La langue maternelle de personne :
écrire en anglais en Israël

 

          J’ai gran­di dans la ban­lieue new-yorkaise, et l’idée qu’un jour je vivrais presque un tiers de ma vie en dehors des États-Unis ne m’avait jamais effleurée. Je n’avais pas imag­iné non plus qu’un jour je serais poète, et sûre­ment pas dans un pays où les langues (hébreu, arabe) ne seraient pas les miennes. Pour­tant, en 2001, à l’âge de vingt-deux ans, j’ai posé le pied sur la piste d’atterrissage de l’aéroport Ben-Gou­ri­on à Tel Aviv et fait la ren­con­tre des deux élé­ments dans lesquels j’allais me lover comme dans une cou­ver­ture durant les dix années suiv­antes : l’hébreu et la chaleur. Durant mes pre­miers mois en Israël, j’ai fait du bénévolat dans un kib­boutz, où j’ai ren­con­tré plus de locu­teurs d’hébreu, de français, d’espagnol, d’italien, de por­tu­gais, d’allemand et de sué­dois que d’anglais, même si la langue de prédilec­tion entre nous était l’anglais. Plus tard, quand j’ai don­né des cours à l’université de Tel Aviv, la langue mater­nelle de mes étu­di­ants s’avérait sou­vent être l’hébreu, l’arabe et le russe. Le fait d’écrire de la poésie en langue anglaise en Israël – un pays à la fois dynamique, pro­gres­sif et aux pris­es avec des trou­bles socio-poli­tiques sérieux –parais­sait être une voie improb­a­ble. Cepen­dant, alors que cette voie se dessi­nait, j’ai décou­vert ce que pou­vait sig­ni­fi­er écrire dans une langue que tant par­laient mais que peu entendaient.

            Avant d’avoir été hap­pée par la poésie d’ex­pres­sion anglaise, je l’ai été par l’ap­pren­tis­sage de l’hébreu. Au kib­boutz, les bénév­oles comme moi tra­vail­laient dans les champs ou à l’u­sine le matin, et nous nous ren­dions aux cours d’hébreu l’après-midi. Nous fai­sions aus­si beau­coup la fête, dans dif­férentes langues. J’ai ain­si appris com­ment dire « bière » en hébreu, en sué­dois, en espag­nol et en français (bira, öl, cerveza, et bière). Le mot vod­ka sem­blait uni­versel. Après mon séjour au kib­boutz, j’ai suivi des cours d’hébreu dans un oul­pan (une école d’hébreu) à Tel Aviv et je me suis inscrite en maîtrise de lit­téra­ture anglaise à l’u­ni­ver­sité de Tel Aviv, d’une part parce que j’ai tou­jours aimé étudi­er la lit­téra­ture, ayant fait une licence en lit­téra­ture com­parée aux États-Unis, et d’autre part parce que les cours étaient en anglais. Je devais suiv­re quelques unités d’un tronc com­mun en hébreu, mais cette langue ne con­stituerait pas un obsta­cle pour les autres cours, dis­pen­sés en anglais.

          Durant la pre­mière année de maîtrise, j’ai eu la chance de pou­voir suiv­re les cours de poésie anglaise et améri­caine des poètes d’ex­pres­sion anglaise Karen Alakalay-Gut et Rachel Tzvia Back. J’ai trou­vé par­ti­c­ulière­ment fasci­nant le tra­vail des poètes améri­cains Walt Whit­man, Charles Reznikoff, Muriel Rukeyser, Lorine Niedeck­er, Charles Olson et Adri­enne Rich, par­mi tant d’autres.  Dans un cours por­tant sur la poésie et le lieu, j’ai été trans­portée par un poème Lorine Niedeck­er, inti­t­ulé  « My Life by Water » : « My life / by water – / Hear  // spring’s first frog / or board… » Lorine Niedeck­er a écrit ses poèmes sur les berges du fleuve Rock Riv­er, dans le Wis­con­sin, et je les ai décou­verts à Tel Aviv. Les grenouilles ne vivent pas dans la Mer Méditer­ranée, et pour­tant, il me sem­blait que Lorine Niedeck­er avait réus­si à ren­dre la ryth­mique de cette Méditer­ranée qui me cap­ti­vait tant. Ma fas­ci­na­tion pour la poésie améri­caine s’est accrue à mesure que le semes­tre avançait. Quelques années plus tard, je me suis retrou­vée en train d’écrire une thèse de doc­tor­at au sujet de l’in­flu­ence de Walt Whit­man sur la poé­tique juive.

          Alors que je fai­sais de la recherche sur ce tra­vail poé­tique, j’ai com­mencé à ressen­tir le désir, comme un ruis­seau avant de se jeter dans un fleuve, d’écrire mes pro­pres poèmes. Ce désir était si puis­sant qu’il m’a poussée à m’in­scrire à un ate­lier d’écri­t­ure pro­posé par le départe­ment d’anglais, ani­mé par l’Is­raéli­enne Rebec­ca Rass, écrivain d’ex­pres­sion anglaise. C’est dans cet ate­lier, et grâce aux encour­age­ments de Rebec­ca, que j’ai com­pris que je devais con­tin­uer à écrire de la poésie. La « voix » qui nais­sait en moi était indé­ni­able­ment anglo­phone, même si l’hébreu fai­sait déjà par­tie de ma vie quo­ti­di­enne et trou­vait par­fois sa place dans cer­tains de mes textes. En écrivant les poèmes de Head­wind Migra­tion (Pud­ding House Pub­li­ca­tions, 2009), un recueil bref qui explo­rait mon expéri­ence de migrante entre les États-Unis et Israël, je cher­chais des mod­èles de prose et de poésie émanant d’au­teurs anglo­phones vivant en Israël. Mal­gré une implan­ta­tion en Israël qui remon­tait par­fois à des décen­nies, un grand nom­bre d’en­tre eux ont con­tin­ué à écrire en anglais.

          Je me suis demandée pourquoi. Sans vouloir généralis­er, pour ma part, écrire de la poésie dans ma langue mater­nelle con­sti­tu­ait un défi de taille, et je ne pos­sé­dais pas une maîtrise suff­isante de l’hébreu pour jouer avec la langue, la décon­stru­ire, la revoir, y inven­ter des métaphores. De plus, les let­tres et les mots hébraïques impliquent des con­textes liturgique, mythologique et mys­tique très rich­es. Par exem­ple, toutes les let­tres de l’al­pha­bet abon­dent de sym­bol­isme dans la bible hébraïque, dans la gué­ma­trie (un sys­tème attribuant une valeur numérique aux let­tres et aux mots hébraïques), et dans la kab­bale. Quand on traduit de l’hébreu vers l’anglais, l’essentiel de ce con­texte est per­du. Enfin, je n’écris pas de poèmes en hébreu car la langue de mon for intérieur – mémoire, his­toire, amours et pertes – a tou­jours été l’anglais.

          Le manque de lec­torat est l’un des incon­vénients pour celui qui écrit en anglais en Israël. L’anglais étant large­ment par­lé dans ce pays, comme il l’est dans beau­coup de pays du monde, on pour­rait penser qu’y écrire en anglais attir­erait des lecteurs. La plu­part des Israéliens par­lent et com­pren­nent l’anglais assez bien, et c’est aus­si une langue partagée par les dif­férents groupes eth­niques de la région. Les Israéliens de langue hébraïque sem­blent mieux con­naître l’anglais que l’arabe. Récipro­que­ment, les citoyens arabo­phones d’Is­raël sem­blent être plus à l’aise lin­guis­tique­ment et/ou idéologique­ment avec l’anglais qu’avec l’hébreu. C’est la rai­son pour laque­lle cer­tains étu­di­ants de langue mater­nelle arabe choi­sis­sent de faire des études de lit­téra­ture anglaise. Il y a aus­si des mil­liers de per­son­nes de langue mater­nelle anglaise en Israël, d’origine améri­caine, cana­di­enne, anglaise, sud-africaine, et autre. Pour cette rai­son, l’anglais est en principe acces­si­ble et accep­té par des lecteurs d’origines diverses.

            Il n’empêche que l’écriture en anglais n’est pas un phénomène courant en Israël, et cela n’est pas dû au fait que, d’un point de vue pra­tique, il soit dif­fi­cile pour les gens de lire de la lit­téra­ture et de la poésie dans une sec­onde ou troisième langue, mais plutôt au fait que l’écriture en anglais soit éclip­sée par le statut de l’hébreu. Autant l’anglais est une langue sou­vent util­isée en Israël – enseignée à l’école, enten­due dans les feuil­letons télévisés (non dou­blés), par­lée avec les touristes – autant l’hébreu est une langue sacrée pour les Juifs depuis des temps immé­mo­ri­aux, une langue orale pra­tique­ment ressus­citée au XIXème siè­cle. La langue hébraïque est au cœur de la per­son­nal­ité juive et sion­iste. Les immi­grants (les Juifs qui font leur aliyah) sont accueil­lis en Israël par des cours d’hébreu pris en charge par l’état. Cette men­tal­ité « hébreu-cen­trique » fait sou­vent écho dans les piques que je relève au sujet de mon niveau d’hébreu, provenant de chauf­feurs de taxi, médecins, coif­feurs… : Votre hébreu est très bon. Vous êtes man­i­feste­ment encore en train d’apprendre l’hébreu. Votre hébreu s’améliore. Vous avez un accent. D’où vient votre accent ?

            En ce qui con­cerne la lit­téra­ture con­tem­po­raine en Israël, les auteurs en vue écrivent soit en hébreu, comme Yehu­da Amichaï et Amos Oz, soit en arabe, comme Mah­moud Dar­wish. L’on peut aus­si citer le nom de Sayed Kashua, l’écrivain israé­lo-arabe qui écrit à la fois en arabe et en hébreu. Aucun auteur anglo­phone ne partage la notoriété de ces écrivains-là. Cela ne sig­ni­fie pas pour autant que la lit­téra­ture en anglais n’ait pas influ­encé la lit­téra­ture arabe ou hébraïque, puisque le tra­vail de Walt Whit­man, par exem­ple, a eu sur ces dernières  un impact impor­tant. Cepen­dant, la lit­téra­ture anglo­phone ne reçoit tout sim­ple­ment pas beau­coup d’attention en Israël, à moins que l’œuvre n’ait été traduite vers l’hébreu ou vers l’arabe. Des auteurs israéliens anglo­phones dont le tra­vail est con­nu en dehors du pays peu­vent rester incon­nus à l’intérieur de celui-ci, et cela se remar­que surtout si leur tra­vail traite explicite­ment du paysage cul­turel, social et poli­tique du pays. La langue anglaise caté­gorise tou­jours l’écriture en tant que quelque chose qui est « autre », « étranger », peu importe com­bi­en de temps l’auteur a vécu en Israël.

            Au vu de ces réal­ités de langue et de lec­torat, un gouf­fre s’est for­mé, entre le pays dans lequel j’écris (Israël) et le pays dans lequel mon tra­vail pour­rait être reçu (les États-Unis). Une grande par­tie de la com­mu­nauté lit­téraire avec laque­lle je m’étais iden­ti­fiée était basée aux États-Unis, le pays que j’avais physique­ment, mais pas psy­chique­ment, quit­té. Ain­si, con­tre toute attente, le fait d’écrire a ren­for­cé mes liens avec les États-Unis, alors que j’écrivais, fai­sais de la recherche et enseignais à l’université de Tel Aviv. Je vivais en Israël, mais je vivais la plu­part du temps en anglais. C’était comme si mon écri­t­ure et moi avions deux maisons, une en Israël et une aux États-Unis, mais c’était aus­si comme si nous n’en avions aucune. Les écrivains israéliens de langue anglaise, et par exten­sion, ceux qui n’écrivent pas dans la langue de la région où ils vivent, font face à ce genre d’abîme de divers­es façons.

            Aus­si décon­cer­tant que puisse être ce gouf­fre, j’ai décou­vert avec le temps qu’il n’était pas sans avan­tages. Les béné­fices pra­tiques con­sis­taient dans le fait que les activ­ités de la com­mu­nauté écrivante à laque­lle j’appartenais pou­vaient servir de passerelle entre les deux pays. De plus, les sen­ti­ments de déplace­ment, de boule­verse­ment et de désori­en­ta­tion, bien qu’aliénants, étaient aus­si libéra­teurs. Avec mon statut d’étrangère, je pou­vais me per­me­t­tre de (conce)voir ma vie d’une façon totale­ment dif­férente, et réfléchir sur cer­tains points que j’aurais choisi d’ignorer dans le passé. Par exem­ple, j’ai com­mencé à écrire sur la mal­adie de mon père, et sur sa mort, une expéri­ence trou­ble et douloureuse que je n’ai réus­si à envis­ager claire­ment que dans la dis­tance géo­graphique. Je pou­vais m’approcher de cette expéri­ence de façon créa­tive seule­ment en m’en éloignant physique­ment. On emploie sou­vent le mot « bulle » pour décrire Tel Aviv, une bulle dans laque­lle les habi­tants garderaient les yeux fer­més face aux réal­ités nationales dévas­ta­tri­ces. Pour moi, Tel Aviv est une bulle, mais une bulle dans laque­lle je peux regarder en face mes pro­pres réal­ités, privées, dévastatrices.

            Et mal­gré cet abîme, ou peut-être grâce à lui, les écrivains israéliens d’expression anglaise restent très act­ifs. Il n’ex­iste pas vrai­ment de groupe unifié, des cli­vages religieux, poli­tiques et/ou géo­graphiques empêchant cela, mais ce manque est pal­lié par l’ex­is­tence d’associations, ain­si que de cur­sus d’é­tudes, d’ateliers d’écri­t­ure, de lec­tures et per­for­mances se ten­ant au sein de pubs, cafés, col­lo­ques uni­ver­si­taires ; ain­si que de revues spé­ci­fique­ment dédiées à la lit­téra­ture en langue anglaise. Un grand nom­bre de ces écrivains s’adon­nent aus­si à la tra­duc­tion, de l’hébreu, l’arabe et d’autres langues. Il arrive que des textes en anglais soient égale­ment traduits en hébreu ou en arabe, et pub­liés en Israël. Par con­séquent, même si écrire en anglais est assez mar­gin­al, les écrivains con­cernés sont rel­a­tive­ment act­ifs et impliqués.

          J’ai fini par com­pren­dre que la sépa­ra­tion par­tielle du fait d’écrire en anglais en Israël rend cet acte excep­tion­nel. Je par­le de sépa­ra­tion par­tielle car les auteurs peu­vent con­serv­er l’anglais comme langue d’ex­pres­sion à la mai­son ou au tra­vail, tout en étant inté­grés dans la société israéli­enne. L’Israélien de langue anglaise a une iden­tité hybride qui est com­pa­ra­ble à d’autres iden­tités hybrides dans le monde. La langue représente une divi­sion, aus­si mal­léable soit-elle, entre la cul­ture majori­taire et soi. En tant que tels, les écrivains israéliens de langue anglaise pos­sè­dent la per­spec­tive dou­ble, et spé­ciale, de ceux qui sont à l’intérieur mais aus­si à l’extérieur de la société qu’ils habitent. Ils peu­vent donc en tâter le ter­rain tout en en voy­ant les frac­tures. Les écrivains béné­fi­ciant d’une telle per­spec­tive sont cru­ci­aux en Israël, au vu de l’histoire trag­ique des con­flits. Ces auteurs, grâce à leur posi­tion avan­tageuse, peu­vent faire de bons témoins.

          Il est désor­mais pos­si­ble de voir au-delà des par­tis pris et des con­damna­tions. Il est devenu pos­si­ble de com­pren­dre qu’être à la fois du côté des Israéliens et des Pales­tiniens n’est pas une con­tra­dic­tion. Ces auteurs sont des témoins de pre­mière main des événe­ments dévas­ta­teurs qui se pro­duisent en Israël, aus­si bien au niveau pra­tique qu’au niveau humain. De plus, l’écriture en anglais jette une passerelle entre Israël et le monde anglo­phone en général. Les écrivains de langue anglaise ne dépen­dent pas de tra­duc­teurs pour décrire au monde le trag­ique, le beau, ou le terre-à-terre car­ac­téris­tique d’Israël. Ceux qui écrivent à par­tir d’Israël con­stituent des émis­saires pos­sé­dant la capac­ité d’informer sur les opin­ions et les idées d’Israël. Ils devraient jouir de plus de recon­nais­sance pour ce rôle unique qu’ils rem­plis­sent. Cepen­dant, il est aus­si pri­mor­dial qu’ils con­ser­vent le regard de l’étranger partial.

             Les travaux de nom­breux écrivains israéliens de langue anglaise – ils sont trop nom­breux pour que nous puis­sions en don­ner la liste com­plète ici – attes­tent de cette per­spec­tive. Vous pou­vez lire, par exem­ple, Lay­ers (Sim­ple Conun­drum Press, 2013) et So Far So Good (Sivan, Boule­vard, 2004) de Karen Alka­lay-Gut. Lisez aus­si A Mes­sen­ger Comes (Singing Horse Press, 2012), On Ruins & Return (Shears­man Books, 2005), et Azimuth (Sheep Mead­ow Press, 2001), de Rachel Tzvia Back. Lisez le roman d’Evan Fal­l­en­berg Light Fell (Soho Press, 2008). Lisez Ezekiel’s Wheels (Cop­per Canyon Press, 2009) et Thresh­old (Cop­per Canyon Press, 2003), de Shirley Kauf­man. Lisez Hav­oc (Sheep Mead­ow Press, 2013) de Lin­da Zisquit. En ce qui con­cerne les com­men­taires sur l’écriture anglo­phone en Israël, tournez-vous vers la dis­cus­sion inti­t­ulée « Tran­scen­der les fron­tières » (en français dans Recours au poème) menée par Sarah Wet­zel entre qua­tre poètes et tra­duc­tri­ces anglo­phones, Joan­na Chen, Jane Medved, Marcela Sulak, et moi-même, pour la revue The Bak­ery. Par ailleurs, le recueil de poèmes de Sarah Wet­zel, Bathshe­ba Transat­lantic (Anhin­ga Press, 2010), s’est nour­ri des sept années qu’elle a passées entre New York et Tel Aviv. Nous devons la ver­sion française de la dis­cus­sion « Tran­scen­der les fron­tières » à Sabine Huynh, auteur et tra­duc­trice qui vit actuelle­ment à Tel Aviv. Le roman de Sabine Huynh, La mer et l’enfant, a été récem­ment pub­lié en France, aux édi­tions Galaade (2013). Tous ces auteurs pos­sè­dent une sen­si­bil­ité pluri­cul­turelle et plurilingue, ain­si qu’une con­science aigüe de leur posi­tion en tant qu’étranger et témoin.

            Le poème de la poète de langue anglaise Karen Alka­lay-Gut, « So far so good » (« Jusqu’ici, tout va bien »), du recueil éponyme, peut servir de bon exem­ple de ce con­cept de posi­tion d’étranger par­tiel. La per­son­ne qui par­le dans ce poème décrit ce qu’elle a appris de ses péré­gri­na­tions sur une artère cen­trale et bien con­nue des tela­viviens, l’avenue Iben Gavi­rol. Elle décrit com­ment elle descend l’avenue tout en épi­ant les gens de der­rière les piliers, en les « scru­tant » du regard et en restant atten­tive aux « pro­fils louch­es ». Du fait que cette per­son­ne a le statut de poète israélien de langue anglaise, elle est invis­i­ble, ou du moins passe-t-elle inaperçue, aux yeux de ceux qu’elle scrute. En effet, elle est à la fois présente et absente du paysage urbain. Ne la remar­que qu’une présence inat­ten­due : l’un des piliers aux­quels elle s’agrippe pour se dissimuler. 

 

Qu’ai-je donc appris
avenue Iben Gavirol ?

Le jour où j’ai pressé le pas
pour m’en sor­tir mal­gré tout

en m’arrêtant
à chaque pilier

pour scruter
les gens

les pro­fils
louches

et souf­fler
jusqu’ici, tout va bien. 

Une fois, tel Samson
j’ai saisi le pilier

qui a murmuré
en retour

« En effet nous sommes
nom­breux der­rière lesquels
on peut se cacher,
mais com­ment reconnaître
le devant du derrière ? »

(Karen Alka­lay-Gut. Tra­duc­tion française : Sabine Huynh.)

 

What did I learn
on Ibn Gvi­rol Street?

That day I walked fast
to beat the odds

stop­ping
at each column

to peer out
at people

sus­pi­cious
profiles,

and whis­pered
so far so good. 

One time I hung on
like Samson

and the column
whis­pered back,

“These are indeed
many of us here
to hide behind.
But you nev­er know
where the front is.”
 

          Ce poème est claire­ment ironique, étant don­né que la nar­ra­trice endosse la cas­quette du détec­tive se glis­sant furtive­ment dans la foule, détec­tive soulagé que tout soit en ordre à Tel Aviv, du moins pour le moment. « Jusqu’ici, tout va bien », mur­mure-t-elle. Le pili­er per­son­nifié qui lui répond est aus­si ironique que le poème. L’humour est car­ac­téris­tique du tra­vail de Karen Alka­lay-Gut et elle s’en sert pour ses com­men­taires socio-poli­tiques les plus péné­trants. Le terme « pro­fil louche » peut être dif­fi­cile à com­pren­dre en dehors du con­texte tela­vivien en par­ti­c­uli­er et israélien en général. Partout en Israël, les « pro­fils louch­es » font référence à « l’autre », à la men­ace représen­tée par un ter­ror­iste ou un kamikaze. Le mot « pro­fil » peut évo­quer le pro­fi­lage racial ou ethnique.

            La façon dont la nar­ra­trice par­le de « pro­fi­lage » et de méfi­ance est au cœur-même de la sagesse prodiguée par le pili­er. Le pili­er répond au « jusqu’ici, tout va bien » de la nar­ra­trice en soulig­nant qu’il y a en fait de nom­breux piliers que la nar­ra­trice (ou n’importe qui d’autre) peut utilis­er comme boucli­er con­tre d’éventuelles men­aces : « En effet nous sommes / nom­breux der­rière lesquels / on peut se cacher ». Tou­jours est-il que cette pro­tec­tion s’avère fan­tas­magorique et illu­soire, puisque  « com­ment recon­naître / le devant du der­rière ? » Cette illu­sion ne s’applique pas qu’aux piliers, elle con­cerne égale­ment les gens, toutes sortes de per­son­nes, qui pour­raient men­ac­er la sécu­rité de la nar­ra­trice. Le pili­er, un témoin de la ville que plus per­son­ne ne remar­que, tout comme la nar­ra­trice elle-même, exhorte celle-ci à remet­tre en ques­tion ses hypothès­es et ses pré­sup­posés con­cer­nant les per­son­nes qu’elle évite. La nar­ra­trice apprend que ce à quoi elle s’agrippe avec la force de Sam­son la laisse en fait vul­nérable et totale­ment exposée.

            En tant que poète et enseignante en Israël, je me suis aus­si ren­due compte du fait que j’écris en tant qu’étrangère et témoin. Récem­ment, je me suis attelée à l’exploration de ques­tions per­son­nelles plutôt que poli­tiques dans mon tra­vail, même si ce qui est per­son­nel n’est pas dénué de poli­tique, au con­traire, puisque m’étant affir­mée comme poète à Tel Aviv, je suis tou­jours atten­tive au fait d’aborder dans l’écriture mes sujets avec empathie, respect et com­pas­sion – des idéaux, qui, il me sem­ble, peu­vent par­fois faire défaut en Israël. Je suis con­sciente de la con­tra­dic­tion inhérente au fait que ma lib­erté créa­trice ne soit pas for­cé­ment com­pat­i­ble avec la lib­erté dont tant de per­son­nes ne peu­vent jouir. Ma pour­suite de ces idéaux se fait dans l’espoir d’avoir un impact sur le pays qui a été établi en tant que refuge pour les Juifs per­sé­cutés depuis des siè­cles et qui m’a offert un refuge où j’ai pu écrire. 

            Ces jours-ci à Tel Aviv, des réfugiés orig­i­naires d’Érythrée, du Soudan et du Con­go con­versent en arabe, en français et dans leurs dialectes locaux. Ils échangent cer­taine­ment des his­toires au sujet d’Israël, leur pays d’accueil, des his­toires à la fois tristes et encour­ageantes. Nous avons aus­si grand besoin de con­naître leur per­cep­tion de la société israéli­enne (quels que soient les mots qu’ils utilisent pour dire « bière », « guerre » ou « mai­son »). Ceux qui sont à l’extérieur, les « étrangers », redessi­nent les lieux avec leur regard neuf. Nous avons besoin de ceux qui racon­tent des his­toires, et qui ne par­lent la langue mater­nelle de per­son­ne, même si le pays dans lequel ils vivent est sou­vent sourd à leurs voix.

Tel Aviv, 2013

(Dara Bar­nat. Tra­duc­tion de l’anglais : Sabine Huynh.)

 

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No One’s Mother Tongue: Writing in English in Israel

 

           While grow­ing up in the sub­urbs of New York, I did not fore­see that I would set­tle for almost a third of my life out­side the Unit­ed States. Nor did I fore­see that I would become a poet, cer­tain­ly not in a coun­try whose lan­guages (Hebrew, Ara­bic) were not my own. But in 2001, at age 22, I stepped onto the tar­mac at Ben-Guri­on Air­port in Tel Aviv, and met with the ele­ments that would encase me like a blan­ket for the next ten years: Hebrew and heat. Dur­ing my first months in Israel, I vol­un­teered on a kib­butz, where I met more Hebrew‑, French‑, Spanish‑, Italian‑, Portuguese‑, German‑, and Swedish-speak­ers than Eng­lish-speak­ers, though between us we con­versed in Eng­lish. When I lat­er taught cours­es at Tel Aviv Uni­ver­si­ty, my stu­dents’ native lan­guages were often Hebrew, Ara­bic, and Russ­ian. Writ­ing poet­ry in Eng­lish in Israel – a coun­try at once dynam­ic, for­ward think­ing, and embat­tled – would have seemed an unlike­ly path. How­ev­er, as the path emerged, I dis­cov­ered what it means to write in a lan­guage spo­ken by many, but heard by few.

            Before my inter­est in Eng­lish-lan­guage poet­ry start­ed, I was focused on learn­ing Hebrew. On the kib­butz, the oth­er vol­un­teers and I worked in the fields or fac­to­ry in the morn­ing and attend­ed Hebrew class­es in the after­noon. Also, we par­tied a lot, in a vari­ety of lan­guages. I learned the word for beer in Hebrew, Swedish, Span­ish, and French (bira, öl, cerveza, and bière). The word vod­ka seemed to be uni­ver­sal. After the kib­butz, I went to study Hebrew in an ulpan (Hebrew lan­guage school) in Tel Aviv and applied to do a Master’s Degree in Eng­lish Lit­er­a­ture at Tel Aviv Uni­ver­si­ty. I applied for this pro­gram, because I’d always enjoyed study­ing lit­er­a­ture. My under­grad­u­ate degree, com­plet­ed in the US, was in Com­par­a­tive Lit­er­a­ture. A sec­ond, no less weighty fac­tor, was that the cours­es for the degree were taught in Eng­lish. I would still take the gen­er­al Hebrew class­es required by all stu­dents at Tel Aviv Uni­ver­si­ty, no mat­ter their field, but my lack of Hebrew would not be a hin­drance for lec­tures or readings.

            In the first year of the Master’s pro­gram, I was for­tu­nate to take cours­es on British and Amer­i­can poet­ry giv­en by two lec­tur­ers, Karen Alka­lay-Gut and Rachel Tzvia Back, who were them­selves Eng­lish-lan­guage Israeli poets. Amer­i­can poets like Walt Whit­man, Charles Reznikoff, Muriel Rukeyser, Lorine Niedeck­er, Charles Olson, and Adri­enne Rich, among oth­ers, espe­cial­ly cap­ti­vat­ed me. In a course on poet­ry and place, I was tak­en by a poem by Niedeck­er, titled “My Life by Water”: “My life / by water – / Hear  // spring’s first frog / or board…” Niedeck­er wrote poems from the shores of Rock Riv­er in Wis­con­sin and I encoun­tered these poems Tel Aviv. There are no frogs in the Mediter­ranean Sea; yet, Niedeck­er seemed to cap­ture the rhythms of the Mediter­ranean that inspired me. My fas­ci­na­tion with the Amer­i­can tra­di­tion of poet­ry grew with­in a few semes­ters. Sev­er­al years lat­er, I would com­plete a dis­ser­ta­tion about Walt Whitman’s influ­ence on Jew­ish Amer­i­can poetics.

            As I read and researched poet­ry, I began to expe­ri­ence a desire, like a creek before a riv­er, to write my own poems. This desire was strong enough that I attend­ed a cre­ative writ­ing work­shop in the Eng­lish Depart­ment, taught by the Hebrew- and Eng­lish-lan­guage Israeli writer Rebec­ca Rass. It was in this work­shop, with Rebecca’s encour­age­ment, that I knew I want­ed to con­tin­ue writ­ing poet­ry. The writ­ing “voice” that was emerg­ing was unde­ni­ably Eng­lish-speak­ing, though Hebrew was a part of my dai­ly life and found its way into some of my poems. As I was writ­ing the poems for Head­wind Migra­tion (Pud­ding House Pub­li­ca­tions, 2009), a chap­book col­lec­tion that explored my expe­ri­ence of “migrat­ing” between Israel and the US, I searched for mod­els of poet­ry and prose by Eng­lish-lan­guage writ­ers liv­ing in Israel. I learned that many of these writ­ers, despite hav­ing lived in Israel for decades, con­tin­ued to write in English.

            I fear gen­er­al­iz­ing why this is the case, but for me, learn­ing to write poet­ry in my native lan­guage was already a great chal­lenge. Also, I lacked the mas­tery in Hebrew to play games with the lan­guage, decon­struct and revise it, and invent new metaphors. More­over, Hebrew let­ters, words, and phras­es have a rich con­text in Jew­ish litur­gy, mythol­o­gy, and mys­ti­cism. The first let­ter of the Hebrew alpha­bet aleph (א) is rife with sym­bol­ism in the Hebrew Bible, Gema­tria (a sys­tem of assign­ing numer­i­cal val­ue to a Hebrew word or phrase), and Kab­bal­ah, as are all the let­ters of the alpha­bet. There is no equiv­a­lence to this tex­tu­al sym­bol­ism in Eng­lish. When Hebrew writ­ing is trans­lat­ed to Eng­lish (and oth­er lan­guages), much of this con­text is lost. Final­ly, I did not write poems in Hebrew, because the lan­guage of my inner self – mem­o­ry, his­to­ry, love and loss, dreams and night­mares – was English.

            One adverse con­se­quence of writ­ing in Eng­lish in Israel that I dis­cov­ered was a lack of read­er­ship. Eng­lish is wide­ly spo­ken in Israel, like in much of the world, so it’s fair to assume that writ­ing in Eng­lish might not impact this read­er­ship. Many Israelis under­stand and speak Eng­lish at least mod­er­ate­ly well. In addi­tion, Eng­lish is the lan­guage shared by the var­i­ous eth­nic groups of the region. Hebrew-speak­ing Israelis tend to be more famil­iar with Eng­lish than Ara­bic. Con­verse­ly, Ara­bic-speak­ing cit­i­zens of Israel might be more com­fort­able lin­guis­ti­cal­ly and/or ide­o­log­i­cal­ly in Eng­lish than Hebrew. Some native Ara­bic-speak­ing stu­dents study Eng­lish Lit­er­a­ture for these rea­sons. There are also thou­sands of native Eng­lish-speak­ers in Israel, from the US, Cana­da, Eng­land, South Africa, and else­where. There­fore, Eng­lish-lan­guage writ­ing might be, in prin­ci­ple, acces­si­ble to and accept­ed by read­ers of diverse backgrounds. 

            How­ev­er, Eng­lish-lan­guage writ­ing is not main­stream, and not because, from a prac­ti­cal stand­point, it can be hard­er for peo­ple to read lit­er­a­ture and poet­ry in their sec­ond or third lan­guage. Rather, Eng­lish-lan­guage writ­ing is dwarfed by the sta­tus of Hebrew. Inas­much as Eng­lish is a oft-uti­lized lan­guage in Israel – taught in schools, heard on sit­coms, and spo­ken with tourists – Hebrew has been the holy lan­guage for Jews since ancient times and revived as a spo­ken lan­guage in the 19th cen­tu­ry. Hebrew is at the heart of the country’s Jew­ish and Zion­ist char­ac­ter. Immi­grants to Israel (Jews who make aliyah) are pro­vid­ed with Hebrew class­es sub­si­dized by the State of Israel. This Hebrew-cen­tric men­tal­i­ty is echoed in the quips I often hear, from taxi dri­vers, doc­tors, and hair­dressers, about the lev­el of my Hebrew: Your Hebrew is very good. You must still be learn­ing Hebrew. Your Hebrew is improv­ing. You have an accent in Hebrew. Where is your accent from? 

            In terms of lit­er­a­ture, the promi­nent con­tem­po­rary writ­ing in Israel is Hebrew-lan­guage, like Yehu­da Amichai and Amos Oz, or Ara­bic-lan­guage, like Mah­moud Dar­wish. Anoth­er exam­ple is Sayed Kashua, the Israeli Arab Ara­bic- and Hebrew-lan­guage writer. But no Eng­lish-lan­guage Israeli writer holds such promi­nence. That is not to sug­gest that Eng­lish lit­er­a­ture has not been influ­en­tial for Hebrew- and Ara­bic-lan­guage writ­ing. On the con­trary, Walt Whit­man, for instance, was impact­ful on both these tra­di­tions. But sim­ply put, Israeli Eng­lish-lan­guage writ­ing does not receive a great deal of atten­tion in Israel. If the work is trans­lat­ed to Hebrew and/or Ara­bic, the chance is high­er that it will be rec­og­nized. Oth­er­wise, even Eng­lish-lan­guage Israeli writ­ers who are well known out­side of Israel can be rel­a­tive­ly unknown with­in the coun­try. This is true when the work deals explic­it­ly with the country’s polit­i­cal, social, and cul­tur­al land­scape. Eng­lish marks the writ­ing as “oth­er,” no mat­ter how long the writer has lived in Israel.

            Giv­en these real­i­ties of lan­guage and read­er­ship, a chasm formed, with the coun­try in which I wrote (Israel) on one side, and the coun­try where my work might be received (the US) on the oth­er. Much, though by no means all, of the writ­ing com­mu­ni­ty with which I iden­ti­fied was based in the US, the coun­try I had phys­i­cal­ly, though not psy­chi­cal­ly, left. Thus, my writ­ing unex­pect­ed­ly deep­ened my ties to the US, though I was writ­ing, research­ing, and teach­ing in Tel Aviv. I was liv­ing in Israel, but I was (most­ly) liv­ing in Eng­lish. In a sense, it was as if my writ­ing and I had two homes, Israel and the US, but in anoth­er sense, we had no home. This is a chasm that is nego­ti­at­ed in var­i­ous ways by Eng­lish-lan­guage writ­ers in Israel, and by exten­sion any writer who does not work in the native language(s) of their region. 

            Dis­con­cert­ing as this chasm was, in time I dis­cov­ered that it came with advan­tages. Prac­ti­cal advan­tages were that my writ­ing com­mu­ni­ty and activ­i­ties could bridge the two coun­tries. Anoth­er unex­pect­ed, pro­found advan­tage was that the sense of dis­place­ment, dis­lo­ca­tion, and dis­ori­en­ta­tion, while iso­lat­ing, was also lib­er­at­ing. Being an out­sider of sorts freed me to reflect upon events in my life, which I might oth­er­wise not have explored. Specif­i­cal­ly, I began to write about my father’s ill­ness and death, a murky, painful expe­ri­ence that became clear only when I viewed it from a great dis­tance. I could move toward the expe­ri­ence cre­ative­ly only by mov­ing away from it phys­i­cal­ly. Tel Aviv is often described as a “bub­ble,” in which peo­ple can shut their eyes to dev­as­tat­ing nation­al real­i­ties. For me, Tel Aviv is like­wise a bub­ble, but one in which I can open my eyes to dev­as­tat­ing per­son­al ones.

            And despite, or per­haps because of this chasm, Eng­lish-lan­guage writ­ers in Israel are very active. There is no uni­fied group of writ­ers – reli­gious, polit­i­cal, and/or geo­graph­ic lines pre­vent such a group from form­ing. But there are sev­er­al orga­ni­za­tions for Eng­lish-lan­guage writ­ers, as well as degree pro­grams, writ­ing work­shops, read­ings in pubs and cafés, aca­d­e­m­ic con­fer­ences, and jour­nals for Eng­lish-lan­guage writ­ing. Many Eng­lish-lan­guage writ­ers are often involved in trans­lat­ing from Hebrew, Ara­bic, and oth­er lan­guages. Eng­lish-lan­guage writ­ing is some­times trans­lat­ed to Hebrew and/or Ara­bic and pub­lished in Israel. There­fore, Eng­lish-lan­guage writ­ing might be rel­a­tive­ly mar­gin­al­ized, but the writ­ers them­selves are extreme­ly engaged.

            What I came to under­stand is that the par­tial-sep­a­rate­ness of Eng­lish-lan­guage writ­ing in Israel makes it excep­tion­al. I say par­tial-sep­a­rate­ness, because the writ­ers may very well retain Eng­lish as the lan­guage spo­ken at home or work, but they are nonethe­less inte­grat­ed into Hebrew-speak­ing soci­ety. The Eng­lish-speak­ing-Israeli is a hybrid iden­ti­ty com­pa­ra­ble to oth­er hybrid iden­ti­ties through­out the world. Lan­guage is a par­ti­tion, how­ev­er mal­leable, between one­self and the major­i­ty cul­ture. As such, Eng­lish-lan­guage writ­ers pos­sess a spe­cial, dual per­spec­tive of insid­ers who are also out­siders. They can walk the ground, but see its frac­tures. Writ­ers with this per­spec­tive are cru­cial in Israel, with its trag­ic his­to­ry of con­flict. These writ­ers have a van­tage point from which to be witness.

            From this point, it becomes pos­si­ble to see beyond sides and blame. It becomes pos­si­ble to see that sup­port­ing the Israeli peo­ple and the Pales­tin­ian peo­ple is not mutu­al­ly exclu­sive. These writ­ers wit­ness first hand the dev­as­tat­ing events that occur in Israel, as well as the mun­dane and humane ones. More­over, Eng­lish-lan­guage writ­ing is a bridge between Israel and the wider Eng­lish-speak­ing world. Eng­lish-lan­guage writ­ers do not depend on trans­la­tors to describe the trag­ic, beau­ti­ful, or mun­dane to this world. Those who write from Israel are envoys, with the abil­i­ty to inform people’s ideas and opin­ions of Israel. More recog­ni­tion should be giv­en to Eng­lish-lan­guage writ­ers in Israel for the unique role they pos­sess; yet, it is also vital that they retain the per­spec­tive of the par­tial outsider.

            Works of numer­ous Israeli Eng­lish-lan­guage writ­ers – too many to list here – dis­play this per­spec­tive. Read, for instance, Karen Alkalay-Gut’s Lay­ers (Sim­ple Conun­drum Press, 2013) and So Far So Good (Sivan, Boule­vard, 2004). Read Rachel Tzvia Back’s A Mes­sen­ger Comes (Singing Horse Press, 2012), On Ruins & Return (Shears­man Books, 2005), and Azimuth (Sheep Mead­ow Press, 2001). Read Evan Fallenberg’s nov­el Light Fell (Soho Press, 2008). Read Shirley Kaufman’s Ezekiel’s Wheels (Cop­per Canyon Press, 2009) and Thresh­old (Cop­per Canyon Press, 2003). Read Lin­da Zisquit’s Hav­oc (Sheep Mead­ow Press, 2013). For com­men­tary on Eng­lish-lan­guage writ­ing in Israel, refer to “Tran­scend­ing Bound­aries,” a con­ver­sa­tion curat­ed by Sarah Wet­zel for The Bak­ery, between four Eng­lish-lan­guage poet/translators liv­ing in Israel: Joan­na Chen, Jane Medved, Marcela Sulak, and myself. Wetzel’s own col­lec­tion of poet­ry, Bathshe­ba Transat­lantic (Anhin­ga Press, 2010), is informed by sev­en years she spent liv­ing and trav­el­ing between New York and Tel Aviv. The con­ver­sa­tion also appeared in Recours au Poème (“Tran­scen­der les fron­tières”) trans­lat­ed to French by Sabine Huynh, a writer and trans­la­tor cur­rent­ly liv­ing in Tel Aviv. Huynh’s nov­el, La mer et l’enfant, was recent­ly pub­lished by Galaade in France (2013). Each of these writ­ers has a mul­ti­cul­tur­al and mul­ti­lin­gual sen­si­bil­i­ty, as well as an aware­ness of their posi­tion of out­sider and witness.

            A poem by an Eng­lish-lan­guage Israeli poet that exem­pli­fies this par­tial-out­sider posi­tion is Alkalay-Gut’s “So Far So Good,” from her col­lec­tion by the same title. The speak­er of the poem describes a les­son she learned on a well-known, cen­tral street in Tel Aviv, called Ibn Gvi­rol Street. The speak­er describes walk­ing down Ibn Gvri­ol, observ­ing peo­ple from behind columns, “peer­ing out,” and vig­i­lant­ly check­ing for any­one with a “sus­pi­cious pro­file.” In keep­ing with the sta­tus of the Eng­lish-lan­guage Israeli poet, the speak­er is invis­i­ble to, or at least unac­knowl­edged by, those she spies on. She is effec­tive­ly present in, yet absent from, the cityscape. The speak­er is acknowl­edged only by a rather sur­pris­ing pres­ence: one of the columns she clings to for cover. 

 

What did I learn
on Ibn Gvi­rol Street?

That day I walked fast
to beat the odds

stop­ping
at each column

to peer out
at people

sus­pi­cious
profiles,

and whis­pered
so far so good. 

One time I hung on
like Samson

and the column
whis­pered back,

“These are indeed
many of us here
to hide behind.
But you nev­er know
where the front is.”

 

         The poem is dis­cernibly tongue-in-cheek as the speak­er sneaks around, a self-appoint­ed detec­tive relieved to find Tel Aviv in order, at least for the time being: “so far so good,” she whis­pers. The per­son­i­fied col­umn that “whis­pered back” is like­wise tongue-in-cheek. How­ev­er, humor in Alkalay-Gut’s work is char­ac­ter­is­ti­cal­ly a pre­text for her most seri­ous polit­i­cal and social com­men­tary. The “sus­pi­cious pro­files” can­not be under­stood out­side the con­text of Tel Aviv in par­tic­u­lar and Israel in gen­er­al. Any­where in Israel, “sus­pi­cious pro­files” evokes a threat­en­ing “oth­er,” such as a ter­ror­ist or sui­cide bomber. The term “pro­files” can evoke eth­nic or racial profiling.

            The speaker’s self-described “pro­fil­ing” and mis­trust is at the core of the wis­dom that the col­umn imparts. The column’s response to the speaker’s remark “so far so good” is that there are, in fact, numer­ous columns for the speak­er (or any­one else) to use as pro­tec­tion from per­ceived threats: “There are indeed / many of us here / to hide behind.” Yet, these modes of pro­tec­tion are phan­tas­mat­ic and illu­so­ry: “you nev­er know where the front is.” This illu­sion applies not just to the columns, but to whomev­er the speak­er is threat­ened by. The col­umn – an unseen wit­ness of the city, much like the speak­er her­self – urges the speak­er to ques­tion her assump­tions and bias­es about whom she might be run­ning from. The speak­er learns that what she holds onto for pro­tec­tion with the strength of the Bib­li­cal Sam­son, actu­al­ly leaves her the most vul­ner­a­ble and exposed.

            I, too, as a poet and teacher in Israel, have become aware of writ­ing as an out­sider and wit­ness. In the recent past, I’ve been explor­ing per­son­al, rather than polit­i­cal issues in my writ­ing. But per­son­al does not mean void of the polit­i­cal; on the con­trary, hav­ing becom­ing a poet in Tel Aviv, I am ever mind­ful of the impor­tance of seek­ing the empa­thy, respect, and com­pas­sion in every sub­ject I write about – ideals that are much need­ed in Israel. I do note the con­tra­dic­tion that my cre­ative free­dom is at odds with the free­doms denied to so many peo­ple. I pur­sue these ideals in the hopes to bet­ter the coun­try that was estab­lished as a refuge for Jews fac­ing cen­turies of per­se­cu­tion and offered me a refuge in which to write.

            These days in Tel Aviv, refugees from Eritrea, Sudan, and Con­go con­verse in Ara­bic, French, and their local dialects. The refugees are sure­ly shar­ing sto­ries about Israel, both sad and uplift­ing. Their per­cep­tions of soci­ety (what­ev­er the word for beer, or war, or home) are also need­ed. The out­sider sees places anew, and through this see­ing, effects change. The sto­ry­tellers, who speak no one’s moth­er tongue, are need­ed, even if the coun­try in which they live hears lit­tle or noth­ing at all. 

Tel Aviv, 2013

(Dara Bar­nat. Tra­duc­tion de l’anglais : Sabine Huynh.)

 

 

 

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Angèle Casanova

Angèle Casano­va vit et tra­vaille dans le Ter­ri­toire de Belfort. Née en 1976 à Libourne, tout près de Saint Émil­ion, elle a gran­di au milieu des vignes et des livres qu’elle emprun­tait à la bib­lio­thèque munic­i­pale. Après ses études de philoso­phie, elle s’est ori­en­tée vers le méti­er de bib­lio­thé­caire, qu’elle exerce avec pas­sion depuis 15 ans.

A par­tir de 2006, elle développe un weblivre, Gadins et bouts de ficelles. Les gadins, pour les chutes, les ficelles, pour l’astuce et la capac­ité à se relever.

Depuis 2014, elle envoie des textes aux revues et son pre­mier livre, Là où l’humain se planque, vient de paraître aux édi­tions Tar­mac, dans la col­lec­tion Com­plé­ment de lieu.