> Guillaume Decourt, Le Cargo de Rébétika

Guillaume Decourt, Le Cargo de Rébétika

Par | 2017-12-28T20:48:06+00:00 23 octobre 2017|Catégories : Critiques, Guillaume Decourt|

 Le titre en lui-même, déjà, Le Cargo de Rébétika, c’est l’art de l’ouverture dans lequel peu sont pas­sés maîtres, on songe à la grande Marguerite : Les Petits Chevaux de Tarquinia, Un bar­rage contre le Pacifique. On a envie d’ouvrir le livre.

Et puis la qua­trième de cou­ver­ture : « Un homme ; deux femmes ; des autoch­tones ; un car­go qui n’arrive pas ». C’est une accroche ciné­ma­to­gra­phique. On songe à la bande annonce de La Nuit de l’Iguane de John Huston : « Un homme… trois femmes… une nuit… » Mais il s’agit du résu­mé du der­nier livre de poèmes de Guillaume Decourt.

Si l’écriture de Decourt n’a stric­te­ment rien de ciné­ma­to­gra­phique (pas de décou­page scé­na­ris­tique), ce Cargo consti­tue pour­tant une œuvre fil­mique totale, par la pure­té des images, l’inventivité pic­tu­rale, le rythme nar­ra­tif et la richesse psy­cho­lo­gique des per­son­nages, rien à voir avec ce qu’on nomme aujourd’hui le « vidéo-poème », piètre ten­ta­tive de trans­crip­tion du poème alors qu’il est par essence, comme le disait Gracq, « soluble dans la mémoire ».

Guillaume Decourt, Le Cargo de Rébétika, Editions LansKine, Paris, 2017.

Guillaume Decourt, Le Cargo de Rébétika, Editions LansKine, Paris, 2017.

N’imagine-t-on pas le plan-séquence de ce poème XXII :

 Je man­geais une banane sur la dune aux Outrages. Seul. 
J’avais pris mon para­ton­nerre pré­his­to­rique, trou­vé
dans un sur­plus de l’Est.
C’était un temps où j’avais encore le regain néces­saire
pour me mou­voir en période de ponte.
Sur ma cara­pace on ins­crit main­te­nant des graf­fi­tis.

 Et les « moi­neaux enjo­li­veurs » qui ponc­tuent cet épo­pée de leur « phti tri­bi­li­bi » ou l’acupuncteur plan­tant ses aiguilles dans « le palais d’un patient qui ne patien­tait point » au rythme d’un « tsst tsst » mala­dif n’évoquent-ils pas les délires Felliniens de la der­nière période ? Et l’homme mur­mu­rant le nom de la femme aimée « Rébétika !» dans la soli­tude de son île n’est-il pas le frère du jeune Nur-Ed-Din qui cherche sa com­pagne Zumurrud dans les Mille et une nuits de Pasolini ?

« Un homme ; deux femmes ; des autoch­tones ; un car­go qui n’arrive pas », donc.

Un homme, le nar­ra­teur, déchi­ré entre deux femmes, deux amours, condam­né au choix qu’il ne peut prendre, Grupetta ou Rébétika, quand il vou­drait peut-être Grupetta et Rébétika. Deux femmes aux tem­pé­ra­ments contras­tés et dont les pré­noms évoquent dans une forme fémi­ni­sée le gru­pet­to, cet orne­ment musi­cal déri­vé du mor­dant baroque, et le Rébétiko ce genre musi­cal grec né en Asie mineure. Deux femmes que tout oppose, Grupetta l’extravagante, qui réclame, exige, et Rébétika, la femme mar­mo­réenne, qui incarne le bien-être sûr.

Tous, ain­si que les autoch­tones (l’acupuncteur, le fauve sale, le tenan­cier de l’embarcadère, Aristide…) attendent avec espoir l’arrivée d’un car­go de bananes, mythe qui semble sou­der les affects des per­son­nages et les lier par le sang, alors même qu’ils ne font sou­vent que se croi­ser, cha­cun condam­né à sa propre cami­sole. C’est une sacra­li­sa­tion du bana­nier (le car­go) qui n’est pas sans évo­quer avec humour l’anthropologique « culte du car­go » méla­né­sien.

Les lieux répondent aux idio­syn­cra­sies des per­son­nages : l’Hôtel de l’Existence dans lequel Grupetta traite l’homme de bouc, la dune aux Outrages sur laquelle l’homme mange une banane dans sa soli­tude, la fon­taine aux Affins autour de laquelle le fauve tourne comme un der­viche, et le Tombeau « en forme de dra­gée » avec « une amande en sa conte­nance » que lui pré­pare res­pec­ti­ve­ment Grupetta et Rébétika :

 Le Tombeau, tou­jours le Tombeau ! Je la couvre
de légumes de mère et d’assurance liga­tu­rée,
rien n’y fait. Ma petite Grupetta,
com­ment te faire entendre ceci ?
Tu me parles encore d’ancre et de gigot, d’arbalète pubienne ; tu t’accroches
aux tar­tines d’antan, aux rites des luettes. J’ai per­du aux jeux
de la pha­lène, je suis un bien mau­vais par­ti, un jour, je te
conte­rai l’histoire de celle du der­nier tour de Piste, de celle qui me fit
comme on se fait dans son entiè­re­té, qui rou­lait déli­ca­te­ment dans ses doigts
ma barbe de maïs.

 On raconte la fin (tant pis pour les spec­ta­teurs). Après maintes péri­pé­ties, l’homme fui­ra ses deux femmes, son île et ses autoch­tones, il s’en ira seul on ne sait où – une île, encore ? – et se sou­vien­dra de ce qui fut. Le recueil se ter­mine sur une ber­ceuse, chan­son rimée dou­ce­ment cynique que le nar­ra­teur fre­donne en se rap­pe­lant ses amours :

Il est tard. Je me trouve bien loin déjà. Qu’êtes-vous deve­nues mes
petites bou­gresses ? J’ai trou­vé un
métier à tis­ser, un fusil qui flotte comme un chat dans la mer. Je me rap­pelle
vague­ment cette ber­ceuse : « J’ai per­du mon pana­ma
sur le port », nos « Dam di dou da » ; ces amours astrin­gentes
que vous par­ta­geâtes. Vos Tombeaux, les avez-vous bâtis ?
Je cultive la Joie des Apiculteurs.

 On attend qu’un réa­li­sa­teur, pour­quoi pas Godard – mais le der­nier Godard, le plus libre –  et pour­quoi pas Mocky – mais le der­nier Mocky, le plus libre -, prenne le risque d’adapter – et non pas de trans­crire ! – à l’écran ce Cargo de Rébétika. On aime­rait Morricone pour la mise en musique, avec quelques pin­ce­ments de cordes nasillardes sur ce début de ber­ceuse qui pour­rait ser­vir de bande ori­gi­nale :

J’ai per­du mon pana­ma
sur le port,
cette négli­gence m’a
fait du tort.
On n’est rien sans couvre-chef
aux abords
des femmes, j’ai des griefs
depuis lors.

 Silence, on tourne de la poé­sie…

Présentation de l’auteur

Guillaume Decourt

Guillaume Decourt est  né en 1985. Pianiste clas­sique, il a pas­sé son enfance en Israël, en Allemagne et en Belgique ; son ado­les­cence dans les monts du Forez ; puis séjour­né lon­gue­ment à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie. Il par­tage aujourd’hui son temps entre Paris et Athènes. Il a publié cinq livres de poé­sie : 

  • La Termitière, Polder 151/​​Gros Textes, 2011 ;  
  • Le Chef-d’œuvre sur la tempe, Le Coudrier, 2013 ; 
  • Un ciel sou­pape, Sac à Mots, 2013 ;  
  • Diplomatiques, Passage d’encres, 2014 ; 
  • A l’approche, Le Coudrier, 2015 ;
  • Le Cargo de Rébétika, Editions LansKine, Paris, 2017.

Il donne des lec­tures publiques dans dif­fé­rents fes­ti­vals et par­ti­cipe éga­le­ment à de nom­breuses revues dont L’Atelier du romanNunc,DiérèsePhoenixPlace de la Sorbonne, Arpa, Passage d’encres, Recours au poème, 7 à dire, Les Carnets d’Eucharis, Décharge, La Passe…

© photo Isabelle Poinloup
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Julien Cavalier

Julien Cavalier est né en 1980 à Epernay, où il vit. Il est édu­ca­teur spé­cia­li­sé. Il a publié des articles et des poèmes dans les revues Nunc, Décapage, Borborygmes, Microbes, Traction-Brabant, A Tire-lari­got.

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