> Emmanuelle Sarrouy

Emmanuelle Sarrouy

Par |2018-09-24T22:11:12+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Emmanuelle Sarrouy, Essais & Chroniques|

Emmanuelle Sarrouy se pré­sente comme une « artiste hybride, auteur, poète, vidéaste ». Ses pro­duc­tions font appel à plu­sieurs vec­teurs artis­tiques : l’écrit, l’image, le son…Elle réa­lise des ins­tal­la­tions et expose à l’international. Elle publie éga­le­ment des textes qui pro­posent un décloi­son­ne­ment géné­rique dans de nom­breuses revues. Emmanuelle Sarrouy, artiste plu­ri­dis­ci­pli­naire,  pra­tique un art expé­ri­men­tal, et nous per­met de décou­vrir des œuvres qui inter­rogent la repré­sen­ta­tion. 

 

je suis untasse de café

 

je suis une tasse de café

je suis un verre de vin
je suis un crois­sant
un pain au cho­co­lat
une brioche au beurre tendre un pain aux rai­sins

je suis un brow­ny un dough­nut
un muf­fin
une navette

je suis un bret­zel un sushi
un beu­rek
un dol­ma

je suis une ter­rasse un res­tau­rant
une salle de spec­tacle je suis triste

je suis un lou­koum
je suis un makrout
je suis un bak­la­va
je suis un par­fum entê­tant

je suis un air de rock

 

un air de jazz

 

un air de samba
je suis fati­guée
je suis Paris
je suis Bagdad
je suis Kaboul
je suis Ankara
je suis Dakar
je suis Bamako
je suis Abidjan
je suis Bruxelles
je suis Copenhague
je suis Tripoli
je suis Jérusalem
je suis Marseille

je suis la chouette qui hulule aux quatre vents je suis le soleil qui hurle au tra­vers des nuages

je suis le vent
je suis les nuages
je suis triste
je suis la pluie qui s’évapore sur les pavés je suis la brise qui sèche les larmes
je suis triste et fati­guée
je suis syrienne
je suis ira­kienne
je suis libyenne
je suis afghane
je suis fran­çaise
ita­lienne
et maro­caine
je suis grecque
et espa­gnole
je suis l’ailleurs

le proche et le loin­tain

je suis fati­guée
je suis l’enfant et le soleil levant
je suis l’Orient et je suis l’Occident je suis la mer et les par­terres de fleurs

je suis la forêt vierge et ensor­ce­lée
je suis la Mandragore

du Proche Orient et du Bassin Méditerranée

je suis l’espoir qui renaît inlas­sa­ble­ment des cendres
je suis le che­val lan­cé au galop
et le chat pré­las­sé en haut des marches

… /​…

je ne suis cer­tai­ne­ment pas la pre­mière ni bien évi­dem­ment la der­nière
mais il est néces­saire je crois
de le rap­pe­ler par­fois

 

T.I. – TRIBUNAL D’I-DEN-TI-TÉ

 

« L’enjeu de l’ouverture des fron­tières des corps et des dési­rs n’est pas
seule­ment humain et poli­tique. Il est aus­si poé­tique. L’ouverture totale des
fron­tières favo­ri­se­ra un métis­sage des corps et une créo­li­sa­tion des lan­gages.
Ne serait-ce que pour cela. Ne serait-ce que par sou­ci poé­tique. Exigeons de
nous-mêmes et des ins­ti­tu­tions qui gèrent nos des­ti­nées mal­gré nous, le
devoir d’hospitalité radi­cale. »

Marc Mercier, cata­logue des 27e Instants Vidéo Poétiques

 

« À Elmina, des auto­bus déver­saient des flots d’Africains-américains.
Alors qu’ils venaient se recueillir sur les lieux d’où avaient gémi leurs
ancêtres avant d’être embar­qués dans le Passage du Milieu, ils
étaient salués par les cris moqueurs de cohortes de gamins : ‘Obruni
(Étranger) ! Obruni !’ »

Maryse Condé, La vie sans fards

 

 

mal­gré
nos Identité(e)s Meurtrières
nos Héritages Meurtriers
tâchons tou­jours de
vivre ensemble avec
nos
Différentes Cultures
et
notre
Histoire Commune

i-den-ti-té
voi­là c’est lan­cé
don­nez-moi votre i-den-ti-té

mon i-den-ti-té ?
mais non mon i-den-ti-té non
je ne peux pas vous la don­ner
ça ne se donne pas ces choses-là
ça ne se donne pas

per­son­nelle
unique
mul­tiple
mon i-den-ti-té
est plu­rielle
insai­sis­sable
il fau­drait plu­sieurs jours
pour tout vous racon­ter

mes i-den-ti-tés
et quelques longues nuits étoi­lées

nos i-den-ti-tés
changent
au jour le jour
au gré des vents insai­sis­sables ces choses-là

alors donc si vous ne vou­lez pas me la don­ner
alors donc décli­nez-moi votre i-den-ti-té
décli­ner décli­ner décli­ner com­ment ?
comme on décline une invi­ta­tion ?
comme on incline la tête
pour les coups de bâtons ?
décli­ner décli­ner décli­ner vrai­ment ?

alors voi­là…

mais vous n’êtes pas français(e)
mais si regar­dez
mais je ne sais pas moi si vous êtes français(e)
mais oui regar­dez
vous n’êtes pas né(e) en France il me faut des preuves
votre mère n’est pas née en France il me faut des preuves
il me faut des preuves
vos grands-parents vos arrières grands-parents
des preuves
votre père peut-être… ah il est mort !
oui mais le jour où il est né c’était
sur le sol fran­çais peut-être ?
il me faut des preuves des preuves des preuves
des pieuvres
en/​cornets
et des épreuves
cer­ti­fiées
conformes et
léga­li­sées
sur/​légalisées
comme si…

comme ça !

des épreuves à vous dégou­ter
à vous deman­der si vous êtes bien Français
il me faut des tam­pons des sceaux des signa­tures
il me faut de la confi­ture pour déjeu­ner bien fran­çais
des pommes des poires et des scou­bi­dous bien fran­çais
comme ça je vous dis c’est comme ça
il n’y a pas à dis­cu­ter
papiers d’i-den-ti-té
cer­ti­fi­cat de natio­na­li­té
papiers déca­pi­tés
for­mule désac­ti­vée

il faut tout recom­men­cer cer­ti­fi­cat inva­li­dé

alors on fait des confet­tis ?

oui parce que depuis vous êtes mariés
ça change tout ça vous êtes mariés
il faut tout rema­nier il faut vous rema­rier
il faut tout à nou­veau prou­ver

et puis ce n’est pas vous qui déci­dez
on vous dit comme ça
on vous lance comme ça
une bonne droite bien pro­fond dans l’estomac
on vous dit de reve­nir
on vous dit c’est comme ça
qu’on n’a pas le choix
on vous dit de pas res­ter plan­té là
on vous dit de par­tir
on vous dit d’aller voir ailleurs
on vous dit de reve­nir ça peut prendre des mois
ça fait plus d’un an qu’on vous dit ça
on vous force à la ruse
on vous force à l’esquive

alors…

on apprend à ne pas lâcher le mor­ceau
mal­gré la déses­pé­rance
mal­gré les années d’errances
mal­gré l’exil impo­sé
mal­gré les crises d’ i-den-ti-té

après on ira recol­ler les mor­ceaux
après on repren­dra le che­min
des iden­ti­tés mul­tiples et com­po­sites
décom­po­sées recom­po­sées
joyeu­se­ment com­plexi­fiées
sans fron­tières tran­chées
tran­chantes sans
fron­tières
iden­ti­tés ban­dantes

après on vien­dra vous racon­ter
après on ira res­pi­rer
après on ira dan­ser
prendre l’air
s’envoler
après

 

Terristoire

UN CHANT

« L’histoire entière du monde som­meille en cha­cun de nous. »
Djalâl-ud-Dîn Rûmî, Mathnawî

 

Nous, enfants du Tout-Monde si cher à Édouard Glissant…

 

un chant s’élève
écoute bien
au son du der­bou­ka
du oud de la flûte et
du vio­lon magique
écoute bien
au loin la cor­ne­muse l’accordéon et
le ban­do­néon
les rythmes s’affolent
les voix s’enflamment
les robes s’envolent
tour­billons indomp­tables
plus de voiles bur­qa niqab hid­jab tcha­dor et autres cami­soles
nos seules ailes sont celles
du désir et de la liber­té
écoute bien
encore un peu plus loin
un chant créole un air jamaï­cain
viens avec moi dan­ser au son du
uku­lé­lé
mek­toub
essaime-t-elle à tout vent
sur la dune embra­sée
la chatte arabe acquiesce
Mouna
l’avait-elle pré­nom­mée

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