> Roger Gonet : La Voie Haute

Roger Gonet : La Voie Haute

Par |2018-08-18T04:41:48+00:00 7 janvier 2016|Catégories : Critiques|

 

Quand on ferme La voix haute de Roger Gonnet, paru aux édi­tions « sac à mots », on reste un moment à s'interroger sur le titre : de quelle voie haute s'agit-il, quand au contraire le recueil nous emmène dans les voies du très bas, sur les che­mins boueux de ce monde terre-à-terre où nous sommes invi­tés à mar­cher tem­po­rai­re­ment ?

C'est par cet écart, dans cette ten­sion que doit se lire ce recueil. De la ten­sion qui entre-ouvre comme les deux bords d'une bles­sure, se crée cet espace qui est celui du sens que cherche la poé­sie. Le titre don­né à la seconde sec­tion du recueil « inci­sure », le goût pour les images de la fron­tière, du déchi­re­ment (par l'éclair – du ciel, par le souffle – du papier de soie, par le sou­ve­nir – de la conscience) s'originent tous, on ne peut en dou­ter, dans cette atten­tion chez Roger Gonnet concen­trée et ten­due à ce qui s'ouvre sans s'offrir, se dit en silence, glisse au cœur de l'immobilité des choses et des lieux. Faut-il s'arrêter aus­si à l'impression par­fois d'incohérence, de super­po­si­tions dans les images de ce recueil construit autour de répons brefs, échanges de voix maté­ria­li­sés par la typo­gra­phie et le mètre ? L'économie de moyens, la briè­ve­té apho­ris­tique des vers contri­buent à brouiller les repères du lec­teur. De ce désordre, de ce malaise, cet in-équi­libre qui dérange puisque nous voi­là sans assise, le recueil cherche à pro­duire dans la lec­ture ces opé­ra­tions de glis­se­ment, de ruis­sel­le­ment, cet uni­vers labile qui est le lot com­mun et uni­fie ici les dif­fé­rents poèmes de l'ensemble.

« Labile » en effet est l'adjectif qui revient régu­liè­re­ment. On passe ain­si d'images qui disent la fra­gi­li­té, comme la por­ce­laine abî­mée d'un inté­rieur bour­geois, la cui­sine aux « feux éteints » (page 8), le « vieux tram­way » rouillé qui brin­gue­bale bruyam­ment dans les rues d'une ville incon­nue, jamais nom­mée (page 26)… à d'autres images qui plantent un décor d'espace et d'air libre : la mer, les dunes, le vent, « l'oiseau qui plane » (page 28) le sau­vage et le large peut-être des espaces de la mer du Nord qui rap­pellent ceux d'un Pierre Dhainaut. « Peux-tu res­ter immo­bile quand le monde bouge ? » se demande le poète, tra­ver­sé par des espèces de ful­gu­rances qui font coha­bi­ter le soleil avec une atmo­sphère bru­meuse, blanche grise et puis la nuit qui sans cesse ne finit pas de venir. On com­prend alors sans doute que l'objet, le lieu, l'espace dans le recueil sont à la fois objet, lieu, espace et… sym­boles. Quand les mots sont si froids, fos­siles, figés comme « fleurs d'herbier » (page 68) l'objet, les images dans le poème tentent d'atteindre ou d'exprimer ce que les mots eux ne peuvent plus dire tout à fait. Les « averses », la « mer », les « glaces du temps », « les ruis­seaux », un « man­teau de pluie » : par là le recueil mul­ti­plie la thé­ma­tique du reflet, du miroir. Mais reflet, miroi­te­ment, écho pro­lon­gé qui sont dif­fé­rents registres d'expression de ce que tente d'approcher, de faire sen­tir le poème ; une image fugi­tive, entra­per­çue, floue comme on « écoute une voix qui ne parle plus ».

Revenons un ins­tant au titre : la voie haute en alpi­nisme c'est la voie la plus dif­fi­cile ; celle réser­vée aux grands pro­fes­sion­nels, aux fous de l'altitude, aux ama­teurs de ver­tiges. La voix haute, c'est aus­si la voie de la sagesse, qui conduit par la méditation,la prière, au déta­che­ment. Or si le lec­teur y avance, gui­dé par un « tu » qui marche devant lui, rien n'indique ou ne donne à pen­ser, que ce « tu » se penses comme un guide de mon­tagne, un « maître » spi­ri­tuel, un yogi. Certaines formes rap­pellent de loin l'art de l'épure du hai­ku japo­nais (« les branches des­sinent /​ la pre­mière lettre /​ du poème » page 19) ; mais Roger Gonnet n'emprunte les che­mins errants ni des moines Chan ni des maîtres Zen. Le brouillard sur le parc, le petit jour qui « s'adosse au jar­din », le « sable » et l'estran, la forêt, ou même une « cathé­drale détruite » voi­là ce qui peu à peu des­sine le décor du recueil. Décor à hau­teur de l'ordinaire.

Non, c'est de chan­ge­ments, des méta­mor­phoses, de fuga­ci­té, du glis­se­ment, de ruis­sel­le­ment dont le regard s'effraie, s'étonne, s'émerveille par­fois aus­si.

 Les pay­sages ne sont que mou­ve­ment, fuite, dis­pa­ri­tion. Le recueil s'ouvre sur les bords de mer et le mou­ve­ment de la vague sur le sable (page 7) ; la mer est pré­sente aus­si avec le rou­le­ment de cailloux, les bruis­se­ments de la côte et des oiseaux. Le mou­ve­ment c'est celui, ver­ti­cal, de la pluie qui tombe ou plus inquié­tant, celui des cendres dans le vent à la page 62 ; ou encore le mou­ve­ment bru­tal et sou­dain des éclairs qui tra­versent la nuit. Mais l'image obsé­dante du recueil c'est celle de l'eau qui ruis­selle sur les murets du parc, sur les pierres du che­min, les pavés. A telle enseigne que ces pay­sages semblent n'être faits que de ce mou­ve­ment de ce glis­se­ment. Impossible donc de dres­ser une topo­gra­phie, une car­to­gra­phie claire de cet espace qu'arpente le poète ; c'est peut-être là une des limites du recueil (avec quelques réserves, per­son­nelles devant cer­taines méta­phores conve­nues). Mais il est vrai qu'à la géo­gra­phie des dis­tances et des voyages s'additionne celle des sou­ve­nirs et du temps. Car le temps est ici le seul et grand moteur, "il est le vent qui remue tout"(page 64).

La sai­son est clai­re­ment celle de l'automne ou de l'hiver. la forêt est dénu­dée, des cendres maculent le sol, le vent est une pré­sence sourde. La peur s'impose dans un monde non pri­vé d'odeurs ou de lumière, mais si vide d'autres voix humaines ; ou sim­ple­ment de pré­sences ani­males. Les oiseaux ? Oui certes, mais si hauts, inac­ces­sibles et même curieu­se­ment silen­cieux. On sent bien clai­re­ment que c'est quelque part un peu ici la sai­son de la mort. Il est ques­tion d'elle, la mort, dans l'approche lente iné­luc­table d'un but qui ne se for­mule pas ; comme l'invisible aus­si, la dimen­sion cachée, obs­cure, der­rière les mots. La mort tra­verse page 40 ; la mort se dit dans les cou­leurs, la blan­cheur, le noir de la cendre qui gagne et "les ombres sous les haies".

Du coup c'est une ten­sion nou­velle qui anime le recueil : ten­sion entre la labi­li­té, le glis­se­ment et l'immobilité. L'immobilité c'est celle de la lumière figée sur les parois des murs, sur la table, « le soleil ne bouge plus » à la page 38. L'immobilité s'accompagne du silence qui triomphe. Le recueil essaye d'être à l'écoute d'une voix qui semble dis­pa­raître dans la der­nière page ou même ne jamais avoir exis­té. Il y a ain­si un non-dit, un mys­tère. Il y a quelque chose qui se masque der­rière l'apparence des choses, des pierres du che­min, des arbres ; on ne sait d'où vient le vent ; on ne sait d'où vient le sou­ci des mots (page 5). Pas moyen de retrou­ver ce qui se cache ni de remon­ter le temps. Pas moyen de reve­nir à l'origine du che­min ; pas de source vers laquelle on va. Et il faut avan­cer mal­gré tout. Continuez d'avancer, nous dit le recueil sur cette « voie haute », jusqu'au silence. Nous voi­là invi­tés à un che­mi­ne­ment où « la beau­té et la peur [nous] accom­pagnent ».

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