> Dominique Hecq : Archive Fever /​ Mal d’archive et autres poèmes

Dominique Hecq : Archive Fever /​ Mal d’archive et autres poèmes

Par |2017-12-26T21:48:28+00:00 29 novembre 2017|Catégories : Auteurs, Dominique Hecq, Poèmes|Mots-clés : |

Archive Fever Making Tracks

the arkhē appears in the nude Jacques Derrida

You are I am a tra­cker bent crou­ched close to the page ground loo­king
for traces and signs that sense you has have pas­sed this way

You sniff snif­fing for the scent of absence you
but above all feeling
for the gap in your my life
that wants to fill this page
alone


The air is incan­des­cent


The white page track glows

Emptiness talks back talks back talks back
to the heat that cracks open the world ground


This is a land of sur­feit and lack
of hard­ness and cla­ri­ty of image
of absence that opens out
or closes up the world
and some­times the heart

Derrida, J 1998 Archive Fever : A Freudian Impression.
Chicago : University of Chicago Press. Trans Eric Prenowitz, p. 92.

Mal d’archive

l’arkhē appa­raît à l’état nu — Jacques Derrida

Traqueur, tête pen­chée sur la page, yeux avides
de traces et de signes témoins de sens

Tu recherches l’odeur de l’absence
mais par-des­sus tout
c’est le vide dans ta vie que tu désires sen­tir

L’air est incan­des­cent

La page blanche s’embrase

Et le vide se fait l’écho écho écho
de la cha­leur qui fra­casse le monde

Cette terre d’excès et de manque
d’images à la fois dure et claires
d’absence agran­dis­sant
ou refer­mant ce monde
et par­fois aus­si le cœur

Derrida, J 1995 Mal d’archive : Une impres­sion freu­dienne. Paris : Galilée, p. 98

Hushed

Light pours down
the unre­len­ting sky
to earth rib­bed and rid­ged
with the tough stroke
of Drysdale’s brush

I track down words
for hues and shades in books
envy the skill of artist-explo­rers
who for­ged new ways of seeing

The cries of crows fall

Through blues onto rus­ty ochres
pul­sing with raven dust

This place stil­ls my tongue

Stupeur

La lumière coule à flots
d’un ciel impla­cable
sur la terre ridée et striée
d’un coup de pin­ceau
dru à la Drysdale

Je traque des mots voi­sins
D’ombres et de teintes dans mes lec­tures
enviant l’adresse des artistes-explo­ra­teurs
qui for­gèrent de nou­velles façons de voir

Les cris des cor­beaux tombent

Au tra­vers de bleus sur des ochres rouillés
pal­pi­tant de pous­sière de jais

Ce pays me coupe la langue

Fire relies on the leaves of gum trees

No sound fits this spec­tacle No sound
but the hiss of fire bark grass
sea­ring your world into sheer whorls
of alli­te­ra­tions Hallucinations
of words resoun­ding with nothing

Following fault­lines a gorge aflame
fur­rows era­sed in gra­nite and sand­stone
lines of scribble gums fore­ver
rece­ding The gorge
               bar­ring you

Now how could I speak again
when syl­lables shat­ter on my page
tur­ning words inside out
when let­ters hover in the air
like the smell of your bur­ning skin ?

We were dis­cus­sing poe­tics
on our mobiles How we didn’t need
manuals for word­smiths
pre­fer­red to work words as an end
in itself make a poem ful­filled

in its enac­tion look inwards
to the mate­ria­li­ty of lan­guage
on the page and in the mouth
stress the event not the effect
                 You said good bye

And now I dream that you flit
out of my skin your voice
let­te­ring me Poetic enjoy­ment
per­haps as if to resist
the etio­la­tion of lan­guage

Don’t put indi­vi­dual utte­rances on show
you say Perform their moves
of repe­ti­tion re-use rei­te­ra­tion
             show your rea­der the absurd
desire to contain ( )

For here is the gum and its infer­no remains
the grave among blis­te­red roots
the mouth­less earth lul­ling one to leave

                  If it could speak it would say
here is the silence here is the ques­tion

Le feu s’élève des feuilles d’eucalyptus

Aucun son ne rend compte de ce spec­tacle Aucun son
hor­mis ce sif­fle­ment feu écorce herbe
donnent de ce monde la brû­lure le tour­billon­ne­ment pur
des alli­té­ra­tions Hallucination
des mots qui résonnent de rien

Suivant les fis­sures une gorge enflam­mée
creuse secrète le gra­nit le grès
avale des lignes d’eucalyptus
à jamais Cette gorge
qui te nie

Comment réap­prendre à par­ler
quand les syl­labes se fra­cassent sur ma page
mettent les mots sens des­sus des­sous
quand les lettres flottent dans l’air
comme l’odeur de ta peau qui brûle ?

Nous par­lions poé­sie
sur nos por­tables Comme nous n’avions nul besoin
de manuels pour fai­seurs de phrases
et pré­fé­rions le tra­vail des mots comme fin
en soi accom­plir le poème

son pas­sage à l’acte péné­trer
la maté­ria­li­té de la langue
sur la page dans la bouche
pri­vi­lé­gier l’événement non l’effet
                 Tu m’as dit au revoir

Et main­te­nant je rêve que tu m’échappes
que tu quittes ma peau ta voix
gra­vée en moi Jouissance poé­tique
peut-être comme pour résis­ter
à ce qui s’étiole dans la langue

Ne te mets pas en scène
dis-tu Joue de ce qui se déplace
dans la répé­ti­tion le réem­ploi la réité­ra­tion
                  montre à ton lec­teur l’absurde
désir de maî­tri­ser ( )

Car voi­ci l’eucalyptus et sa dépouille infer­nale :
tom­beau par­mi les racines bour­sou­flées
terre sans bouche qui nous invite à la quit­ter

                  Si elle pou­vait par­ler elle dirait
voi­ci le silence voi­ci la ques­tion

Catch

Smell the rain on the breeze
down at the river mouth
where fisher­men stand
in the swirl of inco­ming waters
Feel the first drops on your skin
where the mys­te­ry of the ocean
draws away from salt spray
and the chill of the west wind
Ribbons of kelp sway in the deep
Refracted light dapples your face
as the child comes up for air
Your hands, use­less
against the sky
Arms, bro­ken wings
ske­le­ton dust
Osprey kes­trel tern skua shear­wa­ter sand­pi­per swift

Pêche

Hume la pluie dans la brise
à l’embouchure du fleuve
là où les pêcheurs se tiennent
dans le remous de la marée mon­tante
sens comme les pre­mières gouttes sont douces
là où le mys­tère de l’océan
se retire des embruns salins
comme le vent d’ouest est frais
Des rubans de varech s’enroulent dans l’eau pro­fonde
Des taches de lumière miroitent sur ton visage
quand l’enfant fait sur­face
Tes mains, inutiles
contre le ciel
Bras, ailes cas­sées
poudre d’épave

Paul Klee on the beach

Yellow major swells and heaves
beneath abs­trac­ted skies where
angels float across the hori­zon
cas­ting sha­dows in the fore­ground
bet­ween you and the sea afire
Textures ebb and flow, ebb and flow
expo­sing scou­red and scar­red sur­faces
as if time had scra­ped the body
of the world clean, lea­ving
fila­ments of salt in the cracks
You can feel the white hot thing
moul­ding itself into shape, thrus­ting
its arms and legs into the cor­ners
of the dis­sol­ving can­vas, gla­zing
your eyes and the sand in your soul

Paul Klee à la plage

Crescendo de jaune majeur
sous des cieux abs­traits là où
des angles flottent ver l’horizon
insé­rant leurs ombres au pre­mier plan
entre ta sil­houette et la mer embra­sée
Le flux et le reflux des tex­tures
expose des sur­faces raclées et muti­lées
comme si le temps avait récu­ré le corps
du monde à mort, aban­don­nant
des fila­ments de sel dans les cica­trices
On sent la chose chauf­fée à blanc
se mou­ler en une figure, four­rant
ses bras et ses jambes dans les coins
de la toile qui fond, vitri­fiant
tes yeux et ton âme ensa­blée

Les poèmes ci-des­sus sont extraits de Tracks (inédit).

Excepté “Le feu s’élève des feuilles d’eucalyptus“, dont la ver­sion fran­çaise est de Claude Held, les tra­duc­tions des textes rédi­gés en anglais sont de l’auteure.

Les poèmes sui­vants ont été publiés aupa­ra­vant :

  • 2016 — Archive Fever, In S. Holland-Batt, The Best Australian Poems. Melbourne : Black Inc., p. 88.
  • 2015 — Archive Fever, Axon.
  • 2015 — Mal d’archive, La Traductière, Revue inter­na­tio­nale de poé­sie et art visuel, 33, 121.
  • 2008 — Fire relies on the leaves of gum trees /​ Le feu s’ élève des feuilles d’eucalyptus. La Traductière : Revue Franco-Anglaise de poé­sie et art visuel, 26(June), 96 – 97.

Présentation de l’auteur

Dominique Hecq

Dominique Hecq est née en Belgique et vit à Melbourne. Après des études de phi­lo­lo­gie ger­ma­nique à l’Université de Liège, elle est par­tie en Australie pré­pa­rer un doc­to­rat sur la lit­té­ra­ture aus­tra­lienne. Dramaturge, roman­cière, nou­vel­liste, poète et tra­duc­trice, elle a publié une quin­zaine de titres qui lui ont valu de nom­breux prix et dis­tinc­tions, dont leMelbourne Fringe Festival Award for Outstanding Writing and Spoken Word Performance, la Martha Richardson Medal for Poetry, le New England Review Prize for Poetry, le Blake Prize for Poetry et le prix inau­gu­ral AALITRA de tra­duc­tion lit­té­raire en poé­sie de l’espagnol vers l’anglais. Elle a aus­si beau­coup publié en revue, par­fois en ver­sion bilingue ou tri­lingue. Invitée au Festival inter­na­tio­nal de la poé­sie de Trois-Rivières au Québec en octobre 2015 pour lequel elle a tra­duit une cin­quan­taine de ses poèmes, elle assume à pré­sent la tra­duc­tion de son œuvre poé­tique. Durant les vingt der­nières années Dominique Hecq a ensei­gné l’écriture (en langue anglaise) à divers ins­ti­tuts uni­ver­si­taires de Melbourne, y-com­­pris Swinburne, où elle diri­geait la recherche en matière de poé­tique et la revue Bukker Tillibul.

Elle vient de pré­sen­ter son texte pour trois voix inti­tu­lé Scary à l’opéra natio­nal de New York et Hush : A fugue vient de paraitre.

Dominique Hecq is a poet, fic­tion wri­ter, scho­lar and lite­ra­ry trans­la­tor. She grew up in the French-spea­­king part of Belgium and now lives in Melbourne. Hecq read Germanic Philology at the University of Liège and holds an MA in Literary Translation as well as a PhD in Literature. Her works include a novel, three col­lec­tions of short sto­ries, five books of poe­try and two plays. Her poems and sto­ries have been publi­shed inter­na­tio­nal­ly. These appear in English and antho­lo­gies. Often expe­ri­men­tal, her wri­ting explores love, loss, exile, and the pos­si­bi­li­ties of lan­guage. Over the years, it has been awar­ded a varie­ty of prizes, inclu­ding The Melbourne Fringe Festival Award for Outstanding Writing and Performance (1998), The New England Review Prize for Poetry (2004), The Martha Richardson Medal for Poetry (2006) and the inau­gu­ral AALITRA Prize for Literary Translation from Spanish into English (2014). Hush : A Fugue (2017) is her latest book of lined and prose poe­try. Hecq has per­for­med her poems and plays at fes­ti­vals on four conti­nents. For ten conse­cu­tive years, she was an invi­ted poet at the Franco-English Poetry Festival in Paris and in 2015 she was guest of honour at the International Poetry Festival at Trois Rivières, Quebec.

More recent­ly, she pre­sen­ted ‘Scary’, a one-act play, at the National Opera Center in New York.

© photo Isabelle Poinloup
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