> Entre poésie et philosophie (6) Antonio Porchia et l’enfance

Entre poésie et philosophie (6) Antonio Porchia et l’enfance

Par | 2018-05-22T00:25:54+00:00 31 mai 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

      « On m’a appris à tout gagner et non à tout perdre. Et heu­reu­se­ment que moi je me suis appris tout

seul, à tout perdre. » 982

      La sagesse consis­te­rait-elle en ce geste per­son­nel de contre-édu­ca­tion, toute édu­ca­tion pou­vant alors être consi­dé­rée comme une mau­vaise édu­ca­tion ? Il n’est tout d’abord pas ques­tion de sagesse mais seule­ment de luci­di­té afin de contra­rier la pro­pen­sion édu­ca­tive à véhi­cu­ler l’illusion de l’enchantement du gain. La cer­ti­tude de tout perdre – sans même la pos­si­bi­li­té d’un pari pas­ca­lien – serait la seule cer­ti­tude quand sont envo­lées les chi­mères de l’enfance enra­ci­nées par l’éducation…

      Il y aurait donc un mal­en­ten­du lié aux repré­sen­ta­tions de l’enfance qui aurait des réper­cus­sions sur l’âge adulte. N’est-ce pas cet inces­sant remue­ment du monde (adulte), la « vie active » comme on dit, qui consti­tue l’illusion com­plé­men­taire à celle enra­ci­née par l’éducation ? 

      « On croit que bou­ger, c’est vivre. Et on bouge, mais pas pour vivre. On bouge pour croire qu’on vit. » 576

      Cette bou­geotte ou ce bou­gisme, n’est-ce pas alors le mou­ve­ment même du désir – celui-là même qui mime le désir de l’autre en com­po­sant la fic­tion de la dif­fé­rence et de l’identité, ain­si que nous l’a appris René Girard, et qui prend la forme de l’agitation per­ma­nente du monde humain ? Mais si « l’enfant devient homme por­té par ses dési­rs infan­tiles » (638), com­ment entendre cette défla­gra­tion de l’enfance au cœur de l’âge adulte ? Faut-il l’interpréter comme nos­tal­gie ? Ou bien comme un cer­tain enthou­siasme du fait que la jeu­nesse per­dure ? Je crois plu­tôt que Porchia prend acte de l’impossibilité d’une expé­rience com­plète, de l’utopie d’un achè­ve­ment de l’adulte. « Ce sont tes choses d’enfant, et non tes choses d’homme, qui nour­rissent ton âme d’homme. » (963). Freud nous a appris que tout cela n’était pas néces­sai­re­ment conscient…

      Là où l’enfance était vécue comme plé­ni­tude, l’âge adulte s’éprouvera dans le manque d’être de la plé­ni­tude révo­lue dont il n’a pas conscience – et qui consti­tue le désir, et par voie de consé­quence l’agitation per­ma­nente du monde humain. Ainsi, celui qui est nom­mé adulte est nour­ri par ses « choses d’enfant », ses « dési­rs infan­tiles », son désir d’absolu, de tota­li­té, en tant que c’est très exac­te­ment l’expression de ce dont il manque…et qui le rend incon­so­lable comme un enfant qui a per­du son dou­dou.

Serait adulte – mais est-ce pos­sible de l’être ? – celui qui accep­te­rait l’atroce rela­ti­vi­té du monde, pour par­ler comme Kundera dans ses Risibles amours. Lacan disait, lors de son Séminaire 2 : « Le désir est un rap­port d’être à manque. Ce qui manque est manque d’être à pro­pre­ment par­ler. Ce n’est pas manque de ceci ou de cela, mais manque d’être par quoi l’être existe… ». Voilà pour­quoi l’homme est spon­ta­né­ment idéa­liste, mani­chéen, fra­gile, et qu’ainsi, il parle avec des notions enfan­tines : «  « Bon » et « méchant » sont des mots d’enfant, plus que d’homme » (649). Nous savons depuis Nietzsche que se situer par-delà bien et mal est une pos­ture d’exception, celle de celui qui aime parce qu’il a appris à  aimer, qui dis­cerne la beau­té de l’instant dans sa rela­ti­vi­té pleine mais fugace, l’homme d’expérience, l’esprit libre, affran­chi des abso­lus, des idéaux, des totalités…celui qui n’est pas encore adve­nu.

        Porchia est du côté des tra­giques, comme Pascal, comme Rousseau ou comme Nietzsche. « Avec le désir du beau com­mence la vie triste. » (692), écrit Porchia. Ou encore «  Le plus pur de nous-mêmes se confond avec ce qui n’est rien, n’ayant pas de voix, et presque pas de lumière. » (661). Ou fina­le­ment… « L’amer, quand il pro­vient d’une source douce, est vrai­ment amer. » (943). Le seul salut, pour celui qui a appris à aimer : l’amour ! C’est-à-dire la vie rare : « Etre avec quelqu’un d’authentique est vrai­ment un miracle. » (944). Alors on se tient droit, la tête haute, le regard franc…Mais cela peut-il durer ? Les pas­sions ne sont pas loin, qui obs­cur­cissent le ciel du regard aimé : « Quand il n’y a pas de ciel dans tes yeux, mes yeux tombent sur vingt cen­ti­mètres de sol. »

        La vie, quand l’amour s’en retire, est retrait de l’enfance entr’aperçue, retour sur le sol étroit de la prose et de la rela­ti­vi­té adulte.

 

X