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No One’s Mother Tongue /​La langue maternelle de personne

Par |2018-11-17T23:02:57+00:00 27 janvier 2014|Catégories : Blog|

 

 

La langue maternelle de personne :
écrire en anglais en Israël

 

          J’ai gran­di dans la ban­lieue new-yor­kaise, et l’idée qu’un jour je vivrais presque un tiers de ma vie en dehors des États-Unis ne m’avait jamais effleu­rée. Je n’avais pas ima­gi­né non plus qu’un jour je serais poète, et sûre­ment pas dans un pays où les langues (hébreu, arabe) ne seraient pas les miennes. Pourtant, en 2001, à l’âge de vingt-deux ans, j’ai posé le pied sur la piste d’atterrissage de l’aéroport Ben-Gourion à Tel Aviv et fait la ren­contre des deux élé­ments dans les­quels j’allais me lover comme dans une cou­ver­ture durant les dix années sui­vantes : l’hébreu et la cha­leur. Durant mes pre­miers mois en Israël, j’ai fait du béné­vo­lat dans un kib­boutz, où j’ai ren­con­tré plus de locu­teurs d’hébreu, de fran­çais, d’espagnol, d’italien, de por­tu­gais, d’allemand et de sué­dois que d’anglais, même si la langue de pré­di­lec­tion entre nous était l’anglais. Plus tard, quand j’ai don­né des cours à l’université de Tel Aviv, la langue mater­nelle de mes étu­diants s’avérait sou­vent être l’hébreu, l’arabe et le russe. Le fait d’écrire de la poé­sie en langue anglaise en Israël – un pays à la fois dyna­mique, pro­gres­sif et aux prises avec des troubles socio-poli­tiques sérieux –parais­sait être une voie impro­bable. Cependant, alors que cette voie se des­si­nait, j’ai décou­vert ce que pou­vait signi­fier écrire dans une langue que tant par­laient mais que peu enten­daient.

            Avant d'avoir été hap­pée par la poé­sie d'expression anglaise, je l'ai été par l'apprentissage de l'hébreu. Au kib­boutz, les béné­voles comme moi tra­vaillaient dans les champs ou à l'usine le matin, et nous nous ren­dions aux cours d'hébreu l'après-midi. Nous fai­sions aus­si beau­coup la fête, dans dif­fé­rentes langues. J'ai ain­si appris com­ment dire « bière » en hébreu, en sué­dois, en espa­gnol et en fran­çais (bira, öl, cer­ve­za, et bière). Le mot vod­ka sem­blait uni­ver­sel. Après mon séjour au kib­boutz, j'ai sui­vi des cours d'hébreu dans un oul­pan (une école d'hébreu) à Tel Aviv et je me suis ins­crite en maî­trise de lit­té­ra­ture anglaise à l'université de Tel Aviv, d'une part parce que j'ai tou­jours aimé étu­dier la lit­té­ra­ture, ayant fait une licence en lit­té­ra­ture com­pa­rée aux États-Unis, et d'autre part parce que les cours étaient en anglais. Je devais suivre quelques uni­tés d’un tronc com­mun en hébreu, mais cette langue ne consti­tue­rait pas un obs­tacle pour les autres cours, dis­pen­sés en anglais.

          Durant la pre­mière année de maî­trise, j'ai eu la chance de pou­voir suivre les cours de poé­sie anglaise et amé­ri­caine des poètes d'expression anglaise Karen Alakalay-Gut et Rachel Tzvia Back. J'ai trou­vé par­ti­cu­liè­re­ment fas­ci­nant le tra­vail des poètes amé­ri­cains Walt Whitman, Charles Reznikoff, Muriel Rukeyser, Lorine Niedecker, Charles Olson et Adrienne Rich, par­mi tant d'autres.  Dans un cours por­tant sur la poé­sie et le lieu, j'ai été trans­por­tée par un poème Lorine Niedecker, inti­tu­lé  « My Life by Water » : « My life /​ by water – /​ Hear  /​/​ spring’s first frog /​ or board… » Lorine Niedecker a écrit ses poèmes sur les berges du fleuve Rock River, dans le Wisconsin, et je les ai décou­verts à Tel Aviv. Les gre­nouilles ne vivent pas dans la Mer Méditerranée, et pour­tant, il me sem­blait que Lorine Niedecker avait réus­si à rendre la ryth­mique de cette Méditerranée qui me cap­ti­vait tant. Ma fas­ci­na­tion pour la poé­sie amé­ri­caine s'est accrue à mesure que le semestre avan­çait. Quelques années plus tard, je me suis retrou­vée en train d’écrire une thèse de doc­to­rat au sujet de l'influence de Walt Whitman sur la poé­tique juive.

          Alors que je fai­sais de la recherche sur ce tra­vail poé­tique, j'ai com­men­cé à res­sen­tir le désir, comme un ruis­seau avant de se jeter dans un fleuve, d'écrire mes propres poèmes. Ce désir était si puis­sant qu'il m'a pous­sée à m'inscrire à un ate­lier d'écriture pro­po­sé par le dépar­te­ment d'anglais, ani­mé par l'Israélienne Rebecca Rass, écri­vain d'expression anglaise. C'est dans cet ate­lier, et grâce aux encou­ra­ge­ments de Rebecca, que j'ai com­pris que je devais conti­nuer à écrire de la poé­sie. La « voix » qui nais­sait en moi était indé­nia­ble­ment anglo­phone, même si l'hébreu fai­sait déjà par­tie de ma vie quo­ti­dienne et trou­vait par­fois sa place dans cer­tains de mes textes. En écri­vant les poèmes de Headwind Migration (Pudding House Publications, 2009), un recueil bref qui explo­rait mon expé­rience de migrante entre les États-Unis et Israël, je cher­chais des modèles de prose et de poé­sie éma­nant d'auteurs anglo­phones vivant en Israël. Malgré une implan­ta­tion en Israël qui remon­tait par­fois à des décen­nies, un grand nombre d'entre eux ont conti­nué à écrire en anglais.

          Je me suis deman­dée pour­quoi. Sans vou­loir géné­ra­li­ser, pour ma part, écrire de la poé­sie dans ma langue mater­nelle consti­tuait un défi de taille, et je ne pos­sé­dais pas une maî­trise suf­fi­sante de l'hébreu pour jouer avec la langue, la décons­truire, la revoir, y inven­ter des méta­phores. De plus, les lettres et les mots hébraïques impliquent des contextes litur­gique, mytho­lo­gique et mys­tique très riches. Par exemple, toutes les lettres de l'alphabet abondent de sym­bo­lisme dans la bible hébraïque, dans la gué­ma­trie (un sys­tème attri­buant une valeur numé­rique aux lettres et aux mots hébraïques), et dans la kab­bale. Quand on tra­duit de l'hébreu vers l'anglais, l’essentiel de ce contexte est per­du. Enfin, je n'écris pas de poèmes en hébreu car la langue de mon for inté­rieur – mémoire, his­toire, amours et pertes – a tou­jours été l’anglais.

          Le manque de lec­to­rat est l’un des incon­vé­nients pour celui qui écrit en anglais en Israël. L'anglais étant lar­ge­ment par­lé dans ce pays, comme il l’est dans beau­coup de pays du monde, on pour­rait pen­ser qu’y écrire en anglais atti­re­rait des lec­teurs. La plu­part des Israéliens parlent et com­prennent l'anglais assez bien, et c'est aus­si une langue par­ta­gée par les dif­fé­rents groupes eth­niques de la région. Les Israéliens de langue hébraïque semblent mieux connaître l'anglais que l'arabe. Réciproquement, les citoyens ara­bo­phones d'Israël semblent être plus à l'aise lin­guis­ti­que­ment et/​ou idéo­lo­gi­que­ment avec l'anglais qu'avec l'hébreu. C'est la rai­son pour laquelle cer­tains étu­diants de langue mater­nelle arabe choi­sissent de faire des études de lit­té­ra­ture anglaise. Il y a aus­si des mil­liers de per­sonnes de langue mater­nelle anglaise en Israël, d’origine amé­ri­caine, cana­dienne, anglaise, sud-afri­caine, et autre. Pour cette rai­son, l’anglais est en prin­cipe acces­sible et accep­té par des lec­teurs d’origines diverses.

            Il n’empêche que l’écriture en anglais n’est pas un phé­no­mène cou­rant en Israël, et cela n’est pas dû au fait que, d’un point de vue pra­tique, il soit dif­fi­cile pour les gens de lire de la lit­té­ra­ture et de la poé­sie dans une seconde ou troi­sième langue, mais plu­tôt au fait que l’écriture en anglais soit éclip­sée par le sta­tut de l’hébreu. Autant l’anglais est une langue sou­vent uti­li­sée en Israël – ensei­gnée à l’école, enten­due dans les feuille­tons télé­vi­sés (non dou­blés), par­lée avec les tou­ristes – autant l’hébreu est une langue sacrée pour les Juifs depuis des temps immé­mo­riaux, une langue orale pra­ti­que­ment res­sus­ci­tée au XIXème siècle. La langue hébraïque est au cœur de la per­son­na­li­té juive et sio­niste. Les immi­grants (les Juifs qui font leur aliyah) sont accueillis en Israël par des cours d’hébreu pris en charge par l’état. Cette men­ta­li­té « hébreu-cen­trique » fait sou­vent écho dans les piques que je relève au sujet de mon niveau d’hébreu, pro­ve­nant de chauf­feurs de taxi, méde­cins, coif­feurs… : Votre hébreu est très bon. Vous êtes mani­fes­te­ment encore en train d’apprendre l’hébreu. Votre hébreu s’améliore. Vous avez un accent. D’où vient votre accent ?

            En ce qui concerne la lit­té­ra­ture contem­po­raine en Israël, les auteurs en vue écrivent soit en hébreu, comme Yehuda Amichaï et Amos Oz, soit en arabe, comme Mahmoud Darwish. L’on peut aus­si citer le nom de Sayed Kashua, l’écrivain israé­lo-arabe qui écrit à la fois en arabe et en hébreu. Aucun auteur anglo­phone ne par­tage la noto­rié­té de ces écri­vains-là. Cela ne signi­fie pas pour autant que la lit­té­ra­ture en anglais n’ait pas influen­cé la lit­té­ra­ture arabe ou hébraïque, puisque le tra­vail de Walt Whitman, par exemple, a eu sur ces der­nières  un impact impor­tant. Cependant, la lit­té­ra­ture anglo­phone ne reçoit tout sim­ple­ment pas beau­coup d’attention en Israël, à moins que l’œuvre n’ait été tra­duite vers l’hébreu ou vers l’arabe. Des auteurs israé­liens anglo­phones dont le tra­vail est connu en dehors du pays peuvent res­ter incon­nus à l’intérieur de celui-ci, et cela se remarque sur­tout si leur tra­vail traite expli­ci­te­ment du pay­sage cultu­rel, social et poli­tique du pays. La langue anglaise caté­go­rise tou­jours l’écriture en tant que quelque chose qui est « autre », « étran­ger », peu importe com­bien de temps l’auteur a vécu en Israël.

            Au vu de ces réa­li­tés de langue et de lec­to­rat, un gouffre s’est for­mé, entre le pays dans lequel j’écris (Israël) et le pays dans lequel mon tra­vail pour­rait être reçu (les États-Unis). Une grande par­tie de la com­mu­nau­té lit­té­raire avec laquelle je m’étais iden­ti­fiée était basée aux États-Unis, le pays que j’avais phy­si­que­ment, mais pas psy­chi­que­ment, quit­té. Ainsi, contre toute attente, le fait d’écrire a ren­for­cé mes liens avec les États-Unis, alors que j’écrivais, fai­sais de la recherche et ensei­gnais à l’université de Tel Aviv. Je vivais en Israël, mais je vivais la plu­part du temps en anglais. C’était comme si mon écri­ture et moi avions deux mai­sons, une en Israël et une aux États-Unis, mais c’était aus­si comme si nous n’en avions aucune. Les écri­vains israé­liens de langue anglaise, et par exten­sion, ceux qui n’écrivent pas dans la langue de la région où ils vivent, font face à ce genre d’abîme de diverses façons.

            Aussi décon­cer­tant que puisse être ce gouffre, j’ai décou­vert avec le temps qu’il n’était pas sans avan­tages. Les béné­fices pra­tiques consis­taient dans le fait que les acti­vi­tés de la com­mu­nau­té écri­vante à laquelle j’appartenais pou­vaient ser­vir de pas­se­relle entre les deux pays. De plus, les sen­ti­ments de dépla­ce­ment, de bou­le­ver­se­ment et de déso­rien­ta­tion, bien qu’aliénants, étaient aus­si libé­ra­teurs. Avec mon sta­tut d’étrangère, je pou­vais me per­mettre de (conce)voir ma vie d’une façon tota­le­ment dif­fé­rente, et réflé­chir sur cer­tains points que j’aurais choi­si d’ignorer dans le pas­sé. Par exemple, j’ai com­men­cé à écrire sur la mala­die de mon père, et sur sa mort, une expé­rience trouble et dou­lou­reuse que je n’ai réus­si à envi­sa­ger clai­re­ment que dans la dis­tance géo­gra­phique. Je pou­vais m’approcher de cette expé­rience de façon créa­tive seule­ment en m’en éloi­gnant phy­si­que­ment. On emploie sou­vent le mot « bulle » pour décrire Tel Aviv, une bulle dans laquelle les habi­tants gar­de­raient les yeux fer­més face aux réa­li­tés natio­nales dévas­ta­trices. Pour moi, Tel Aviv est une bulle, mais une bulle dans laquelle je peux regar­der en face mes propres réa­li­tés, pri­vées, dévas­ta­trices.

            Et mal­gré cet abîme, ou peut-être grâce à lui, les écri­vains israé­liens d’expression anglaise res­tent très actifs. Il n'existe pas vrai­ment de groupe uni­fié, des cli­vages reli­gieux, poli­tiques et/​ou géo­gra­phiques empê­chant cela, mais ce manque est pal­lié par l'existence d’associations, ain­si que de cur­sus d'études, d’ateliers d'écriture, de lec­tures et per­for­mances se tenant au sein de pubs, cafés, col­loques uni­ver­si­taires ; ain­si que de revues spé­ci­fi­que­ment dédiées à la lit­té­ra­ture en langue anglaise. Un grand nombre de ces écri­vains s'adonnent aus­si à la tra­duc­tion, de l'hébreu, l'arabe et d’autres langues. Il arrive que des textes en anglais soient éga­le­ment tra­duits en hébreu ou en arabe, et publiés en Israël. Par consé­quent, même si écrire en anglais est assez mar­gi­nal, les écri­vains concer­nés sont rela­ti­ve­ment actifs et impli­qués.

          J'ai fini par com­prendre que la sépa­ra­tion par­tielle du fait d'écrire en anglais en Israël rend cet acte excep­tion­nel. Je parle de sépa­ra­tion par­tielle car les auteurs peuvent conser­ver l'anglais comme langue d'expression à la mai­son ou au tra­vail, tout en étant inté­grés dans la socié­té israé­lienne. L’Israélien de langue anglaise a une iden­ti­té hybride qui est com­pa­rable à d’autres iden­ti­tés hybrides dans le monde. La langue repré­sente une divi­sion, aus­si mal­léable soit-elle, entre la culture majo­ri­taire et soi. En tant que tels, les écri­vains israé­liens de langue anglaise pos­sèdent la pers­pec­tive double, et spé­ciale, de ceux qui sont à l’intérieur mais aus­si à l’extérieur de la socié­té qu’ils habitent. Ils peuvent donc en tâter le ter­rain tout en en voyant les frac­tures. Les écri­vains béné­fi­ciant d’une telle pers­pec­tive sont cru­ciaux en Israël, au vu de l’histoire tra­gique des conflits. Ces auteurs, grâce à leur posi­tion avan­ta­geuse, peuvent faire de bons témoins.

          Il est désor­mais pos­sible de voir au-delà des par­tis pris et des condam­na­tions. Il est deve­nu pos­sible de com­prendre qu’être à la fois du côté des Israéliens et des Palestiniens n’est pas une contra­dic­tion. Ces auteurs sont des témoins de pre­mière main des évé­ne­ments dévas­ta­teurs qui se pro­duisent en Israël, aus­si bien au niveau pra­tique qu’au niveau humain. De plus, l’écriture en anglais jette une pas­se­relle entre Israël et le monde anglo­phone en géné­ral. Les écri­vains de langue anglaise ne dépendent pas de tra­duc­teurs pour décrire au monde le tra­gique, le beau, ou le terre-à-terre carac­té­ris­tique d’Israël. Ceux qui écrivent à par­tir d’Israël consti­tuent des émis­saires pos­sé­dant la capa­ci­té d’informer sur les opi­nions et les idées d’Israël. Ils devraient jouir de plus de recon­nais­sance pour ce rôle unique qu’ils rem­plissent. Cependant, il est aus­si pri­mor­dial qu’ils conservent le regard de l’étranger par­tial.

             Les tra­vaux de nom­breux écri­vains israé­liens de langue anglaise – ils sont trop nom­breux pour que nous puis­sions en don­ner la liste com­plète ici – attestent de cette pers­pec­tive. Vous pou­vez lire, par exemple, Layers (Simple Conundrum Press, 2013) et So Far So Good (Sivan, Boulevard, 2004) de Karen Alkalay-Gut. Lisez aus­si A Messenger Comes (Singing Horse Press, 2012), On Ruins & Return (Shearsman Books, 2005), et Azimuth (Sheep Meadow Press, 2001), de Rachel Tzvia Back. Lisez le roman d’Evan Fallenberg Light Fell (Soho Press, 2008). Lisez Ezekiel’s Wheels (Copper Canyon Press, 2009) et Threshold (Copper Canyon Press, 2003), de Shirley Kaufman. Lisez Havoc (Sheep Meadow Press, 2013) de Linda Zisquit. En ce qui concerne les com­men­taires sur l’écriture anglo­phone en Israël, tour­nez-vous vers la dis­cus­sion inti­tu­lée « Transcender les fron­tières » (en fran­çais dans Recours au poème) menée par Sarah Wetzel entre quatre poètes et tra­duc­trices anglo­phones, Joanna Chen, Jane Medved, Marcela Sulak, et moi-même, pour la revue The Bakery. Par ailleurs, le recueil de poèmes de Sarah Wetzel, Bathsheba Transatlantic (Anhinga Press, 2010), s’est nour­ri des sept années qu’elle a pas­sées entre New York et Tel Aviv. Nous devons la ver­sion fran­çaise de la dis­cus­sion « Transcender les fron­tières » à Sabine Huynh, auteur et tra­duc­trice qui vit actuel­le­ment à Tel Aviv. Le roman de Sabine Huynh, La mer et l’enfant, a été récem­ment publié en France, aux édi­tions Galaade (2013). Tous ces auteurs pos­sèdent une sen­si­bi­li­té plu­ri­cul­tu­relle et plu­ri­lingue, ain­si qu’une conscience aigüe de leur posi­tion en tant qu’étranger et témoin.

            Le poème de la poète de langue anglaise Karen Alkalay-Gut, « So far so good » (« Jusqu’ici, tout va bien »), du recueil épo­nyme, peut ser­vir de bon exemple de ce concept de posi­tion d’étranger par­tiel. La per­sonne qui parle dans ce poème décrit ce qu’elle a appris de ses péré­gri­na­tions sur une artère cen­trale et bien connue des tela­vi­viens, l’avenue Iben Gavirol. Elle décrit com­ment elle des­cend l’avenue tout en épiant les gens de der­rière les piliers, en les « scru­tant » du regard et en res­tant atten­tive aux « pro­fils louches ». Du fait que cette per­sonne a le sta­tut de poète israé­lien de langue anglaise, elle est invi­sible, ou du moins passe-t-elle inaper­çue, aux yeux de ceux qu’elle scrute. En effet, elle est à la fois pré­sente et absente du pay­sage urbain. Ne la remarque qu’une pré­sence inat­ten­due : l’un des piliers aux­quels elle s’agrippe pour se dis­si­mu­ler. 

 

Qu’ai-je donc appris
ave­nue Iben Gavirol ?

Le jour où j’ai pres­sé le pas
pour m’en sor­tir mal­gré tout

en m’arrêtant
à chaque pilier

pour scru­ter
les gens

les pro­fils
louches

et souf­fler
jusqu’ici, tout va bien. 

Une fois, tel Samson
j’ai sai­si le pilier

qui a mur­mu­ré
en retour

« En effet nous sommes
nom­breux der­rière les­quels
on peut se cacher,
mais com­ment recon­naître
le devant du der­rière ? »

(Karen Alkalay-Gut. Traduction fran­çaise : Sabine Huynh.)

 

What did I learn
on Ibn Gvirol Street ?

That day I wal­ked fast
to beat the odds

stop­ping
at each column

to peer out
at people

sus­pi­cious
pro­files,

and whis­pe­red
so far so good. 

One time I hung on
like Samson

and the column
whis­pe­red back,

These are indeed
many of us here
to hide behind.
But you never know
where the front is.”
 

          Ce poème est clai­re­ment iro­nique, étant don­né que la nar­ra­trice endosse la cas­quette du détec­tive se glis­sant fur­ti­ve­ment dans la foule, détec­tive sou­la­gé que tout soit en ordre à Tel Aviv, du moins pour le moment. « Jusqu’ici, tout va bien », mur­mure-t-elle. Le pilier per­son­ni­fié qui lui répond est aus­si iro­nique que le poème. L’humour est carac­té­ris­tique du tra­vail de Karen Alkalay-Gut et elle s’en sert pour ses com­men­taires socio-poli­tiques les plus péné­trants. Le terme « pro­fil louche » peut être dif­fi­cile à com­prendre en dehors du contexte tela­vi­vien en par­ti­cu­lier et israé­lien en géné­ral. Partout en Israël, les « pro­fils louches » font réfé­rence à « l’autre », à la menace repré­sen­tée par un ter­ro­riste ou un kami­kaze. Le mot « pro­fil » peut évo­quer le pro­fi­lage racial ou eth­nique.

            La façon dont la nar­ra­trice parle de « pro­fi­lage » et de méfiance est au cœur-même de la sagesse pro­di­guée par le pilier. Le pilier répond au « jusqu’ici, tout va bien » de la nar­ra­trice en sou­li­gnant qu’il y a en fait de nom­breux piliers que la nar­ra­trice (ou n’importe qui d’autre) peut uti­li­ser comme bou­clier contre d’éventuelles menaces : « En effet nous sommes /​ nom­breux der­rière les­quels /​ on peut se cacher ». Toujours est-il que cette pro­tec­tion s’avère fan­tas­ma­go­rique et illu­soire, puisque  « com­ment recon­naître /​ le devant du der­rière ? » Cette illu­sion ne s’applique pas qu’aux piliers, elle concerne éga­le­ment les gens, toutes sortes de per­sonnes, qui pour­raient mena­cer la sécu­ri­té de la nar­ra­trice. Le pilier, un témoin de la ville que plus per­sonne ne remarque, tout comme la nar­ra­trice elle-même, exhorte celle-ci à remettre en ques­tion ses hypo­thèses et ses pré­sup­po­sés concer­nant les per­sonnes qu’elle évite. La nar­ra­trice apprend que ce à quoi elle s’agrippe avec la force de Samson la laisse en fait vul­né­rable et tota­le­ment expo­sée.

            En tant que poète et ensei­gnante en Israël, je me suis aus­si ren­due compte du fait que j’écris en tant qu’étrangère et témoin. Récemment, je me suis atte­lée à l’exploration de ques­tions per­son­nelles plu­tôt que poli­tiques dans mon tra­vail, même si ce qui est per­son­nel n’est pas dénué de poli­tique, au contraire, puisque m’étant affir­mée comme poète à Tel Aviv, je suis tou­jours atten­tive au fait d’aborder dans l’écriture mes sujets avec empa­thie, res­pect et com­pas­sion – des idéaux, qui, il me semble, peuvent par­fois faire défaut en Israël. Je suis consciente de la contra­dic­tion inhé­rente au fait que ma liber­té créa­trice ne soit pas for­cé­ment com­pa­tible avec la liber­té dont tant de per­sonnes ne peuvent jouir. Ma pour­suite de ces idéaux se fait dans l’espoir d’avoir un impact sur le pays qui a été éta­bli en tant que refuge pour les Juifs per­sé­cu­tés depuis des siècles et qui m’a offert un refuge où j’ai pu écrire. 

            Ces jours-ci à Tel Aviv, des réfu­giés ori­gi­naires d’Érythrée, du Soudan et du Congo conversent en arabe, en fran­çais et dans leurs dia­lectes locaux. Ils échangent cer­tai­ne­ment des his­toires au sujet d’Israël, leur pays d’accueil, des his­toires à la fois tristes et encou­ra­geantes. Nous avons aus­si grand besoin de connaître leur per­cep­tion de la socié­té israé­lienne (quels que soient les mots qu’ils uti­lisent pour dire « bière », « guerre » ou « mai­son »). Ceux qui sont à l’extérieur, les « étran­gers », redes­sinent les lieux avec leur regard neuf. Nous avons besoin de ceux qui racontent des his­toires, et qui ne parlent la langue mater­nelle de per­sonne, même si le pays dans lequel ils vivent est sou­vent sourd à leurs voix.

Tel Aviv, 2013

(Dara Barnat. Traduction de l’anglais : Sabine Huynh.)

 

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No One’s Mother Tongue : Writing in English in Israel

 

           While gro­wing up in the sub­urbs of New York, I did not fore­see that I would set­tle for almost a third of my life out­side the United States. Nor did I fore­see that I would become a poet, cer­tain­ly not in a coun­try whose lan­guages (Hebrew, Arabic) were not my own. But in 2001, at age 22, I step­ped onto the tar­mac at Ben-Gurion Airport in Tel Aviv, and met with the ele­ments that would encase me like a blan­ket for the next ten years : Hebrew and heat. During my first months in Israel, I volun­tee­red on a kib­butz, where I met more Hebrew-, French-, Spanish-, Italian-, Portuguese-, German-, and Swedish-spea­kers than English-spea­kers, though bet­ween us we conver­sed in English. When I later taught courses at Tel Aviv University, my stu­dents’ native lan­guages were often Hebrew, Arabic, and Russian. Writing poe­try in English in Israel – a coun­try at once dyna­mic, for­ward thin­king, and embat­tled – would have see­med an unli­ke­ly path. However, as the path emer­ged, I dis­co­ve­red what it means to write in a lan­guage spo­ken by many, but heard by few.

            Before my inter­est in English-lan­guage poe­try star­ted, I was focu­sed on lear­ning Hebrew. On the kib­butz, the other volun­teers and I wor­ked in the fields or fac­to­ry in the mor­ning and atten­ded Hebrew classes in the after­noon. Also, we par­tied a lot, in a varie­ty of lan­guages. I lear­ned the word for beer in Hebrew, Swedish, Spanish, and French (bira, öl, cer­ve­za, and bière). The word vod­ka see­med to be uni­ver­sal. After the kib­butz, I went to stu­dy Hebrew in an ulpan (Hebrew lan­guage school) in Tel Aviv and applied to do a Master’s Degree in English Literature at Tel Aviv University. I applied for this pro­gram, because I’d always enjoyed stu­dying lite­ra­ture. My under­gra­duate degree, com­ple­ted in the US, was in Comparative Literature. A second, no less weigh­ty fac­tor, was that the courses for the degree were taught in English. I would still take the gene­ral Hebrew classes requi­red by all stu­dents at Tel Aviv University, no mat­ter their field, but my lack of Hebrew would not be a hin­drance for lec­tures or rea­dings.

            In the first year of the Master’s pro­gram, I was for­tu­nate to take courses on British and American poe­try given by two lec­tu­rers, Karen Alkalay-Gut and Rachel Tzvia Back, who were them­selves English-lan­guage Israeli poets. American poets like Walt Whitman, Charles Reznikoff, Muriel Rukeyser, Lorine Niedecker, Charles Olson, and Adrienne Rich, among others, espe­cial­ly cap­ti­va­ted me. In a course on poe­try and place, I was taken by a poem by Niedecker, tit­led “My Life by Water”: “My life /​ by water – /​ Hear  /​/​ spring’s first frog /​ or board…” Niedecker wrote poems from the shores of Rock River in Wisconsin and I encoun­te­red these poems Tel Aviv. There are no frogs in the Mediterranean Sea ; yet, Niedecker see­med to cap­ture the rhythms of the Mediterranean that ins­pi­red me. My fas­ci­na­tion with the American tra­di­tion of poe­try grew within a few semes­ters. Several years later, I would com­plete a dis­ser­ta­tion about Walt Whitman’s influence on Jewish American poe­tics.

            As I read and resear­ched poe­try, I began to expe­rience a desire, like a creek before a river, to write my own poems. This desire was strong enough that I atten­ded a crea­tive wri­ting work­shop in the English Department, taught by the Hebrew- and English-lan­guage Israeli wri­ter Rebecca Rass. It was in this work­shop, with Rebecca’s encou­ra­ge­ment, that I knew I wan­ted to conti­nue wri­ting poe­try. The wri­ting “voice” that was emer­ging was unde­nia­bly English-spea­king, though Hebrew was a part of my dai­ly life and found its way into some of my poems. As I was wri­ting the poems for Headwind Migration (Pudding House Publications, 2009), a chap­book col­lec­tion that explo­red my expe­rience of “migra­ting” bet­ween Israel and the US, I sear­ched for models of poe­try and prose by English-lan­guage wri­ters living in Israel. I lear­ned that many of these wri­ters, des­pite having lived in Israel for decades, conti­nued to write in English.

            I fear gene­ra­li­zing why this is the case, but for me, lear­ning to write poe­try in my native lan­guage was alrea­dy a great chal­lenge. Also, I lacked the mas­te­ry in Hebrew to play games with the lan­guage, decons­truct and revise it, and invent new meta­phors. Moreover, Hebrew let­ters, words, and phrases have a rich context in Jewish litur­gy, mytho­lo­gy, and mys­ti­cism. The first let­ter of the Hebrew alpha­bet aleph (א) is rife with sym­bo­lism in the Hebrew Bible, Gematria (a sys­tem of assi­gning nume­ri­cal value to a Hebrew word or phrase), and Kabbalah, as are all the let­ters of the alpha­bet. There is no equi­va­lence to this tex­tual sym­bo­lism in English. When Hebrew wri­ting is trans­la­ted to English (and other lan­guages), much of this context is lost. Finally, I did not write poems in Hebrew, because the lan­guage of my inner self – memo­ry, his­to­ry, love and loss, dreams and night­mares – was English.

            One adverse conse­quence of wri­ting in English in Israel that I dis­co­ve­red was a lack of rea­der­ship. English is wide­ly spo­ken in Israel, like in much of the world, so it’s fair to assume that wri­ting in English might not impact this rea­der­ship. Many Israelis unders­tand and speak English at least mode­ra­te­ly well. In addi­tion, English is the lan­guage sha­red by the various eth­nic groups of the region. Hebrew-spea­king Israelis tend to be more fami­liar with English than Arabic. Conversely, Arabic-spea­king citi­zens of Israel might be more com­for­table lin­guis­ti­cal­ly and/​or ideo­lo­gi­cal­ly in English than Hebrew. Some native Arabic-spea­king stu­dents stu­dy English Literature for these rea­sons. There are also thou­sands of native English-spea­kers in Israel, from the US, Canada, England, South Africa, and elsew­here. Therefore, English-lan­guage wri­ting might be, in prin­ciple, acces­sible to and accep­ted by rea­ders of diverse back­grounds.  

            However, English-lan­guage wri­ting is not mains­tream, and not because, from a prac­ti­cal stand­point, it can be har­der for people to read lite­ra­ture and poe­try in their second or third lan­guage. Rather, English-lan­guage wri­ting is dwar­fed by the sta­tus of Hebrew. Inasmuch as English is a oft-uti­li­zed lan­guage in Israel – taught in schools, heard on sit­coms, and spo­ken with tou­rists – Hebrew has been the holy lan­guage for Jews since ancient times and revi­ved as a spo­ken lan­guage in the 19th cen­tu­ry. Hebrew is at the heart of the country’s Jewish and Zionist cha­rac­ter. Immigrants to Israel (Jews who make aliyah) are pro­vi­ded with Hebrew classes sub­si­di­zed by the State of Israel. This Hebrew-cen­tric men­ta­li­ty is echoed in the quips I often hear, from taxi dri­vers, doc­tors, and hair­dres­sers, about the level of my Hebrew : Your Hebrew is very good. You must still be lear­ning Hebrew. Your Hebrew is impro­ving. You have an accent in Hebrew. Where is your accent from ?

            In terms of lite­ra­ture, the pro­minent contem­po­ra­ry wri­ting in Israel is Hebrew-lan­guage, like Yehuda Amichai and Amos Oz, or Arabic-lan­guage, like Mahmoud Darwish. Another example is Sayed Kashua, the Israeli Arab Arabic- and Hebrew-lan­guage wri­ter. But no English-lan­guage Israeli wri­ter holds such pro­mi­nence. That is not to sug­gest that English lite­ra­ture has not been influen­tial for Hebrew- and Arabic-lan­guage wri­ting. On the contra­ry, Walt Whitman, for ins­tance, was impact­ful on both these tra­di­tions. But sim­ply put, Israeli English-lan­guage wri­ting does not receive a great deal of atten­tion in Israel. If the work is trans­la­ted to Hebrew and/​or Arabic, the chance is higher that it will be reco­gni­zed. Otherwise, even English-lan­guage Israeli wri­ters who are well known out­side of Israel can be rela­ti­ve­ly unk­nown within the coun­try. This is true when the work deals expli­cit­ly with the country’s poli­ti­cal, social, and cultu­ral land­scape. English marks the wri­ting as “other,” no mat­ter how long the wri­ter has lived in Israel.

            Given these rea­li­ties of lan­guage and rea­der­ship, a chasm for­med, with the coun­try in which I wrote (Israel) on one side, and the coun­try where my work might be recei­ved (the US) on the other. Much, though by no means all, of the wri­ting com­mu­ni­ty with which I iden­ti­fied was based in the US, the coun­try I had phy­si­cal­ly, though not psy­chi­cal­ly, left. Thus, my wri­ting unex­pec­ted­ly dee­pe­ned my ties to the US, though I was wri­ting, resear­ching, and tea­ching in Tel Aviv. I was living in Israel, but I was (most­ly) living in English. In a sense, it was as if my wri­ting and I had two homes, Israel and the US, but in ano­ther sense, we had no home. This is a chasm that is nego­tia­ted in various ways by English-lan­guage wri­ters in Israel, and by exten­sion any wri­ter who does not work in the native language(s) of their region.  

            Disconcerting as this chasm was, in time I dis­co­ve­red that it came with advan­tages. Practical advan­tages were that my wri­ting com­mu­ni­ty and acti­vi­ties could bridge the two coun­tries. Another unex­pec­ted, pro­found advan­tage was that the sense of dis­pla­ce­ment, dis­lo­ca­tion, and diso­rien­ta­tion, while iso­la­ting, was also libe­ra­ting. Being an out­si­der of sorts freed me to reflect upon events in my life, which I might other­wise not have explo­red. Specifically, I began to write about my father’s ill­ness and death, a mur­ky, pain­ful expe­rience that became clear only when I vie­wed it from a great dis­tance. I could move toward the expe­rience crea­ti­ve­ly only by moving away from it phy­si­cal­ly. Tel Aviv is often des­cri­bed as a “bubble,” in which people can shut their eyes to devas­ta­ting natio­nal rea­li­ties. For me, Tel Aviv is like­wise a bubble, but one in which I can open my eyes to devas­ta­ting per­so­nal ones.

            And des­pite, or per­haps because of this chasm, English-lan­guage wri­ters in Israel are very active. There is no uni­fied group of wri­ters – reli­gious, poli­ti­cal, and/​or geo­gra­phic lines prevent such a group from for­ming. But there are seve­ral orga­ni­za­tions for English-lan­guage wri­ters, as well as degree pro­grams, wri­ting work­shops, rea­dings in pubs and cafés, aca­de­mic confe­rences, and jour­nals for English-lan­guage wri­ting. Many English-lan­guage wri­ters are often invol­ved in trans­la­ting from Hebrew, Arabic, and other lan­guages. English-lan­guage wri­ting is some­times trans­la­ted to Hebrew and/​or Arabic and publi­shed in Israel. Therefore, English-lan­guage wri­ting might be rela­ti­ve­ly mar­gi­na­li­zed, but the wri­ters them­selves are extre­me­ly enga­ged.

            What I came to unders­tand is that the par­tial-sepa­ra­te­ness of English-lan­guage wri­ting in Israel makes it excep­tio­nal. I say par­tial-sepa­ra­te­ness, because the wri­ters may very well retain English as the lan­guage spo­ken at home or work, but they are none­the­less inte­gra­ted into Hebrew-spea­king socie­ty. The English-spea­king-Israeli is a hybrid iden­ti­ty com­pa­rable to other hybrid iden­ti­ties throu­ghout the world. Language is a par­ti­tion, howe­ver mal­leable, bet­ween one­self and the majo­ri­ty culture. As such, English-lan­guage wri­ters pos­sess a spe­cial, dual pers­pec­tive of insi­ders who are also out­si­ders. They can walk the ground, but see its frac­tures. Writers with this pers­pec­tive are cru­cial in Israel, with its tra­gic his­to­ry of conflict. These wri­ters have a van­tage point from which to be wit­ness.

            From this point, it becomes pos­sible to see beyond sides and blame. It becomes pos­sible to see that sup­por­ting the Israeli people and the Palestinian people is not mutual­ly exclu­sive. These wri­ters wit­ness first hand the devas­ta­ting events that occur in Israel, as well as the mun­dane and humane ones. Moreover, English-lan­guage wri­ting is a bridge bet­ween Israel and the wider English-spea­king world. English-lan­guage wri­ters do not depend on trans­la­tors to des­cribe the tra­gic, beau­ti­ful, or mun­dane to this world. Those who write from Israel are envoys, with the abi­li­ty to inform people’s ideas and opi­nions of Israel. More recog­ni­tion should be given to English-lan­guage wri­ters in Israel for the unique role they pos­sess ; yet, it is also vital that they retain the pers­pec­tive of the par­tial out­si­der.

            Works of nume­rous Israeli English-lan­guage wri­ters – too many to list here – dis­play this pers­pec­tive. Read, for ins­tance, Karen Alkalay-Gut’s Layers (Simple Conundrum Press, 2013) and So Far So Good (Sivan, Boulevard, 2004). Read Rachel Tzvia Back’s A Messenger Comes (Singing Horse Press, 2012), On Ruins & Return (Shearsman Books, 2005), and Azimuth (Sheep Meadow Press, 2001). Read Evan Fallenberg’s novel Light Fell (Soho Press, 2008). Read Shirley Kaufman’s Ezekiel’s Wheels (Copper Canyon Press, 2009) and Threshold (Copper Canyon Press, 2003). Read Linda Zisquit’s Havoc (Sheep Meadow Press, 2013). For com­men­ta­ry on English-lan­guage wri­ting in Israel, refer to “Transcending Boundaries,” a conver­sa­tion cura­ted by Sarah Wetzel for The Bakery, bet­ween four English-lan­guage poet/​translators living in Israel : Joanna Chen, Jane Medved, Marcela Sulak, and myself. Wetzel’s own col­lec­tion of poe­try, Bathsheba Transatlantic (Anhinga Press, 2010), is infor­med by seven years she spent living and tra­ve­ling bet­ween New York and Tel Aviv. The conver­sa­tion also appea­red in Recours au Poème (“Transcender les fron­tières”) trans­la­ted to French by Sabine Huynh, a wri­ter and trans­la­tor cur­rent­ly living in Tel Aviv. Huynh’s novel, La mer et l’enfant, was recent­ly publi­shed by Galaade in France (2013). Each of these wri­ters has a mul­ti­cul­tu­ral and mul­ti­lin­gual sen­si­bi­li­ty, as well as an awa­re­ness of their posi­tion of out­si­der and wit­ness.

            A poem by an English-lan­guage Israeli poet that exem­pli­fies this par­tial-out­si­der posi­tion is Alkalay-Gut’s “So Far So Good,” from her col­lec­tion by the same title. The spea­ker of the poem des­cribes a les­son she lear­ned on a well-known, cen­tral street in Tel Aviv, cal­led Ibn Gvirol Street. The spea­ker des­cribes wal­king down Ibn Gvriol, obser­ving people from behind columns, “pee­ring out,” and vigi­lant­ly che­cking for anyone with a “sus­pi­cious pro­file.” In kee­ping with the sta­tus of the English-lan­guage Israeli poet, the spea­ker is invi­sible to, or at least una­ck­now­led­ged by, those she spies on. She is effec­ti­ve­ly present in, yet absent from, the citys­cape. The spea­ker is ack­now­led­ged only by a rather sur­pri­sing pre­sence : one of the columns she clings to for cover. 

 

What did I learn
on Ibn Gvirol Street ?

That day I wal­ked fast
to beat the odds

stop­ping
at each column

to peer out
at people

sus­pi­cious
pro­files,

and whis­pe­red
so far so good. 

One time I hung on
like Samson

and the column
whis­pe­red back,

These are indeed
many of us here
to hide behind.
But you never know
where the front is.”

 

         The poem is dis­cer­ni­bly tongue-in-cheek as the spea­ker sneaks around, a self-appoin­ted detec­tive relie­ved to find Tel Aviv in order, at least for the time being : “so far so good,” she whis­pers. The per­so­ni­fied column that “whis­pe­red back” is like­wise tongue-in-cheek. However, humor in Alkalay-Gut’s work is cha­rac­te­ris­ti­cal­ly a pre­text for her most serious poli­ti­cal and social com­men­ta­ry. The “sus­pi­cious pro­files” can­not be unders­tood out­side the context of Tel Aviv in par­ti­cu­lar and Israel in gene­ral. Anywhere in Israel, “sus­pi­cious pro­files” evokes a threa­te­ning “other,” such as a ter­ro­rist or sui­cide bom­ber. The term “pro­files” can evoke eth­nic or racial pro­fi­ling.

            The speaker’s self-des­cri­bed “pro­fi­ling” and mis­trust is at the core of the wis­dom that the column imparts. The column’s res­ponse to the speaker’s remark “so far so good” is that there are, in fact, nume­rous columns for the spea­ker (or anyone else) to use as pro­tec­tion from per­cei­ved threats : “There are indeed /​ many of us here /​ to hide behind.” Yet, these modes of pro­tec­tion are phan­tas­ma­tic and illu­so­ry : “you never know where the front is.” This illu­sion applies not just to the columns, but to who­me­ver the spea­ker is threa­te­ned by. The column – an unseen wit­ness of the city, much like the spea­ker her­self – urges the spea­ker to ques­tion her assump­tions and biases about whom she might be run­ning from. The spea­ker learns that what she holds onto for pro­tec­tion with the strength of the Biblical Samson, actual­ly leaves her the most vul­ne­rable and expo­sed.

            I, too, as a poet and tea­cher in Israel, have become aware of wri­ting as an out­si­der and wit­ness. In the recent past, I’ve been explo­ring per­so­nal, rather than poli­ti­cal issues in my wri­ting. But per­so­nal does not mean void of the poli­ti­cal ; on the contra­ry, having beco­ming a poet in Tel Aviv, I am ever mind­ful of the impor­tance of see­king the empa­thy, res­pect, and com­pas­sion in eve­ry sub­ject I write about – ideals that are much nee­ded in Israel. I do note the contra­dic­tion that my crea­tive free­dom is at odds with the free­doms denied to so many people. I pur­sue these ideals in the hopes to bet­ter the coun­try that was esta­bli­shed as a refuge for Jews facing cen­tu­ries of per­se­cu­tion and offe­red me a refuge in which to write.

            These days in Tel Aviv, refu­gees from Eritrea, Sudan, and Congo converse in Arabic, French, and their local dia­lects. The refu­gees are sur­ely sha­ring sto­ries about Israel, both sad and uplif­ting. Their per­cep­tions of socie­ty (wha­te­ver the word for beer, or war, or home) are also nee­ded. The out­si­der sees places anew, and through this seeing, effects change. The sto­ry­tel­lers, who speak no one’s mother tongue, are nee­ded, even if the coun­try in which they live hears lit­tle or nothing at all.  

Tel Aviv, 2013

(Dara Barnat. Traduction de l’anglais : Sabine Huynh.)

 

 

 

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Angèle Casanova

Angèle Casanova vit et tra­vaille dans le Territoire de Belfort. Née en 1976 à Libourne, tout près de Saint Émilion, elle a gran­di au milieu des vignes et des livres qu’elle emprun­tait à la biblio­thèque muni­ci­pale. Après ses études de phi­lo­so­phie, elle s’est orien­tée vers le métier de biblio­thé­caire, qu’elle exerce avec pas­sion depuis 15 ans.

A par­tir de 2006, elle déve­loppe un weblivre, Gadins et bouts de ficelles. Les gadins, pour les chutes, les ficelles, pour l’astuce et la capa­ci­té à se rele­ver.

Depuis 2014, elle envoie des textes aux revues et son pre­mier livre, Là où l’humain se planque, vient de paraître aux édi­tions Tarmac, dans la col­lec­tion Complément de lieu.

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