il n’a pas d’âge
Siaka
mais ses os ont parlé
disent-ils
entre 17,2 et 20,4
pré ci sé ment
il a juste l’âge
pour
traverser les déserts
de nos villes
pour compter
les pas la nuit
pour attendre
sa soupe dans la file
juste assez pour
épeler son
prénom
et s’inventer un jour
quand notre nuit
l’englue
il n’a pas l’âge
la porte de l’hôtel
s’est refermée
comme une souche
sectionnée
ses cernes marquent
le temps
qui s’affole
des balafres
à la jugulaire
les mers enjambées
le sable dégluti
le GPS en panne
tant de traces
sur sa peau
dégorgée d’eau salée
qu’il ne compte
plus les ans
Siaka
il rêve les jours
il a l’âge
des premières aubes
Siaka
sur la plage ébloui
il hurle
un loup de mer
suffoque sur la rive
le canoë se dégonfle
et les autres
qu’il n’a pas vu
tomber
les sans gilets
les fatigués
les pas chanceux
chantent depuis
à son oreille
il a l’âge
des nuits apocalyptiques
zébrées d’écrans stellaires
de smartphones tout
bêtes
sans leur barre de connexion
clapotis gargouillant,
des monstres d’homère
remontent du poème
pour cogner à la coque.
Et il pense Siaka
que celui qui
a tenté de dénombrer
les cernes de ses os
sectionnés,
celui-là ne sait pas
compter
ce ne sont pas
des années
qui mesurent
ces jours
mais des cataclysmes
des aurores
des rêves de jours.
Le Papier
tu t’appliques
à écrire ton nom
à former tes lettres
en alphabet latin
et tu ris
de l’épeler
dans cette langue
de peler
sa peau de souffre
de sécher les larmes
qui ont goutté sur
le sentier parcouru
jusqu’à
cette orthographe
tu prends
le bout de papier
le considères
tu l’éloignes de tes yeux
tu les plisses
comme tu as vu
faire
l’homme derrière
sa vitre de verre
à la préfecture
tu poursuis
ta ligne
tu répètes
têtu le mot
ton nom
qui a voyagé
plus que toi
te semble-t-il
du grabar des manuscrits
au formulaire de régularisation
tu t’inquiètes
ces lettres que ta mère
a sigillées au creux
de ton nombril
les reconnaîtra-t-elle
dans ces nouveaux habits
feutrés
on vieillit, quand
on part, madame,
me dis-tu,
j’étais petit Davit
dans le cœur de ma mère
me voilà David
traversant les frontières
sans le papier
tu reviens
triomphant
un matin d’hiver
comment je parle
là madame
comme l’oiseau
je réponds
dans ton regard
déchiré par
la cime
d’Ararat
le défi
je vais demander
le papier
et il va m’accepter
je parle
maintenant
j’écris
maintenant
je veux vivre
maintenant
je lui crierai
au papier
des mots de fleurs
arrachés dans
la traversée
je chanterai
le perce-neige du Karabagh
et
je cacherai entre
les lignes
de mon papier
les myosotis
de nos fantômes
massacrés.
∗∗∗
∗∗∗Les Nuits d’Alger
Les étourneaux suturent
de leur penne métallique
les brèches de l’espoir
et se ruent aux abois et fumantes
les cavalcades des 5 juillet dans les rues d’Alger
se dévorent avides
les fureurs des jouissances avortées
dans la grande nuit haletante africaine
où suspendus aux soupirs de l’histoire
tressautent les cœurs gros de semences
où bruissent les soupirs des révoltées et des jeunes d’octobre
et tintinnabulent au loin les têtes décapitées
trophées de l’arbre du boucher
elles repoussent sans fin
sur des terres de mémoire fumier des siècles passés
arrosées aux senteurs du sultan des forêts
et leurs bouches pollinisées feulent d’amour
perlent d’humidité
et crachent le chant qui empourpre nos gorges
sur leurs paupières ressuscitées
parois de nos terreurs
s’écrivent les signes
qui se révéleront à nous
plus tard
sur les pages du désert, mer dans le dos
sitôt vus citadelle figée
signes dissous et effacés
et le boucher chauffé à blanc
zèbre l’air de son coutelas.
Nuits d’Alger
où s’engouffrent les rêves d’indépendance,
quand Makéba répète en boucle
Houria
et d’où s’échappent les larmes du temps :
murmuration étouffée
déterrée et tendue à la corde de l’horizon.
Sempiternel froufrou
des rémiges qui
se remémorent à
l’instant-même du battement
la route sanglante qui ourle le ciel à
Alger.
Samir-étourneau
déchire la baie
de son vol.
Mémoire évidée
à jamais mise au jour.
Langue maternelle
la langue qui se meurt dans les postillons croupis des ordres crachés
la langue ravalée la langue suspendue à votre glotte trop étroite
la langue frémissante aux racines déterrées
la langue à jamais plurielles singulier dans un monde uniforme
aux règles d’orthographe et aux correcteurs d’âmes
parce que
la langue de ma géographie intime a soif des traces de sel séché sur votre peau
après les grandes baignades innocentes de l’été
avant les grands massacres
elle lèche les atlas des explorateurs pour fausser les routes assassines
ma langue délivre du passé et des statues de sel
elle tresse dans la nuit des voiles ensanglantées
que regardent voguer au loin dans le mitan de l’infini
les chibanis d’Alger, de Marseille et d’Oran
elle compte les sacrifices de ceux qui sont sous l’eau
elle brame la victoire au goût de corps gonflés
au goût de corps jetés dans les eaux du milieu
pour que les autres passent
elle s’alourdit du poids des questions sans réponse
elle désembue le masque du plongeur
qui voit flotter comme des poissons d’or
les ventres tout blanchis des enfants du bôti
détrousse les robes lourdes qui condamnent dans l’eau
ma langue regarde d’en-dessous et voit à travers
ma langue relie relit des mots rêvés
les mots crachés dans les cris de la barque
elle s’allonge, s’élonge
débarcadère mouvant
sur elle tous les maux d’Afrique
se ruent tels les gnous
et traversent les siècles
ma langue-jetée grince
et ses cordages tanguent dans les vents
de l’ouest
elle maintient le cap
et déjoue
la tectonique des plaques
Le Grand bain
Alzheimer, alzheimeurt
finale marine des vies,
silhouette envasée dans les baïnes du temps, les pieds enrochés aux côtes escarpées de tes mille moi
qui brasillent, tes cheveux de lichen s’étalent dans le jusant et tes mains de gisant rouillées de brun
encagent les vents, l’oeil amusé, tu déracines ta tête des nuits océanes et tu contemples les ancres
qui te lestent, ne remonte pas le courant, tu murmures, laisse-toi aller, ma fille, laisse-moi aller, le
Neptune de Cherchell attend son dû, là-bas la crique, mouvante dormeuse, immobile inquiétude,
m’aspire vers la fiancée encornée de cierges sur la vieille jument blanche de l’écume. Caravelle de
corsaires suturant les deux rives, ton grand corps évidé s’allonge dans le soir, étreint l’enceinte de
Saint-Martin pour échouer aux pieds du Chenoua.
Extraits de Mers, éditions Lanskine, 2026.















