Amel Boudali, Siaka et autres poèmes

Par |2026-03-06T08:48:43+01:00 6 mars 2026|Catégories : Amel Boudali, Poèmes|

il n’a pas d’âge
Siaka
mais ses os ont parlé
disent-ils
entre 17,2 et 20,4
pré ci sé ment
il a juste l’âge
pour
tra­vers­er les déserts
de nos villes
pour compter
les pas la nuit
pour attendre
sa soupe dans la file
juste assez pour
épel­er son
prénom
et s’in­ven­ter un jour
quand notre nuit
l’englue
il n’a pas l’âge
la porte de l’hôtel
s’est refermée
comme une souche
sectionnée
ses cernes marquent
le temps
qui s’affole
des balafres
à la jugulaire
les mers enjambées
le sable dégluti
le GPS en panne
tant de traces
sur sa peau
dégorgée d’eau salée
qu’il ne compte
plus les ans
Siaka
il rêve les jours

il a l’âge
des pre­mières aubes
Siaka
sur la plage ébloui
il hurle
un loup de mer
suf­foque sur la rive
le canoë se dégonfle
et les autres
qu’il n’a pas vu
tomber
les sans gilets
les fatigués
les pas chanceux
chantent depuis
à son oreille

il a l’âge
des nuits apocalyptiques
zébrées d’écrans stellaires
de smart­phones tout
bêtes
sans leur barre de connexion
clapo­tis gargouillant,
des mon­stres d’homère
remon­tent du poème
pour cogn­er à la coque.
Et il pense Siaka
que celui qui
a ten­té de dénombrer
les cernes de ses os
sectionnés,
celui-là ne sait pas
compter

ce ne sont pas
des années
qui mesurent
ces jours
mais des cataclysmes
des aurores
des rêves de jours.

Le Papi­er

tu t’ap­pliques
à écrire ton nom
à for­mer tes lettres
en alpha­bet latin
et tu ris
de l’épeler
dans cette langue
de peler
sa peau de souffre
de séch­er les larmes
qui ont gout­té sur
le sen­tier parcouru
jusqu’à
cette orthographe
tu prends
le bout de papier
le considères
tu l’éloignes de tes yeux
tu les plisses
comme tu as vu
faire
l’homme derrière
sa vit­re de verre
à la préfecture
tu poursuis
ta ligne
tu répètes
têtu le mot
ton nom
qui a voyagé
plus que toi
te semble-t-il
du grabar des manuscrits
au for­mu­laire de régularisation
tu t’inquiètes
ces let­tres que ta mère
a sig­illées au creux
de ton nombril
les reconnaîtra-t-elle
dans ces nou­veaux habits
feutrés
on vieil­lit, quand
on part, madame,
me dis-tu,
j’é­tais petit Davit
dans le cœur de ma mère
me voilà David
tra­ver­sant les frontières
sans le papier
tu reviens
triomphant
un matin d’hiver
com­ment je parle
là madame
comme l’oiseau
je réponds
dans ton regard
déchiré par
la cime
d’Ararat
le défi
je vais demander
le papier
et il va m’accepter
je parle

main­tenant
j’écris
maintenant
je veux vivre
maintenant
je lui crierai
au papier
des mots de fleurs
arrachés dans
la traversée
je chanterai
le perce-neige du Karabagh
et
je cacherai entre
les lignes
de mon papier
les myosotis
de nos fantômes
massacrés.

∗∗∗

∗∗∗Les Nuits d’Alger

Les étourneaux suturent
           de leur penne métallique
                                   les brèch­es de l’espoir

et se ruent aux abois et fumantes
les cav­al­cades des 5 juil­let dans les rues d’Alger
se dévorent avides
les fureurs des jouis­sances avortées
dans la grande nuit hale­tante africaine
où sus­pendus aux soupirs de l’histoire
tres­saut­ent les cœurs gros de semences
où bruis­sent les soupirs des révoltées et des jeunes d’octobre
et tintinnab­u­lent au loin les têtes décapitées
trophées de l’ar­bre du boucher
elles repoussent sans fin
sur des ter­res de mémoire fumi­er des siè­cles passés
arrosées aux sen­teurs du sul­tan des forêts
et leurs bouch­es pollinisées feu­lent d’amour
per­lent d’humidité
et crachent le chant qui empour­pre nos gorges
sur leurs paupières ressuscitées
parois de nos terreurs
s’écrivent les signes
qui se révéleront à nous
plus tard
sur les pages du désert, mer dans le dos
sitôt vus citadelle figée
signes dis­sous et effacés
et le bouch­er chauf­fé à blanc
zèbre l’air de son coutelas.
Nuits d’Alger
où s’en­gouf­frent les rêves d’indépendance,
quand Maké­ba répète en boucle
Houria
et d’où s’échap­pent les larmes du temps :
mur­mu­ra­tion étouffée
déter­rée et ten­due à la corde de l’horizon.
Sem­piter­nel froufrou
des rémiges qui
se remé­morent à
l’in­stant-même du battement
la route sanglante qui ourle le ciel à
Alger.
Samir-étourneau
déchire la baie
de son vol.
Mémoire évidée
à jamais mise au jour.

Langue mater­nelle

la langue qui se meurt dans les pos­til­lons croupis des ordres crachés
la langue ravalée la langue sus­pendue à votre glotte trop étroite
la langue frémis­sante aux racines déterrées
la langue à jamais plurielles sin­guli­er dans un monde uniforme
aux règles d’orthographe et aux cor­recteurs d’âmes

parce que

la langue de ma géo­gra­phie intime a soif des traces de sel séché sur votre peau
après les grandes baig­nades inno­centes de l’été
avant les grands massacres
elle lèche les atlas des explo­rateurs pour fauss­er les routes assassines
ma langue délivre du passé et des stat­ues de sel
elle tresse dans la nuit des voiles ensanglantées
que regar­dent voguer au loin dans le mitan de l’infini
les chiba­n­is d’Al­ger, de Mar­seille et d’Oran
elle compte les sac­ri­fices de ceux qui sont sous l’eau
elle brame la vic­toire au goût de corps gonflés
au goût de corps jetés dans les eaux du milieu
pour que les autres passent
elle s’alour­dit du poids des ques­tions sans réponse
elle désem­bue le masque du plongeur
qui voit flot­ter comme des pois­sons d’or
les ven­tres tout blan­chis des enfants du bôti
détrousse les robes lour­des qui con­damnent dans l’eau
ma langue regarde d’en-dessous et voit à travers

ma langue relie relit des mots rêvés
les mots crachés dans les cris de la barque
elle s’al­longe, s’élonge
débar­cadère mouvant
sur elle tous les maux d’Afrique
se ruent tels les gnous
et tra­versent les siècles
ma langue-jetée grince
et ses cordages tanguent dans les vents
de l’ouest
elle main­tient le cap
et déjoue
la tec­tonique des plaques

Le Grand bain

Alzheimer, alzheimeurt
finale marine des vies,
sil­hou­ette envasée dans les baïnes du temps, les pieds enrochés aux côtes escarpées de tes mille moi 
qui brasil­lent, tes cheveux de lichen s’é­tal­ent dans le jusant et tes mains de gisant rouil­lées de brun 
enca­gent les vents, l’oeil amusé, tu déracines ta tête des nuits océanes et tu con­tem­ples les ancres 
qui te lestent, ne remonte pas le courant, tu mur­mures, laisse-toi aller, ma fille, laisse-moi aller, le
Nep­tune de Cherchell attend son dû, là-bas la crique, mou­vante dormeuse, immo­bile inquiétude,
m’aspire vers la fiancée encornée de cierges sur la vieille jument blanche de l’éc­ume. Car­avelle de
cor­saires sutu­rant les deux rives, ton grand corps évidé s’al­longe dans le soir, étreint l’en­ceinte de
Saint-Mar­tin pour échouer aux pieds du Chenoua.

Extraits de Mers, édi­tions Lan­sk­ine, 2026.

Présentation de l’auteur

Amel Boudali

Amel Boudali est née en Algérie. Elle a vécu dans une famille fran­coph­o­ne dont l’i­den­tité cul­turelle pre­nait sa source dans la com­plex­ité et la pro­fonde richesse de l’his­toire algéri­enne. Elle a gran­di dans l’év­i­dence d’une langue qu’elle con­sid­érait comme son ter­ri­toire, le français, mais égale­ment, dans la nos­tal­gie de deux langues, le berbère et l’arabe, dont elle ressent plus que jamais les douleurs fan­tômes. L’écri­t­ure est, à bien des égards, l’ex­plo­ration de ces douleurs et la quête de
mémoires qui les tra­versent. Elle a quit­té l’Al­gérie lors de la décen­nie noire et elle a pour­suivi ses étude sec­ondaires en France.
Elle a con­sacré ses études supérieures à la poésie de Mohammed Dib et Guille­vic. Elle a recher­ché les con­nivences qui reli­aient un poète bre­ton à un écrivain algérien et leur quête ardente d’une poésie à hau­teur d’êtres.
Elle pub­lie des lec­tures d’œuvres (poésie arabo­phone entre autres) sur son blog Cul­tures Plurielles. Elle est atten­tive à la ques­tion du désas­tre dans la lit­téra­ture arabo­phone et plus générale­ment à l’ex­pres­sion des mémoires dolentes et enfouies dans toute poésie. Elle enseigne dans le sec­ondaire depuis une quin­zaine d’an­nées et se con­sacre à l’al­phabéti­sa­tion de jeunes réfugié‑e‑s en Nor­mandie. En 2026, elle pub­lie son pre­mier recueil Mers aux édi­tions Lan­sK­ine (2026). Cer­tains de ses
poèmes sont traduits en ital­ien et en espagnol.

Bibliographie

Elle pub­lie aux édi­tions Lan­sK­ine le recueil Mers (2026).

 

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