> Olivier Apert, Si et seulement si

Olivier Apert, Si et seulement si

Par |2018-10-05T04:10:08+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Critiques, Olivier Aper|

Si et seule­ment si, le der­nier livre de poèmes d’Olivier Apert vient de paraître aux édi­tions LansKine. On l’attendait depuis UppergroundLa Rivière échap­pée, 2010. Riche rhap­so­die dodé­ca­pho­nique qui mène tout droit à une espèce de séria­lisme expres­sif. L’ouvrage est com­po­sé de 9 par­ties qui se répondent et s’annulent les unes les autres comme autant de rebonds et d’échos contra­dic­toires. 9 mou­ve­ments pour un livret d’opéra en forme de soli­loque, à psal­mo­dier sans musique, donc (rap­pe­lons qu’Olivier Apert est éga­le­ment libret­tiste, Oreste & Œdipe, musique de Cornel Taranu, Grand prix natio­nal de musique en Roumanie, 2008).

Olivier Apert, Si et seule­ment si,
LansKine, 2018, 112 p., 14 €

Tous les états men­taux y sont consi­gnés, de la joie la plus pure à la détresse la plus trans­pa­rente, tou­jours ser­tie d’ironie et de mise à dis­tance ; détresse qui devient blanche et néces­saire, ain­si que l’ivresse : Ivre la nuit/​Quand nul oiseau ne vient/​lécher le lait des étoiles ». Le mys­tère, s’il y a, ne gît plus dans l’obscurité mais bien dans un excès de lumière. Le poète (celui qu’on nomme affreu­se­ment le « vrai poète » pour l’amplifier absur­de­ment, selon Olivier Apert) doit lais­ser des preuves de son pas­sage, non des traces, n’en déplaise au capi­taine Alexandre :

 

Dans la fente de la val­leuse – au volant d’une Triumph TR5

(modèle rouge tifo­si de 1969/​ 2498 cm3 150 HP & over­drive)

déca­po­tant le ciel de Vasterival juste au bord de la falaise

je frôle l’Ange B. – effrayé par l’idée que sa che­ve­lure en écharpe

d’écume vienne sou­dain s’emmêler aux roues à rayons chro­més :

CE N’EST PAS AINSI QUE J’AVAIS PRÉVU D’EN FINIR 

 

Olivier Apert ne lar­moie pas en sou­riant. Il ne se niche pas entre deux seins. Il a appris à vendre, à ache­ter, à revendre. Il prend son bain. Il a pra­ti­qué comme il se doit la tabu­la rasa sans pour autant ébran­ler cer­tains fon­de­ments rupestres néces­saires à toute for­mu­la­tion qui tranche net. L’Ange B., figure qui l’accompagne au gré de ces péré­gri­na­tions dans la voûte Equatorial stars, c’est bien l’ennemie, l’étrangère, pré­sence dans le miroir, en arrière-fond de la case­mate, une voix rap­pelle sot­to voce cer­taines ordon­nances Baudelairiennes : « le dan­dy doit vivre et dor­mir devant un miroir ». Baudelaire auquel Olivier Apert a d’ailleurs consa­cré un essai sin­gu­lier : Baudelaire. Être un grand homme et un saint pour soi-même, Infolio, 2008.

Dans la par­tie « Jocaste, Complexe (de) » il s’adonne à de sub­tiles varia­tions sur le négli­gé com­plexe de Jocaste, inverse de celui d’Œdipe, libi­do de la mère envers son fils :

 

bis : la bon­né­du­ca­tion1  induit la bon­ne­si­tua­tion (pro­fes­sion

libé­rale obli­gée) du moment qu’invisiblement elle arbore le

« petit cos­tume »2 hur­lant in pet­tosous la tri­plure :

avan­ti madon­na

alla rescos­sa

avo­ca­ti negri

tri­on­fé­ra

                                   & puis sur­tout : « les-amis-ça-ne-sert-à-rien »

ou quelque chose du sale même genre qui chaque jour invente

la soli­tude para­doxale : l’art de ne pas vou­loir se faire aimer,

afin de mieux s’en plaindre – entre 4 murs pro­je­tés pala­taux

 

 

Dans la par­tie « Hommage de l’Auteur, absent de Paris », on entend comme un « donne prends donne prends », échos mats des poings sur le pun­ching-ball d’une lit­té­ra­ture contem­po­raine asphyxiée par elle-même. Nicolas Bouvier disait que « la poé­sie, c’est du full contact ». Olivier Apert la met grog­gy par le biais d’une illus­tra­tion choi­sie, pho­to­gra­phie repré­sen­tant une mai­son de retraite ayant pour enseigne : « La Poésie ». L’ouvrage s’achève inso­lem­ment sur des chan­sons « The best that money can buy » et une cita­tion de Churchill : « Le suc­cès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthou­siasme ». Chansons écrites pour le musi­cien et chan­teur David Tuil, ayant don­né lieu à un album, Femmoiselles, Production Littérature & Musique.

Olivier Apert y fait preuve d’une inven­tion et d’une déli­ca­tesse de ver­si­fi­ca­tion peu com­mune, leçon d’efficacité dont bien des auteurs contem­po­rains devraient s’inspirer :

 

que dirais-je louise

si j’avais à vous voir louise

je dirais louise

comme j’aimerais vous revoir louise

et même louise


Notes

  1. bis : le-dos-contre-le-dos­sier-pas-de-coudes-sur-la-table[]
  2. en tapi­nois, le cos­tume anthume-post­hume[]

mm

Julien Cavalier

Julien Cavalier est né en 1980 à Epernay, où il vit. Il est édu­ca­teur spé­cia­li­sé. Il a publié des articles et des poèmes dans les revues Nunc, Décapage, Borborygmes, Microbes, Traction-Brabant, A Tire-lari­got.

X