> Abdelwahab Meddeb, portrait de l’homme en poète

Abdelwahab Meddeb, portrait de l’homme en poète

Par | 2018-04-02T19:07:03+00:00 29 novembre 2014|Catégories : Chroniques, Yves Humann|

 

      On pré­sente sou­vent Abdelwahab Meddeb comme un essayiste, écri­vain, homme de radio, universitaire…Il était tout cela bien sûr, mais soyons plus pré­cis, il est et res­te­ra avant tout un très grand poète lyrique. C’est ce que j’ai éprou­vé lorsqu’en 2010 j’ai eu la chance de pas­ser quelques moments avec lui, à l’occasion d’une ren­contre que j’avais orga­ni­sée autour de la pos­si­bi­li­té du dia­logue inter­re­li­gieux. Je l’avais invi­té le soir pour sur­plom­ber les échanges qui avaient eu lieu durant la jour­née, et il avait conçu une com­mu­ni­ca­tion sur la notion de sub­sti­tu­tion, durant laquelle à par­tir de la tra­di­tion la plus éclai­rée de l’islam, le sou­fisme, et notam­ment celui de sa réfé­rence pri­vi­lé­giée, le théo­sophe Ibn ‘Arabî (1165-1240), il avait tis­sé des liens sub­tils, avec sa sen­si­bi­li­té éru­dite et son intel­li­gence rusée, entre les trois mono­théismes, confir­mant que le Coran est bien un livre que les savants doivent inter­pré­ter, qu’il contient de mul­tiples ouver­tures vers le judaïsme et le chris­tia­nisme, notam­ment dans la sou­rate V (approu­vé sur ce point par l’imam de Bordeaux Tareq Oubrou), et que la tra­di­tion sou­fie est une mys­tique carac­té­ri­sée par son apo­li­tisme, sa sen­sua­li­té et sa poé­sie… Il faut relire Pari de civi­li­sa­tion (Seuil, 2009) pour appré­hen­der la très haute exi­gence cultu­relle à laquelle il assigne l’Islam (les Cultures d’islam), avec en annexe cette belle dis­cus­sion avec le phi­lo­sophe Christian Jambet, qui s’efforce de mon­trer que le « voile » est l’apparence que Dieu se donne dans le Livre qu’ Il adresse aux hommes.

      Mais c’est à l’occasion de la pro­me­nade que nous avons faite ensemble le len­de­main matin, pour visi­ter Nevers, que je suis tom­bé sous la fas­ci­na­tion de cette voix sin­gu­lière témoi­gnant en chaque mot, en chaque geste, de l’unité d’une vie de poète qui avait déci­dé, en toutes choses de choi­sir la jouis­sance de l’esprit contre la séche­resse de la lettre. Et s’il s’est achar­né à com­battre l’intégrisme dans l’islam, c’est peut-être d’abord parce que cette pos­ture contre-nature, dans sa logique bar­bare de déni­gre­ment de la vie et des vivants, ne pou­vait que heur­ter sa sen­si­bi­li­té d’esthète, raf­fi­née jusque dans l’hédonisme, por­tée par le savoir de l’éphémère dans la beau­té fra­gile de l’instant.  Sur ce point, assu­ré­ment agnos­tique, il n’était pas sans faire pen­ser à une cer­taine aris­to­cra­tie de l’esprit d’inspiration nietz­schéenne.

      Bien sûr, en appa­rence, l’approche de l’homme peut se faire par deux ver­sants : celui du devoir, un devoir impos­sible à esqui­ver depuis les atten­tats du 11 sep­tembre 2001, plus encore un devoir à exer­cer fron­ta­le­ment, cou­ra­geu­se­ment, ombra­geu­se­ment même. Beaucoup d’hommages l’ont rap­pe­lé, ce devoir est une ques­tion d’héritage per­son­nel, d’appartenance cultu­relle, celui d’un homme dont l’immense culture d’Islam ne peut que le contraindre à com­battre la ter­rible réduc­tion de l’intégrisme, la mala­die de l’islam. Sur ce point, c’est Spinoza, ce « mau­vais juif » selon l’expression de Leo Strauss, qu’on a envie d’évoquer. Il ne semble pas qu’Abdelwahab Meddeb, « mau­vais musul­man » comme il s’était nom­mé lui-même, ait pu admettre de tran­si­ger avec sa liber­té pour gagner en sécu­ri­té, par exemple en se dépla­çant tou­jours libre­ment au Caire où, pour des rai­sons per­son­nelles, il se ren­dait régu­liè­re­ment, quand la pru­dence aurait pu lui conseiller de sécu­ri­ser ses dépla­ce­ments. Ce ver­sant du devoir, c’est assu­ré­ment ce qui l’a conduit à diri­ger avec Benjamin Stora cet impor­tant ouvrage col­lec­tif qui consti­tue un legs géné­reux et déci­sif pour l’humanité de notre temps et sur­tout celle des temps à venir, Histoire des rela­tions entre juifs et musul­mans (Albin Michel, 2013).

      L’autre ver­sant de l’homme est celui de la poé­sie. C’est celui qui éclaire l’unité de sa vie. La poé­sie pro­cède d’abord, chez lui, de la flâ­ne­rie éru­dite pour se trans­muer en expé­rience du monde. Meddeb se pré­sen­tait en hédo­niste raf­fi­né, avons-nous dit plus haut, sou­cieux de gla­ner la beau­té où elle se trouve quand on cultive l’effort de la dis­cer­ner, dans les œuvres et par les voyages, dans une rela­tion har­mo­nieuse au pré­sent. Poète de l’errance, il cherche à dire le monde et son uni­té qu’il pressent, peut-être davan­tage encore qu’ailleurs, en Méditerranée, mare nos­trum, à tra­vers des péré­gri­na­tions en des lieux tout autant sym­bo­liques que géo­gra­phiques, Tanger (la pointe de l’Afrique, tour­née vers l’Atlantique et la Méditerranée, face à l’Andalousie) ou Tunis (la ville de ses ori­gines), par exemple…Son der­nier livre, paru chez Belin, dans la col­lec­tion « L’extrême contem­po­rain » de Michel Deguy, deux jours avant sa mort, est un long poème qui sonne comme une épi­taphe et un tes­ta­ment, Portrait du poète en sou­fi. Il révèle le poète en mar­cheur éru­dit, recueillant dans sa quête le souffle qui anime son chant, empli de ces lieux où s’entrechoquent l’expérience de la beau­té et l’expérience du mal. La réfé­rence à la mys­tique et à la sen­sua­li­té du sou­fisme est d’un nomade agnos­tique qui vou­drait l’incarner tant il admire la par­ti­ci­pa­tion civi­li­sa­trice de ce cou­rant de l’Islam, mal­heu­reu­se­ment mino­ri­taire et très étouf­fé aujourd’hui. Le poème est un souffle d’amour à l’adresse d’ Aya  (l’inspiratrice qui marche à ses côtés, à Lisbonne par exemple), un chant qui com­pose la forme de l’hospitalité vraie , sans évi­ter la bru­ta­li­té de l’histoire et de la géo­po­li­tique…

 

Berlin, par exemple, avec son para­doxe insup­por­table :

 

« triste matin à Berlin de ce qu’en a été l’est
au sor­tir des tombes où résonnent les noms
de Hegel Brecht Marcuse Herman Mann
gri­saille qui nous accom­pagne avec l’idée
que les ins­pi­rés de l’Esprit n’aident pas
les humains à conju­rer le mal qui les assaille »

 

Ou Jérusalem :

« Absolu per­çu rai­son d’histoire
chez ceux qui ont vain­cu
comme chez ceux qui ont per­du
Absolu que scelle le silence des pierres
face au désastre face à la vic­toire
au lieu de gager Absolu contre Absolu
n’est-il pas juste de céder l’Absolu
à son irré­vo­cable silence ? »

 

Ce qui jus­ti­fie le poème :

« le monde est un tis­su d’épiphanies
tout chose visible porte en elle
les traces de l’Invisible
voir c’est déchif­frer pour inter­pré­ter
l’esprit fouille ce que l’oeil reçoit
il per­çoit plus que l’offre du regard
toute face tout pay­sage est enve­lop­pé d’un halo
où grouillent les atomes au-delà des sens
et ces atomes emplissent le champ »

 

L’art poé­tique, enfin :

« c’est cou­su de main sûre
ce mon­tage autour d’un
moment de dense vie
ins­tants déli­cats et dis­crets
por­teurs de mille vir­tua­li­tés »

 

      Le don du poème d’Abdelwahab Meddeb infuse la vie, la ren­dant plus vivante. L’intensité n’a pas de prix. L’esprit n’a rien à bra­der. Rien ne doit dis­pa­raître. Tout doit conti­nuer. Et l’amour sur­tout !

 

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