> Arpa, n°106-107

Arpa, n°106-107

Par |2018-08-19T17:48:56+00:00 26 juin 2013|Catégories : Revue des revues|

 

Au mitan du prin­temps 2013 a paru le der­nier numé­ro de la revue de Poésie Arpa, numé­ro double agré­men­té d'une belle cou­ver­ture bleue sur laquelle est repro­duite une carte du monde, peu­plée du mot poé­sie. Le titre choi­si pour ce prin­temps est map­pe­mondes.

Nous entrons, dès la cou­ver­ture, dans une énigme : quelle est la rai­son de ce plu­riel appli­qué au mot map­pe­mondes alors qu'une carte uni­forme repré­sente la terre habi­tée de poé­sie ?

L'explication la plus évi­dente, celle se fai­sant jour dès que nous tour­nons les pages de ce numé­ro d'une richesse excep­tion­nelle, réside dans le fait que pour Arpa, il y a des mondes poé­tiques, et non un seul. Ce numé­ro 106-107 met à l'honneur des poètes du Portugal, de Chine, d'Allemagne, d'Espagne, des USA, d'Italie, du Japon, de Grande-Bretagne, du Maroc, du Cameroun, d'Irlande, du Brésil, de Suisse, du Canada, etc… Il y aurait donc des map­pe­mondes poé­tiques. Mais alors, pour­quoi avoir repro­duit la carte de notre monde actuel, avec la répé­ti­tion du mot poé­sie comme garant de l'unité de cette carte ?

Cette inter­ro­ga­tion nous conduit sou­dain à rela­ti­vi­ser notre inter­pré­ta­tion de la séman­tique de cou­ver­ture, et à consi­dé­rer l'affaire d'une toute autre façon. Il y aurait donc la poé­sie, mais, selon le titre, plu­sieurs cartes du monde. Et celle que choi­sit de repré­sen­ter Arpa sur sa cou­ver­ture est la carte de la poé­sie. A l'exclusion d'autres cartes, ne conte­nant pas le poème.

Nous pou­vons donc lire cette cou­ver­ture du der­nier Arpa comme une dis­crète reven­di­ca­tion : la carte du monde poé­tique vient se sur-impri­mer sur la carte du monde actuel. Il y aurait donc deux cartes, deux mondes, et Arpa, silen­cieu­se­ment, hum­ble­ment, prend acte de la par­ti­tion du monde : celle oppo­sant la poé­sie, qui est la vie si l'on consi­dère, comme Baudelaire, que Poésie et Vie étaient un ; et celle igno­rant la poé­sie, donc igno­rant la vie et tra­vaillant pour le nihi­lisme tota­le­ment orga­ni­sé ayant péné­tré toutes les couches de notre culture, de notre com­plexion humaine, des struc­tures de la socié­té, des rap­ports de genre, de notre appré­hen­sion de la terre, etc…

Nous ne sommes plus dans la pro­phé­tie de la catas­trophe, nous ne sommes plus dans l'annonce d'un conflit mon­dial immi­nent, nous sommes aujourd'hui entrés dans la par­ti­tion du monde, et cette par­ti­tion divise le monde en deux : le nihi­lisme orga­ni­sé par le Simulacre, et la Vie.

Qui n'est pas pour la vie est contre le monde. Qui n'est pas pour le Poème est contre la vie. Cette par­ti­tion, per­cep­tible dans le titre d'Arpa, n'aura de cesse de s'accentuer et d'opposer deux clans, deux groupes, deux huma­ni­tés, et les vio­lences qui ont cours aujourd'hui risquent de n'être que des cha­maille­ries infan­tiles face à la vio­lence pour la sur­vie de la vie qui s'annonce.

Le bio s'oppose à la culture hors sol. L'homme s'oppose à la femme. L'homme s'oppose à la terre. Le culte de l'opulence à la misère. Etc…

Aussi ouvrons-nous Arpa avec la cer­ti­tude d'avoir dans les mains de quoi nous faire quelques lignes d'extase, ce réser­voir à éner­gie vitale pour qui en man­que­rait pour pour­suivre le com­bat.

Pour choix ces frag­ments de poèmes, pio­chés dans cette antho­lo­gie mon­diale :

 

***

 

L'automne est aus­si calme
Qu'un pen­seur
Las de pen­ser. Cependant
Calme et poi­gnant
Il médite encore.

L'automne est aus­si clair
Qu'un agneau
Au fond de la prai­rie. Impuissant
Et si pur que le ciel
Sur lui se penche.

 

            Shu Cai (Chine)
           extrait de Extrême automne

 

***

 

Ou bien comme le poète s'étonne
de sa propre ins­pi­ra­tion
qui, reliant
une rive incon­nue à la sienne,
lui décou­vrit tout un conti­nent

 

            Reiner Kunze (Allemagne)
           extrait de Les des­cen­dants de Vasco de Gama

 

***

 

Inutile que tu insistes
pour repri­ser tes paroles
avec des fils d'espoir.

 

            Alicia Aza (Espagne)
           extrait de Désaffection

 

***

 

Dans le silence d'une nuit
maî­tresse de deux lunes propres
nos paroles éclairent
un lys blanc lumi­neux

 

            Alicia Aza (Espagne)
           extrait de Le silence d'un lys blanc

 

***

 

Tu veux savoir
le secret de la pierre,
la vision
qui bat dans ton crâne.

 

            Jim Barnes (USA)
           extrait de Ces mys­tères

 

***

 

Que le silence était doux et ter­rible et que cha­cun se deman­dait
pour­quoi ne sais-je pas par­ler pour­quoi ne puis-je pas agir
qu'est-ce qui me retient que de mains

 

            Fabio Pusterla (Italie)
           extrait de Procès-ver­bal des choses non dites

 

***

 

L'aveugle habi­tant le quar­tier
le sourd débar­quant du fer­ry
le bos­su à bord du 6h25
et aus­si le ban­quier de mon père
les ron­douillards les ché­tifs les chauves les hir­sutes
l'étudiant le bou­lan­ger le chau­dron­nier le marin
et puis comme moi les bons à rien

font la queue
aux portes d'un bor­del en fer for­gé
dans l'Istanbul des fau­bourgs

 

            Moris Farhi (Turquie)
            extrait de Les affa­més font la queue

 

***

 

Une porte ouverte
Et d'entrée
Une gale­rie
Une gale­rie d'art
Une gale­rie d'art sou­ter­raine
On des­cend

La nuit
La chaux
Les murs
L'aube
Le plat cui­sant

Nourrir
Donner à man­ger
A l'espoir.

 

            Aziz Zaâmoune (Maroc)
           extrait de Blancheur

 

***

 

Voilà un petit aper­çu de nos pré­fé­rences, de la quin­tes­sence de ce qui se joue ici, par Arpa, et que reven­dique Recours au Poème, cette carte du monde du poème appe­lé par un monde en attente de poé­sie, comme une terre assé­chée épon­geant la moindre source impol­luée pour conti­nuer ses rêves por­teurs d'une huma­ni­té ré axée sur la vie et non sur son envers, por­teurs de chants ter­riens pour l'agrément des étoiles, celles du micro­cosme, celles du macro­cosme.

 

 

X