> Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure

Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure

Par |2018-05-13T20:06:19+00:00 5 mai 2018|Catégories : Critiques, Dominique Dou|

Au film Bagdad Café, comé­die de Percy Adlon, ajou­tons désor­mais le recueil ori­gi­nal et tra­gique de Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure, publié aux édi­tions Henry. Le titre accole la splen­deur et la souillure en une dis­so­nance qui semble appar­te­nir à la famille des oxy­mores, telle « l’obscure clar­té » de Corneille. Dominique Dou se déprend des col­lets de l’exotisme et de la pré­ten­tion dis­tinc­tive du voya­geur envers son cou­sin le tou­riste. Elle chante la capi­tale ira­kienne et son entre­mê­le­ment de pro­saïque et de sacré. 

Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure, édi­tions Henry, 2017 ; 40 p. ; 10 €.

Un peu d’arithmétique : tro­quer un terme pour un autre en ten­tant de conser­ver la signi­fi­ca­tion : je rem­place « Verbe » par « Mot » sauf le res­pect que je dois à l’Evangile selon Jean : « Au com­men­ce­ment était le Mot, et le Mot était en Dieu, et le Mot était Dieu. » Ici le mot est « Bagdad », quatre consonnes pour deux voyelles à l’unisson, le mot qui nomme la chose – on n’en sort heu­reu­se­ment pas – semble ador­ner comme jamais la matière ; Bagdad dit Bagdad plus que Bagdad et ces deux syl­labes semblent cha­tières de l’univers, elles font peur comme tout ce qui se suf­fit à soi-même. Bagdad signi­fie­rait « don­né par dieu » en per­san antique et dans notre langue, tel un contre­point d’une sen­sua­li­té pro­pi­tia­toire, serait le fon­de­ment du mot « bal­da­quin » : déri­vé de Baldacco, forme tos­cane du nom de la ville.

Ce recueil n’est pas qu’une simple visite. Dominique Dou trans­crit les pul­sa­tions intimes de la ville, Bagdad entend, Bagdad répond : « Je t’ai connue/​dans le monde normal/​dans l’orient sonore/​dans le rudiment/​de ma venue timide » et tresse une longue lita­nie sans dieu à la gloire de l’origine de l’origine :

Le len­de­main

la recon­nais­sance de la pro­me­nade

des mai­sons recon­nues des enfants

me recon­naissent – pas

de femme –

l’inutile séjour.

 

Le len­de­main

tout est bleu par­tout pour­tant ma cou­leur

est le blanc

tout est nu par­tout pour­tant j’habite

les livres blancs – tout est

vide par­tout – je suis vide.

 

Chacune des strophes, sur plus de trente pages, est ouverte par une ana­phore : « Le len­de­main ». Cette répé­ti­tion engendre un regain qui dévoile et masque dans le même temps l’énigme de ce qui gronde en ce lieu ; demeure de l’homme au pré­nom chan­gé – qui est-il ? –, de la guerre, « ce conflit aus­si constant que le soleil ». « Le len­de­main » devient ensuite dans le der­nier mou­ve­ment « Le len­de­main et tous les len­de­mains », ana­phore qui se double et s’augmente d’une plu­ra­li­té, jeux de miroirs, ain­si qu’on les posait dans les cages à cana­ri pour que l’oiseau chante plus et mieux en contem­plant son reflet, étran­ger à lui-même ; Bagdad reste inat­tei­gnable dans ce qu’elle peut avoir de fami­lier même si le vous­soie­ment n’est plus de rigueur :

Le len­de­main

et tous les len­de­mains

tu me fatigues Bagdad tu me tues

Tu ne m’as pas atten­due je n’ai rien vu […]

 

Le len­de­main

et tous les len­de­mains

dans des images Bagdad je te vois floue

tu remues dans les images tu remues –

Dominique Dou se fait héral­diste, elle imprime un bla­son nou­veau. L’ordure – on est ten­té de divi­ser le mot « l’or dure » – par­ti­cipe de la fer­ti­li­té :

 tu t’enfonces dans l’incompréhension de cette terre/​vivante/​sous l’ordure/ – avec moi  

et du renou­veau :

ta terre informe la terre/​ et je conti­nue de boire/​ la où vous n’êtes sous l’ordure t’aime/ te nomme humaine au pré­nom chan­gé. 

De Bagdad, dite aus­si Madinat al Salam, la cité de la paix, je m’en vais à Budapest – c’est presque sans rai­son – où l’épigramme du poète hon­grois István Kemény me donne une homé­lie à ces pré­va­ri­ca­tions au bord du Tigre :

Deux fois deux font quatre.

Si tu n’en dis mot – tous l’oublient.

Si tu le dis trop : nul n’y croit. 

 

mm

Julien Cavalier

Julien Cavalier est né en 1980 à Epernay, où il vit. Il est édu­ca­teur spé­cia­li­sé. Il a publié des articles et des poèmes dans les revues Nunc, Décapage, Borborygmes, Microbes, Traction-Brabant, A Tire-lari­got.

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