle rap­pelle ce qui a été oublié, réin­vente la vie des femmes là où leur trace a été effa­cée.

  

Les poèmes d’Adrienne Rich sont édi­tés aux États-Unis : Adrienne Rich, Collected Poems 1950-2012, W. W. Norton & Company, 2016.

Marie-Christine Lemardeley-Cunci lui a consa­cré une étude en fran­çais : Adrienne Rich, Cartographie du silence, Presses Universitaires de Lyon, 1998.

On peut éga­le­ment lire dans la revue Europe un dos­sier impor­tant consa­cré à Adrienne Rich : Europe numé­ro 996, avril 2012.

Autres lec­tures


Notes

  1. Blood, Bread, and Poetry : Selected Prose, 1979 – 1985 (Includes the noted essay : “Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence”) []

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