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Artichaut, revue de création littéraire

Par | 2017-12-28T11:24:12+00:00 29 octobre 2017|Catégories : Revue des revues|

J’ai décou­vert Artichaut par hasard au Marché de la poé­sie 2017. Non, je ne cher­chais pas des légumes, mais La moi­tié du four­bi et, ce fai­sant, j’ai trou­vé Artichaut. J’ai été immé­dia­te­ment frap­pée par les qua­li­tés édi­to­riales du #1 | révo­lu­tions.

Le car­touche, com­pre­nant le logo (qui repré­sente un arti­chaut sty­li­sé) et le titre de la revue (« arti­chaut : revue de créa­tion lit­té­raire »), est sus­pen­du au centre du bord supé­rieur de la cou­ver­ture, qui met en avant une des œuvres de l’artiste invité(e). Le long du bord infé­rieur, le titre du numé­ro. Cette géo­gra­phie de la cou­ver­ture fonc­tionne à mer­veille, et attire immé­dia­te­ment l’œil.

Sur la pre­mière page de la revue, le MANIFESTE CHAUD, dont je repro­duis ici le texte (sans sa mise en page) :

C’est un char­don brû­lant que l’on a domes­ti­qué, culti­vé et man­gé froid. Il a un cœur comes­tible deux fois l’an – trois fois les bonnes années – qui est une inflo­res­cence sans fleurs. Il a un bon fond, géné­reux récep­tacle des maux des autres qu’il accueille sans pré­ju­gé, encou­ra­geant tou­jours la mise en mots. Une après-midi mélan­co­lique il est né, dans la cha­leur d’Afrique du Nord où son nom est une épine de la terre. Il conti­nue­ra d’être culti­vé tant qu’il nour­ri­ra ; de l’art du chaud nous for­ge­rons demain un cœur plus vaste – ou nous étouf­fe­rons.

Le som­maire pré­sente le détail des œuvres des 7 auteur(e)s rete­nus lors de l’appel à textes, de l’auteur(e) et de l’artiste invité(e)s. Chaque auteur(e) est introduit(e) par une page bio­gra­phique pro­po­sant un « accom­pa­gne­ment » à la lec­ture de son texte. Ainsi, pour Nous irons pieds nus comme l’Ire des Volcans, poème de Raphaël Sarlin-Joly publié dans le #1 (un autre de ses poèmes, Révélant sur la Grève Quelques Corps immo­biles, est publié dans le #2), il nous est pro­po­sé de regar­der Alphaville de Jean-Luc Godard. Les accom­pa­gne­ments peuvent être des livres (essais, fic­tion…), des œuvres pic­tu­rales, des films, des séries télé­vi­sées, des chan­sons ou même des pro­me­nades…

Les contri­bu­tions sont le plus sou­vent des nou­velles dans le registre du réa­lisme magique, mais la revue est éga­le­ment ouverte aux pro­po­si­tions poé­tiques. Très cohé­rentes, elles donnent une cou­leur d’ensemble, non seule­ment aux numé­ros, mais à la revue.

Un monde ouvert, absurde, à la limite du rêve et de la dys­to­pie, sym­bo­li­sé par le choix des artistes invi­tés à ce jour : Fanny Béguély pour le #1, et Seung-Hwan Oh pour le #2. Ils ont en com­mun de tra­vailler à par­tir du papier pho­to­sen­sible. Fanny Béguély réa­lise ain­si des Chimigrammes, ou « peinture[s] sur papier pho­to­sen­sible. L’artiste des­sine sur des sup­ports argen­tiques rares et anciens à l’aide de pro­duits chi­miques, sus­ci­tant des réac­tions qui se pour­suivent par­fois dans la durée. » Seung-Hwan Oh, quant à lui, a pro­cé­dé ain­si pour sa série Impermanence : il « a dépo­sé un cham­pi­gnon sur le film pho­to­gra­phique. Après un ou deux étés d’incubation à Séoul, la pel­li­cule dévo­rée révé­lait les sil­houettes fan­to­ma­tiques de ses sujets : por­traits bri­sés, lacé­rés, usés par le temps. » Ces pro­jets artis­tiques pro­posent une réflexion sur la nature de la pho­to­gra­phie et sa maté­ria­li­té, sur le temps qui passe, sur la subli­ma­tion pro­vo­quée par l’introduction d’un élé­ment étran­ger (des pro­duits chi­miques, un cham­pi­gnon). Quelque chose dis­pa­raît, quelque chose se crée.

Les textes des auteures invi­tées sont posi­tion­nés l’un en fin de numé­ro (Le Jardin aux roses de Cristen Hemingway Jaynes, pour le #1) et l’autre en ouver­ture (Nom fémi­nin d’Anne-Charlotte Husson, pour le #2). Notons que la nou­velle Le Jardin aux roses, écrite par l’arrière-petite-fille d’Hemingway, est pro­po­sée en ver­sion fran­çaise (tra­duc­tion par Laurent Barucq et Justine Granjard) puis amé­ri­caine.

Je connais­sais, par ailleurs, le tra­vail d’Anne-Charlotte Husson à tra­vers la bande des­si­née docu­men­taire Le fémi­nisme, publiée chez Le Lombard dans la col­lec­tion La petite bédé­thèque des savoirs. Nom fémi­nin vient par­ti­ci­per, de manière brève et per­cu­tante, au débat actuel autour de l’écriture inclu­sive.

En fin de numé­ro, dans une sorte de mise en abîme de ce que nous avons décou­vert, une biblio­gra­phie sélec­tive nous est pro­po­sée. Un jeu sur la typo­gra­phie en varie les entrées qui, par leur diver­si­té, font feu de tout bois et nous invitent à la séren­di­pi­té. On ouvre alors de nou­veau le rabat du numé­ro, et on lit, sur la page de garde finale, « Pour par­ti­ci­per à nos appels à textes : www​.lechar​don​lit​te​raire​.com/ ». L’envie est déjà là. On attend le pro­chain appel, et il est cer­tain qu’on y répon­dra. Irrésistiblement. Et qu’on ira assis­ter à la ren­contre « Naissance et pers­pec­tives d’Artichaut », pro­po­sée dans le cadre du Salon de la Revue le dimanche 12 novembre, salle Christiane Tricoit, de 16h30 à 17h30.

Artichaut, revue de création littéraire #1 - révolutions

Artichaut, revue de créa­tion lit­té­raire
#1 | révo­lu­tions
140x205mm, 128 pages, bro­ché, rabat cou­vrant
15 €

Artichaut, revue de création littéraire #2 - personne

Artichaut, revue de créa­tion lit­té­raire
#2 | per­sonne
140x205mm, 128 pages, bro­ché, rabat cou­vrant
15 €

 Interview par mail de Justine Granjard, 28 octobre 2017

Quel a été le point de départ de votre pro­jet ?
Artichaut est née d’une pra­tique per­son­nelle. Je cher­chais des revues sus­cep­tibles de me don­ner envie d’envoyer des textes. J’ai fait de jolies décou­vertes, mais qui m’ont sur­tout don­né envie de créer ma propre revue ! Je tra­vaillais déjà dans l’édition, j’avais envie de mon­ter un pro­jet toute seule, Artichaut en a été l’occasion. 
Je connais­sais presque tous les membres du comi­té aupa­ra­vant : ce sont d’anciens cama­rades de l’école, ce sont des ami·es. Je sou­hai­tais com­po­ser un comi­té de lec­ture avec des femmes et des hommes aux per­son­na­li­tés toutes très dif­fé­rentes, aux sen­si­bi­li­tés par­fois oppo­sées, qui se retrouvent dans le plai­sir du texte et le désir d’adopter une pos­ture bien­veillante. Je ne savais abso­lu­ment pas ce qu’allaient don­ner les pre­mières réunions. Mais ça a fonc­tion­né tout de suite. 
Comment vous est venue l’idée d’utiliser le concept de l’artichaut comme sym­bole de votre revue ?
Ce n’était pas du tout un concept. J’écrivais un texte (tou­jours en cours) inti­tu­lé pro­vi­soi­re­ment « Artichaut ». Les deux pro­jets nés simul­ta­né­ment ont pris le même nom dans mon esprit. Et j’aimais la réac­tion per­plexe des per­sonnes à qui j’ai dit le nom pour la pre­mière fois. Cet objet du quo­ti­dien, humble et pour­tant sophis­ti­qué, rond et piquant, acces­sible et com­plexe… tout ce qu’évoque ce mot me plaît, et fonc­tionne de manière très cohé­rente sans que cela ait été for­cé­ment pen­sé au préa­lable. Maintenant, tout le monde vient me voir avec des his­toires autour de l’artichaut, tout le monde m’envoie des pho­tos d’artichauts : cet objet banal s’est trou­vé sou­dain inves­ti de sens, et de sens très variés. 
Comment ont été éla­bo­rés les prin­cipes gra­phiques de la revue (le tra­vail sur la typo­gra­phie, le rabat, les pages de cou­leur…) ? Sont-ils conco­mi­tants ou consé­cu­tifs de votre pro­jet lit­té­raire ? Et, ques­tion sub­si­diaire : quel est le pro­fil des membres de l’équipe (au vu de la beau­té plas­tique de votre revue) ?
Je suis édi­trice et je viens du monde de ce qu’on appelle les « beaux livres » : livres d’art, livres illus­trés qui néces­sitent un trai­te­ment gra­phique et de fabri­ca­tion par­ti­cu­liers. Dans ce monde-là, nous ado­rons toutes les petites ori­gi­na­li­tés de fabri­ca­tion ! J’ai pen­sé à ce rabat cou­vrant immé­dia­te­ment, en réfé­rence à une mai­son indé­pen­dante appe­lée Les édi­tions du Chemin de Fer qui a publié un magni­fique inédit de Claude Simon il y a quelques années. Ensuite, j’ai tra­vaillé avec une talen­tueuse jeune gra­phiste, Mélissandre Pyot, pour la concep­tion de la maquette et du prin­cipe de cou­ver­ture. Elle a conçu le logo à par­tir d’un des­sin qu’avait réa­li­sé une artiste tatoueuse, Maïssa Bénallègue, qui est aus­si membre du comi­té de lec­ture. Je tenais à ces jeux typo­gra­phiques que l’on retrouve en ouver­ture et en fer­me­ture de la revue : le jeu typo­gra­phique et la typo­gra­phie en elle-même sont les lieux où l’écrit et l’art gra­phique se rejoignent. Et, comme j’ai long­temps fait des biblio­gra­phies uni­ver­si­taires dans les règles de l’art (je suis issue d’une for­ma­tion lit­té­raire), je trou­vais amu­sant de décons­truire la biblio­gra­phie à tra­vers ces jeux typos, pour réin­tro­duire de la vie et du mou­ve­ment dans ces formes figées. Mélissandre a donc signé la maquette du #1, qui a été reprise et légè­re­ment modi­fiée par un autre gra­phiste, Noël Pinsard, pour le #2. Je touche moi-même de plus en plus à la ques­tion gra­phique, par inté­rêt bien sûr, mais aus­si pour des ques­tions de bud­get !
Les membres du comi­té, qui font par­tie de l’équipe per­ma­nente d’Artichaut, ont des pro­fils très variés : j’ai men­tion­né Maïssa Bénallègue qui est tatoueuse, mais il y a aus­si Cyril Barde, pro­fes­seur en CPGE et doc­to­rant en lit­té­ra­ture, Elara Bertho, cher­cheuse au CNRS et spé­cia­liste des lit­té­ra­tures afri­caines ; Eléonore Devevey, doc­to­rante et édi­trice qui s’intéresse aux liens entre anthro­po­lo­gie et lit­té­ra­ture ; Vladimir Hugot, dan­seur à l’opéra et acteur ; et Laurent Barucq, tra­duc­teur lit­té­raire qui a une connais­sance impres­sion­nante de l’édition indé­pen­dante. 
Comment déci­dez-vous du thème des numé­ros ? Avez-vous éla­bo­ré un plan sur plu­sieurs numé­ros en pré­voyant les appels futurs ? Je me pose ces ques­tions du fait même de la cohé­rence des textes publiés et des thèmes des numé­ros.
Je tra­vaille de manière assez intui­tive, en fonc­tion des envies, des inté­rêts (ou lubies) du moment. Je sou­mets mes pro­po­si­tions de thèmes au comi­té, qui les valide ou non. J’ai déjà les trois pro­chains thèmes en tête oui, ain­si que les artistes invité·es qui ont déjà été, pour la plu­part, contacté·es. 
Combien avez-vous reçu de textes pour cha­cun des 2 numé­ros ? Quand un nou­vel appel à textes sera-t-il pro­po­sé ? J’ai l’impression que vous conce­vez chaque numé­ro comme une méta-œuvre, col­lec­tive.
Pour le #1, nous n’avions reçu qu’une tren­taine de textes, et nous avions été impressionné·es par la qua­li­té des pro­po­si­tions. Nous n’en avions que trente, mais nous avons eu le luxe de choi­sir, et même de nous confron­ter à quelques dilemmes dans ces choix. Pour le #2, nous en avons reçu une cen­taine, donc le tra­vail a tout de suite été plus impor­tant, notam­ment pour répondre à tout le monde indi­vi­duel­le­ment (chose que je sou­haite conti­nuer de faire le plus long­temps pos­sible). Le nou­vel appel à textes sera com­mu­ni­qué dans les semaines à venir, avant le Salon de la Revue.
Oui, j’aime cette idée d’une oeuvre col­lec­tive, où les indi­vi­dua­li­tés s’expriment pour­tant dans leurs dif­fé­rences. Chaque feuille d’un arti­chaut pré­sente des teintes, des tailles, des formes diverses. Pourtant, tout se tient, autour du cœur. 
L’auteur invi­té ne par­ti­cipe pas à l’appel à textes ? Vous le connais­sez déjà et lui pro­po­sez de par­ti­ci­per ? L’artiste invi­té éga­le­ment ? Comment conce­vez-vous leur rôle de pivot dans le numé­ro ? Une sorte de fil rouge, de tamis orien­tant notre vision du thème ?
Les autrices invi­tées (car, pour l’instant, il n’y a eu que des femmes) ont eu carte blanche sur le thème. Elles n’ont pas par­ti­ci­pé à l’appel, puisque la publi­ca­tion de leur texte est assu­rée. Nous les invi­tons car nous les savons sus­cep­tibles de pro­po­ser des éclai­rages sin­gu­liers sur le thème, ou adop­tant des formes, repré­sen­tant des cou­rants d’écriture qui font sens pour nous, tou­jours en lien avec ledit thème. Je ne conçois pas vrai­ment les oeuvres repro­duites au centre du volume comme un pivot. Plutôt un coeur ! Je crois que l’idée du fil rouge est bonne, mais j’ai sou­vent eu l’impression à la lec­ture des numé­ros finis que ce fil rouge reliait les textes de manière très natu­relle, très orga­nique, et assez impré­vi­sible. Il y a par exemple des effets d’échos entre des textes sélec­tion­nés à l’issue de l’appel, que nous ne remar­quons qu’au moment d’éditer les textes après sélec­tion. Je pense que cela s’est pro­duit pour les deux numé­ros exis­tants, et j’espère que ça va conti­nuer de se pro­duire sur les pro­chains. Nous ne for­çons pas la cohé­rence de cet ensemble si hété­ro­gène : elle se des­sine natu­rel­le­ment, et c’est très bien ain­si !
Les réfé­rences men­tion­nées après la bio­gra­phie des contri­bu­teurs sont-elles pro­po­sées par l’équipe et/​ou par l’auteur ? Quel rôle joue pour vous la biblio­gra­phie en fin de volume ? Et l’édito ?
Les accom­pa­gne­ments sont pro­po­sés et choi­sis par les autrices et auteurs, en accord avec l’équipe édi­to­riale. La biblio­gra­phie per­met de défi­nir l’univers qui a accom­pa­gné les membres du comi­té tout au long de la concep­tion du numé­ro. L’édito est le seul endroit où je m’exprime en mon nom (mais tou­jours « pour Artichaut ») sur le pro­jet : je ne le vou­lais pas for­cé­ment si per­son­nel au départ, mais c’est ain­si qu’il est né et lorsque j’essayais de l’écrire de manière moins intime, ça ne col­lait pas. Alors je me suis faite à l’idée d’y écrire « je ». 
Parlez-moi de la ren­contre pré­vue pour le salon de la revue.
C’est une grande chance pour nous, et je remer­cie encore André Chabin et Yannick Keravek d’Ent’revues qui nous ont pro­po­sé cette tri­bune pour pré­sen­ter la revue. Nous pen­sons dire quelques mots du pro­jet, répondre à quelques ques­tions sur le fonc­tion­ne­ment, sur l’avenir de la revue et les déve­lop­pe­ments que nous envi­sa­geons, et, sur­tout, lais­ser à deux auteurs que nous avons publiés (Raphaël Sarlin-Joly et Vanya Chokrollahi) l’occasion de lire leurs textes. Souvent je dois faire face à des réac­tions miti­gées lorsque je parle de “jeunes auteurs et autrices » : les gens ne s’attendent pas à lire des textes aus­si bons. J’aimerais que notre inter­ven­tion lors du Salon de la Revue soit l’occasion de décons­truire ces a prio­ri !
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Angèle Casanova

Angèle Casanova vit et tra­vaille dans le Territoire de Belfort. Née en 1976 à Libourne, tout près de Saint Émilion, elle a gran­di au milieu des vignes et des livres qu’elle emprun­tait à la biblio­thèque muni­ci­pale. Après ses études de phi­lo­so­phie, elle s’est orien­tée vers le métier de biblio­thé­caire, qu’elle exerce avec pas­sion depuis 15 ans.

A par­tir de 2006, elle déve­loppe un weblivre, Gadins et bouts de ficelles. Les gadins, pour les chutes, les ficelles, pour l’astuce et la capa­ci­té à se rele­ver.

Depuis 2014, elle envoie des textes aux revues et son pre­mier livre, Là où l’humain se planque, vient de paraître aux édi­tions Tarmac, dans la col­lec­tion Complément de lieu.

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