> Deux grand poètes grecs : Yòrgos Markòpoulos, Andrèas Embirìkos

Deux grand poètes grecs : Yòrgos Markòpoulos, Andrèas Embirìkos

Par |2018-10-16T17:28:24+00:00 1 mai 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Les édi­tions, Le miel des anges, s’attellent à la tâche de faire connaître en France l'un des plus grands poètes grecs du 20e siècle, Yorgòs Markòpoulos dans une tra­duc­tion de Michel Volkovitch. Pour cer­tains d’entre eux, déjà pré­sen­tés dans l'Anthologie de la poé­sie grecque contem­po­raine chez Poésie/​Gallimard, de Yorgòs Markòpoulos nous sont ici éga­le­ment pro­po­sées beau­coup d’inédits, aux­quels s’ajoutent des ver­sions de poèmes déjà connues en fran­çais, mais par­fois revues par l'auteur ou béné­fi­ciant d’une nou­velle tra­duc­tion. Le recueil donne éga­le­ment le der­nier opus du poète grec, Chasseur caché, dans son inté­gra­li­té. Pourquoi faut-il donc lire Chasseur caché, au Miel des anges ?

 

Si les textes choi­sis ici pro­posent un voyage dans l'histoire tour­men­tée de la Grèce au 20e siècle, ce n'est que de loin et la manière presque effa­cée. Le lec­teur ne trou­ve­ra ici ni la pein­ture des années de la dic­ta­ture, ni la souf­france des intel­lec­tuels, ni la misère poli­tique, morale, ou aujourd'hui éco­no­mique, d'une Grèce déci­dé­ment parente bien mal­trai­tée de l'Europe. Yorgòs Markòpoulos se poste comme “un chas­seur caché”, un obser­va­teur atten­tif de ses conci­toyens, de sa ville. On découvre dans ce recueil un poète qui arpente, un poète de la rue, un poète qui enre­gistre à la manière d'un appa­reil pho­to­gra­phique, des scènes de la vie ordi­naire. Le pre­mier poème du recueil Les Artificiers (1979), nous le pré­sente dans une scé­no­gra­phie qui pri­vi­lé­gie le pas de côté, la dis­tance :

 

Les pas­sants le soir pour cou­per

tra­versent le parc.

 

Nous autres les voyons.

Ou plu­tôt, nous voyons le point rouge de leur ciga­rette”. (les Poètes)

 

Le poème résume la démarche de l'auteur ; il en donne à voir la pos­ture. On les retrou­ve­ra toutes deux dans l'ensemble du recueil. La modes­tie de Markòpoulos tient dans ce “nous” qui semble effa­cer la sil­houette trop iden­ti­fiable de celui qui regarde et qui parle. Le poète est ce fan­tôme qui se fond dans les ombres, regarde de loin. Oh, non, plus de pré­ten­tion à par­ler au nom de… à étreindre le dra­peau, à gui­der le peuple dans la rue. Pas de pro­phète. Un homme pauvre, le poète, qui ne pré­tend qu’à cette fidé­li­té étroite au réel. Notons le détail de l’effort de cor­rec­tion du der­nier vers. Cette exi­gence terre à terre de véri­té qui fait pré­fé­rer à un énon­cé trop lyrique ou faus­se­ment juste, une véri­té, même tri­viale. Les hommes, ses contem­po­rains ? Le poète ne pré­tend les connaître ni comme socio­logue, ni comme poli­tique. Moins encore comme un intel­lec­tuel. Non, il ne les sai­sit que dans leurs mou­ve­ments, leurs habi­tudes ani­males, fati­gués et érein­tés qu’ils sont ces hommes, d’une vie maus­sade, sans hori­zon. La véri­té du poète ? La pointe rou­geoyante d’une ciga­rette grillée dans la nuit. Et le doux sou­rire de Markòpoulos ferme le poème. Tout se joue là : cette ten­dresse humaine, cette dou­ceur qui ne juge pas. Ce refus d’assimiler la fatigue, la pla­ti­tude ou l’amertume à une défaite. 

C'est donc bien, la post­face du recueil le signale, comme un pho­to­graphe, un pho­to­graphe ambu­lant qu'il aime à se pré­sen­ter et à écrire. Avec lui nous fré­quen­tons les foires, les mar­chés, les rues étroites, les chambres des céli­ba­taires, le bord des fleuves, secs, sou­vent aban­don­nés aux détri­tus, ces espaces inter­lopes de vie, de cris. De soli­tude et de silence aus­si. Des pay­sages urbains donc, qui ne sont pas pay­sages men­taux, mais bien ce pays qui est le sien, qu'il aime, qu'il chante, qu'il célèbre dans sa pau­vre­té ordi­naire, son insuf­fi­sance, jusqu’à son absence de rêve. Filous, men­diants, pros­ti­tuées, tra­fi­quants, camés, marins au chô­mage, tra­vailleurs pakis­ta­nais, c'est tout un peuple qui se presse sur les quais, dans les rues, dans les échoppes. “Voilà ta vie Pirée, voi­là mon bien”, psal­mo­die le poème. On ne lira donc pas ce recueil pour retrou­ver l’ampleur marine, le bleu d’un azur brû­lant, l’aridité miné­ral qui forment la scène gran­diose de la célé­bra­tion lyrique d’un Elytis ou d’un Ritsos. On ne retrou­ve­ra rien du décor men­tal, par­ta­gé par les lec­teurs émer­veillés de l’Iliade et de l’Odyssée que nous fûmes dans nos études au col­lège ou plus tard. La Grèce de Markòpoulos, ce n’est pas la Grèce des tou­ristes, pas plus que celle des livres. Et c’est bien là ce qui donne à la lec­ture de ce recueil sa force douce-amère qui nous rejoint, à notre tour, dans nos vies d’ici, dans nos cœurs de cendre : 

 

Une voix cette nuit criait dans mon som­meil :

viens voir les lieux où tu cou­rais, disait la voix, enfant”,

je ne peux les voir, ces lieux, répon­dais-je,

mon cœur est en cendre.” 

 

(“Ma ter­rible patrie” in Ne recouvre pas la rivière, 1998)

 

Le choix de poèmes qui est offert ici, couvre un demi-siècle de créa­tion. Le pre­mier recueil dont sont sou­mis des extraits, date en effet de 1968, le der­nier de 2010. C’est là aus­si ce qui fait l’intérêt de la lec­ture. On par­court à la fois une vie, celle de Markòpoulos, la mai­son jamais finie de son père, le sou­ve­nir de la mère, des images fugi­tives d’une enfance, l’installation dans une petite ville de pro­vince, et une œuvre, dont la varié­té for­melle, au regard de sa rela­tive modes­tie, dit le sou­ci scru­pu­leux de la forme et du style. Lauréat par deux fois, consé­cra­tion magis­trale, du plus pres­ti­gieux prix lit­té­raire grec, Markòpoulos est un auteur majeur. Le choix éta­bli par Michel Volkovitch rend compte de la com­plexi­té et de la varié­té des explo­ra­tions for­melles de l’auteur. On y croise des textes très courts, lapi­daires comme cette “chan­son des hommes soli­taires”:

 

Le soir tu ramasses du bois pour la che­mi­née.

Et le matin, ah le matin,

comme la vie est amère, avec toutes ces cendres.”;

 

d’autres plus amples, ani­més d’un souffle vision­naire, presque hal­lu­ci­né, comme les trois belles “lettres au poète Papadìtsas” où l’on retrouve les grands accents d’un Garcia Lorca :

 

L’hiver, un tam­bou­rin qui lit la brume

et l’enfant de l’image devant, près du cor­nouiller

tan­dis que dans son livre d’images

la marche silen­cieuse, entre les branches, du tigre,

comme le feu qui dans les brin­dilles se pro­page

et une nuée de bou­cliers de bronze un peu plus loin.”

 

La chan­son donc, la lettre, le récit en prose, l’interview pas­ti­chée, ou encore l’ode, (il faut lire, pour l’admirer, “l’ode au joueur de l’AEK et de l’équipe natio­nale Chrìstos Ardìzoglou”), d’autres formes plus dif­fi­ciles à défi­nir comme ce très long poème en prose séquen­cé en grands mou­ve­ments, “pas­sage pié­tons” où l’écriture prend la forme, dans le der­nier extrait pro­po­sé, d’un script ciné­ma­to­gra­phique en quatre plans.

Le lien qui unit tous ces textes, c’est l’homme. Rien de ce qui est dit ici ne vient d’ailleurs que de sa vie, de son expé­rience. Son tra­vail d’ingénieur, la mala­die, le deuil des parents, ses lec­tures aus­si. On trou­ve­ra avec émo­tion un très beau poème inti­tu­lé sobre­ment Sylvia Plath :

 

Voix de lionne mais plainte de femme

qui se désha­bille dans l’autre pièce

après l’annulation d’une sor­tie très dési­rée.

 

Le monde de Markòpoulos est un monde dont on ne peut sor­tir que par le bas. L’hôpital, le cime­tière sont les lieux de soli­tude qui reviennent régu­liè­re­ment dans l’anthologie. L’alternance sans fin des sai­sons, résu­mée dans le vers “brouillard de cime­tière, novembre, soleil, décembre, d’asile” rythme le recueil qui observe le temps qui passe et efface : guère d’illusions ou de conso­la­tions faciles chez notre poète. Mais c’est que la poé­sie n’a pas à conso­ler d’être vivant et en véri­té si peu dans la vie. Sensible à la fuite du temps, à la dis­pa­ri­tion des visages, à la fuga­ci­té des rares moments d’amour, de plé­ni­tude, Markòpoulos ne fait de la poé­sie ni un salut, ni une prière. Une voix, sim­ple­ment, qui essaie de dire avec jus­tesse que la dou­ceur et la ten­dresse d’un regard humain peuvent aider à sup­por­ter l’amertume et la déso­la­tion du réel :

 

Jusque là homme du peuple au mar­ché, dans ses affaires,

lorsqu’il a décou­vert sou­dain la poé­sie.

Dès lors il a pris l’eau par tous les bouts.

Sa femme l’a quit­té un soir.

Regardez-le main­te­nant dor­mir.

Au des­sus de sa tombe volent des oiseaux.

 

 

°°°

 

Ce jour d’hui comme hier et demain, Andrèas Embirìkos, Le miel des anges, 2016

Poèmes tra­duits par Myrto Gondicas et Michel Volkovitch

 

 

Sous un ceri­sier un poète aveugle chante la gloire du désir”

Ce vers tiré du poème inti­tu­lé « vision des heures mati­nales » rend compte de manière assez exacte du conte­nu et de la démarche de ce recueil Ce jour d’hui comme hier et demain, d'Andrèas Embirìkos . Dans ce vers cha­cun des mots en effet fait sens et pour­rait pro­po­ser à un lec­teur qui découvre cette œuvre, une porte d'entrée fina­le­ment assez juste. 

 

« Sous…»

La pré­po­si­tion sous d'abord, témoigne de la manière dont cette poé­sie est une poé­sie du jaillis­se­ment, du débor­de­ment. Ce qui vient vient de loin, des pro­fon­deurs, celles de l'inconscient, du rêve, des fan­tasmes, du désir. C’est cela, en conti­nu, dans les images sur­réa­listes, la vio­lence d’un lyrisme par­fois cru, le chant exal­té du corps et des sèves, c’est bien cela qui jaillit et déborde. Oui, des­sous, der­rière ce qui masque, cache, ou étouffe, c’est là que la parole du poème se glisse, dénude, désha­bille, pénètre. Sous les vête­ments,  sous les contraintes sociales,  sous les inter­dits,  Embirìkos va cher­cher la force vitale, l'énergie pri­mi­tive qui le fas­cinent. La vio­lence radi­cale et légen­daire qui nous lie à la beau­té du monde et à celle plus sin­gu­liè­re­ment de la femme, voi­ci ce qu’il chante, cherche, capte, les yeux grand ouverts devant la beau­té sen­suelle, sexuelle, éro­tique du réel. Le recueil rap­pelle ain­si à la page 90 que la poé­sie 

« sera sper­ma­tique /​ abso­lu­ment éro­tique /​ ou ne sera pas ». 

On aura recon­nu au pas­sage l’influence des sur­réa­listes fran­çais… Ce poème par ailleurs est sui­vi presque immé­dia­te­ment d'un très court texte, inti­tu­lé « Les Trois du trium­vi­rat, » qui rend hom­mage aux trois maîtres de notre poète, j'ai nom­mé, Léon Tolstoï, Sigmund Freud et André Breton. L’horizon s’éclaire pour le lec­teur fran­çais qui igno­rait, comme moi ce poète que Michel Volkovitch nous pré­sente comme une figure essen­tielle de la poé­sie grecque contem­po­raine. 

Triple lumière, celle du retour à une morale natu­relle, celle de l’acquiescement aux forces pro­fondes et infor­mu­lées de notre être, celle enfin de la folie et de la vio­lence des images et des asso­cia­tions d'idées : triple lumière pour un seul recueil, un regard, une voix très sin­gu­lière.

 

« …sous un ceri­sier… »

 

Le ceri­sier, un arbre qui revient plu­sieurs fois et occupe une place cen­trale dans la flore et la faune de cet Eden rêvé par l'auteur. Le ceri­sier est l'arbre dont l'ombre cache mal la lumière écla­tante du soleil et de la beau­té ;  il porte sur ses branches les fruits rouges cou­plés, gon­flés de sève et de sucre dans les­quels le poète célèbre et chante la sen­sua­li­té de son rap­port au monde. 

Le ceri­sier encore, c'est l'arbre dans ce jar­din der­rière la bar­rière, caché aux yeux du pas­sant, au pied duquel il fera la ren­contre, enfant, d'une jeune beau­té nue et occu­pée à son plai­sir à l’abri, croit-elle fal­la­cieu­se­ment, des regards. La scène est chan­tée dans un lyrisme éche­ve­lé, violent et cru, sans pré­cau­tion ora­toire. Véritable scène pri­mor­diale, pri­mi­tive dont on ne sait si elle est réelle ou sim­ple­ment rêvée, elle exprime ce que le poète voit dans le plai­sir et la sexua­li­té : l’extase maté­rielle, l’union avec le végé­tal, la créa­tion, la force dyo­ni­siaque qui porte à la Joie. On com­prend donc que le poème ici ne fait pas de la nature, de l’arbre un simple sym­bole des­ti­né à expri­mer pudi­que­ment la radi­ca­li­té du désir humain. Non. Ce désir, la nature l'accompagne et le per­met,  l'autorise, l’appelle.

 

«…un poète aveugle…»

 

La poé­sie pour Embirìkos est un chant de libé­ra­tion. Ce recueil écrit à la fin des années 60, alors que les mili­taires avaient pris le pou­voir en Grèce, croit à l’affirmation de la liber­té et de la joie d'être, dont la ren­contre amou­reuse est aux yeux du poète l'achèvement et le point culmi­nant. Les mères les prêtres, les bour­geois, les sol­dats qui défilent dans la rue, les colo­nels, toute la vio­lence grise et sale d'un monde semblent inter­dire, de poèmes en poèmes, la conquête du plai­sir d'exister, aux enfants, au femmes, aux hommes por­tés natu­rel­le­ment les uns vers les autres, dési­reux pour­tant de s'aimer de s'admirer, gon­flés tous, femmes, hommes et enfants du désir brû­lant de par­ache­ver leur huma­ni­té. Ce monde réel d’entraves, de règles et de sou­mis­sions n'est pas occul­té dans le recueil. Il est bien présent,à la page 104 par exemple, der­rière la fenêtre ouverte, dans la rue où passent les chars bruyam­ment, accom­pa­gnés de la fan­fare mili­taire. Mais ce que le poème chante, c'est pré­ci­sé­ment la chambre, où sur les draps blancs, dans la lumière du matin, un couple fait l'amour.

Aveugle donc le poète, mais aveugle volon­tai­re­ment, fort de vou­loir igno­rer le laid du monde actuel pour chan­ter un monde nou­veau à venir. Embirìkos s'attache mal­gré tout, mal­gré tous (il choi­si­ra de ne pas publier son recueil) à contre-cou­rant, à chan­ter sa foi dans la gran­deur de ce que les autres consi­dèrent comme bas et vil. C'est bien à un ren­ver­se­ment des valeurs que nous invite le recueil ; mais le lec­teur fran­çais aurait tort de me voir que des poèmes com­plai­sam­ment éro­tiques. Il s'agit de bien d'autres choses encore.

 

«…un poète aveugle chante…»

 

« Un poète aveugle chante »,  écrit-il. Ce chant est dio­ny­siaque, incan­des­cent, brû­lant, on l'aura com­pris. Il anime tout un monde. Une Création, où la faune et la flore la plus ordi­naire accueillent Archanges, Nymphes, Centaures. Le réel, oui, mais enchan­té, habi­té de pré­sences et de puis­sances. Mieux encore : Ce jour d’hui comme hier et demain réa­lise la pro­messe de son titre. Il s’ouvre à des temps, à des époques et à des espaces qui dépassent très lar­ge­ment la Grèce de la moi­tié du 20e siècle. Le monde aztèque de Montezuma, les bords du Jourdain, Paris, la Russie éter­nelle de Tolstoï, c'est tout un uni­vers à la fois livresque, légen­daire, men­tal, rêvé que pro­jette le recueil, pour atteindre à l’universel. De grandes pro­ces­sions pri­mi­tives d'hommes et de femmes joyeux « cou­ron­nés de lierre et solen­nel » avancent vers ce que l'auteur appelle de ses voeux, “ le Nouvel Âge”. De grandes pro­ces­sions syn­cré­tiques dans les­quelles la vision du poète asso­cie les dif­fé­rents âges de l'humanité :

 

« Du Christ-Adonis éro­tique et humain 
Sève de la terre Ranga-Paranga
Antidote à toute mélan­co­lie
Battement blanc velou­té d'aile d'ange
atter­ris­sant devant nous qui apporte
Non pas l'épée de l'Eden mais pour les affa­més
Du lait sucré Nestlé en boîte avec la manne céleste
Ranga- Paranga-Ranga ! »

 

Le rêve por­té lyri­que­ment par Embirìkos ? Voir l'homme s'ouvrir « pour le cœur et les sens /​  à ce monde-ci /​ de tré­sor plus vivi­fiant plus riche”. 

Quelle langue alors pour­rait dire l'extase d'être que vise les poèmes ? La langue d’Embirìkos chante en emprun­tant sans ver­gogne aux grands genres lit­té­raires anciens, mais aus­si à la prose la plus plate et tri­viale d'aujourd'hui, aux prières et for­mules rituelles consa­crées du chris­tia­nisme enfin :

 

« Sur terre aus­si Gloire tout de suite 
Et en même temps pour eux le mot Ourmahal veut dire
nous nous accom­plis­sons dans le plai­sir
comme dans les cieux sur terre main­te­nant et tou­jours 
À tout moment disant au lieu d'insultes 
« Ourmahal ! » ― un « Ourmahal ! » pour tous les siècles. »

«…la gloire du Désir »

  Sans doute voi­là la for­mule qui explique le sens du titre de ce recueil publié à titre post­hume, que pour­tant l'auteur avait ache­vé avant de dis­pa­raître. Il y a, le mot « gloire » nous le rap­pelle régu­liè­re­ment, une reli­gion du désir chez Embirìkos. Il faut entendre par là, d'abord un sens renou­ve­lé du sacré :  les yeux qui dévorent la beau­té du monde, s’extasient de celle de la femme, comme le désir et le plai­sir sexuel, tous sont sacrés. Ils relèvent tous trois de ce que l'homme a de plus grand, au regard du poète. Mais le mot « reli­gion », enten­dons-le aus­si dans son sens de lien, de rela­tion. Ce qui fait le fil direc­teur du recueil d'Andrèas Embirìkos c'est la manière dont lorsqu'il est libre, accep­té, vécu sans honte, en réci­pro­ci­té, le désir lie l'homme et la femme, mais aus­si l'homme et l'animal, l'homme et la créa­tion tout entière. Il est un lan­gage enfin vrai et trans­pa­rent :

 

« Quel dom­mage que si sou­vent les paroles soient conven­tion­nelles 
Et ne disent pas tou­jours la véri­té des choses
Ni celle des sen­sa­tions ni celle des sen­ti­ments
Et tout comme les vête­ments de tant de modes risibles
 
Cachent elles aus­si la grâce des âmes et des corps. »

 

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