> Alain Marc et Laurent Maza, Le grand Cycle de la vie ou l’odyssée humaine

Alain Marc et Laurent Maza, Le grand Cycle de la vie ou l’odyssée humaine

Par |2018-02-04T17:51:04+00:00 1 février 2015|Catégories : Alain Marc, Critiques|

 

Alain Marc annonce la cou­leur (je devrais dire une cou­leur) : les textes enre­gis­trés sur ce disque ne seraient pas entiè­re­ment de lui et sor­ti­raient de 1300 pages grou­pant pour une « grande par­tie » des « paroles de pen­seurs, écri­vains, artistes ou autres » (j’aime bien le « ou autres » qui laisse une place au poète dans ce panel). Mille trois cents pages : les dimen­sions d’une Bible ou pour le moins d’une épo­pée qui font admettre l’incroyable ambi­tion du titre de cet ensemble car Le grand Cycle de la vie ou l’odyssée humaine, ce n’est tout de même pas rien.

Un rea­dy-made donc, dans lequel le poète se serait en grande par­tie conten­té de sélec­tion­ner et mettre en ordre. Il pré­vient qu’il « est impos­sible d’énumérer » tous ceux aux­quels des emprunts ont été faits : les traces sont effa­cées, à peine pres­sen­ties, sup­po­sées. Le mot « parole », enten­dons-nous bien, ne signi­fiant pas texte, encore moins poé­sie : c’est à la fois l’élément simple du lan­gage humain et la sen­tence, c’est-à-dire la pen­sée, tout autant lit­té­raire que dog­ma­tique. Quelque chose de révé­lé et d’incontestable. L’ensemble pro­duit fonc­tionne en effet comme un dic­tion­naire, plu­tôt un glos­saire des thèmes uni­ver­sels de la poé­sie : le silence, la soli­tude, la folie, la souf­france, le sexe, la nature, Dieu, etc. Rien de sur­pre­nant. On pour­rait même dire qu’il y a un goût pro­non­cé pour la sim­pli­ci­té, voire la bana­li­té. Les mots clés de chaque texte (de chaque com­po­si­tion) sont le plus sou­vent défi­nis cano­ni­que­ment par le simple usage du verbe être : « Si le cri est agi­ta­tion maxi­mum » (Intro) ; « la soli­tude c’est ne plus com­mu­ni­quer » (Solitude) ; « La névrose est la souf­france d’une âme » (Le Choix de la folie) ; « L’argent est un bon ser­vi­teur » (Principes de vie), « Car Dieu est l’infini, il est tout et n’est pas » (Recherches de Dieu), etc. (je lisse volon­tai­re­ment en sup­pri­mant le tra­vail du rythme pour ne don­ner que les mots bruts). Définitions-adages ou proches de l’adage popu­laire, avec leur dose de lieux com­muns, de cli­chés : « La beau­té est inté­rieure », en exemple de for­mule consen­suelle qui n’a jamais vrai­ment convain­cu le désir sexuel (si je puis me per­mettre un avis per­son­nel).

Si on est sur­pris, c’est au contraire par le choix de pro­po­ser un texte qui ne se veut pas excep­tion­nel, extra-ordi­naire. Le texte inti­tu­lé Principes de vie col­lec­tionne les pré­ceptes figés, les maximes. Le texte inti­tu­lé La Fin d’un siècle ! ras­semble des slo­gans qui pour­raient être issus d’un tract : « Un reve­nu pour tous, un loge­ment pour tous » ; ou d’un mur de mai 68 : « Ne tra­vaillez jamais, soyez cruels » /​ « Tout ce qui est dis­cu­table est à dis­cu­ter ». Une autre phrase où il est ques­tion des « mul­ti­na­tio­nales dont le seul objec­tif est d’accroître leurs béné­fices » (là encore, je lisse en fai­sant fi du rythme) a pu être choi­sie dans les pages inté­rieures de l’Huma. Alain Marc fait simple. Il fait la chasse au lyrique, au beau, au redon­dant. Pas de mot rare chez lui, bien au contraire : s’il a besoin du mot « pou­belle », de « papier de bon­bon », et tout hum­ble­ment de « choses », il prend et en fait sa matière comme de n’importe quelle entrée du dic­tion­naire. Il n’est pas maniaque non plus de l’évitement de la répé­ti­tion comme le montre la « souf­france expur­gée entiè­re­ment et tota­le­ment par un pro­ces­sus entier… » (Intro).

En fait, les finesses habi­tuelles d’un écri­vain sont oubliées, peut-être même ban­nies, parce que comme tous les « poèmes à dire et à crier » d’Alain Marc ce Grand Cycle n’est pas un poème au sens clas­sique mais une par­ti­tion qui, comme toute par­ti­tion musi­cale n’existe plei­ne­ment que par le tru­che­ment de son inter­pré­ta­tion. Et cette par­ti­tion, pour ce qui est de ce Grand Cycle, est faite de deux maté­riaux : la musique de Laurent Maza et les mots choi­sis par Alain Marc, le tout consti­tuant cette « nou­velle parole qui cherche à dire », selon la for­mule qu’on lit dans le pré­am­bule de pré­sen­ta­tion. A dire autre­ment. Deux maté­riaux donc, qu’Alain Marc répugne quelque peu à sépa­rer, jusqu’à pré­ci­ser que lorsqu’il fait une lec­ture de son texte sans la musique de Laurent Maza, il mène une per­for­mance a capel­la. On note­ra que le CD du Grand Cycle est dis­po­nible sur le site « Book d’oreille » : jeu de mots amu­sant qui invo­lon­tai­re­ment résume le concept.

Laurent Maza pra­tique une musique élec­troa­cous­tique, une MAO dit-on aus­si (Musique Assistée par Ordinateur – offrant au grand timo­nier un second des­tin moins cri­mi­nel que le pre­mier, soit dit en pas­sant), je crois. Il intro­duit au long du cycle une ambiance inquié­tante, enquê­tante, ques­tion­nante, qui n’est pas qu’une illus­tra­tion, un décor sonore à la parole, mais qui inter­roge elle aus­si, alarme elle aus­si sur ce que nous fai­sons de notre vie et plus géné­ra­le­ment de la Vie. Le texte d’Alain Marc com­mence avec le silence et s’achève avec lui à la quin­zième com­po­si­tion, tout en dou­blant une musique qui par­fois peut même mener le jeu. Ce double jeu se tra­duit à cer­tains moments par une lec­ture en canon, l’une des voix humaines étant amé­na­gée par l’ordinateur. Si bien que les figures de rhé­to­riques ne sont guère invi­tées ici : la méthode est ailleurs et ailleurs l’objectif.

Pour d’autres com­po­si­tions musi­cales, on croit entendre le dérou­le­ment d’une rota­tive, le tour­noie­ment des pales d’un héli­co­ptère (en clin d’œil – d’oreille – à Stockhausen ?), le tin­te­ment d’une tige métal­lique sur le bord de verres en cris­tal, le sif­fle­ment du vent dans des mobiles en bois, des piaille­ments d’oiseaux à la Messiaen, bref des sons tra­duits par l’informatique et tou­jours atten­tifs aux mes­sages du poète.

Lequel se dis­tingue – et on touche enfin sa grande ori­gi­na­li­té – par les silences qui se glissent aléa­toi­re­ment ou mali­gne­ment là où on ne les attend pas, iso­lant les syl­labes d’un même mot, appor­tant une res­pi­ra­tion indé­pen­dante du sens et de la syn­taxe ; recréant par­fois un sens invi­sible, inau­dible dans la ver­sion conven­tion­nelle ; offrant un vide dans lequel l’environnement de la per­for­mance peut s’engouffrer et mul­ti­plier les chocs. C’est alors que les deux lan­gages s’unissent, que le plu­riel se sin­gu­la­rise.

Alain Marc, Laurent Maza : c’est après plu­sieurs lec­tures que j’ai remar­qué l’ordre alpha­bé­tique dans lequel les noms des deux créa­teurs sont impri­més sur la pochette du disque. Il ne pou­vait pas y avoir un autre ordre, l’un pré­cé­dant l’autre dans l’action, l’autre sui­vant l’un dans une quel­conque hié­rar­chie. Telle est sans doute la voix/​voie choi­sie par le couple poète et musi­cien : celle d’une poé­sie lit­té­raire et musi­cale quit­tant le papier pour cir­cu­ler dans le volume d’une salle publique, une poé­sie à trous d’air, à appels du vide au milieu des arias de la vie. Alain Marc et Laurent Maza ont fait une poé­sie-can­tate.

 

 

 

 

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