> Et tout le reste…

Et tout le reste…

Par | 2018-07-12T21:20:48+00:00 6 juillet 2018|Catégories : Aimé Césaire, Essais & Chroniques|

Juillet 1978. J’avais vingt-deux ans. Contrairement à Paul Nizan, je lais­se­rai sans doute dire que c’est le plus bel âge de la vie. J’étais étu­diant en lettres modernes à la Sorbonne. Je n’affirmerai pas que ma vie a chan­gé cette année-là mais j’ai appris ce que le mot « ren­contre » signi­fie. J’étais  en vacances en Martinique pen­dant deux mois. Un pri­vi­lège certes. Une chance éga­le­ment pour qui veut la sai­sir. Je logeais dans la famille d’un ami mar­ti­ni­quais de mon âge. Que connais­sais-je de la Martinique ? Rien. Enfin si, des livres : André Breton et sur­tout Aimé Césaire…

Etait-ce suf­fi­sant pour décou­vrir ce dépar­te­ment d’outre- mer qui devint fran­çais en 1635 soit plus d’un siècle  avant la Corse ?  Je l’ignore. J’avais lu Césaire avec l’enthousiasme et la can­deur  d’un jeune homme épris de lit­té­ra­ture et d’absolu. Le beau-père de mon ami tra­vaillait à la mai­rie de Fort – de -France. A l’époque, dans tous les foyers mar­ti­ni­quais, il y avait une pho­to du maire de Fort- de –France dont j’admirais l’écriture,  le lyrisme, la révolte… Que sais-je encore ? Sans hési­ter, j’ai deman­dé à mon hôte s’il pou­vait m’obtenir un ren­dez-vous avec Aimé Césaire. Charles n’a pas paru éton­né. « Je vais voir ce que je peux faire » m’a-t-il répon­du et ce fut tout.

Au cours de mes pro­me­nades,  je voyais  par­fois le maire de Fort- de- France et son chauf­feur dans une DS noire. Les gens le saluaient de loin ; il répon­dait tou­jours ami­ca­le­ment à leurs signes.

Un jour, Charles est venu à ma ren­contre avec un sou­rire enten­du : «  Tu as ren­dez-vous avec l’homme que tu vou­lais voir, demain à qua­torze heures, à la mai­rie ». J’ai tout de suite appré­cié la péri­phrase.  Ainsi, Ilm’attendait. Je ne savais quoi pen­ser. J’avais empor­té   Les armes mira­cu­leuses  en vacances, un de mes livres pré­fé­rés. Je déci­dai de le prendre avec moi. Que pou­vais-je faire de plus ?

A 14 heures pré­cises, j’entrai dans la mai­rie. « Vous êtes atten­du » me dit-on avant même que je me pré­sente. On m’introduisit dans un bureau. Césaire se leva et me ten­dit la main en sou­riant. Ce qui me frap­pa tout d’abord, ce fut son ama­bi­li­té et cette manière spon­ta­née de mettre son inter­lo­cu­teur à l’aise.  Je n’éprouvai aucune timi­di­té. Je me sen­tais de plain-pied avec lui. De quoi avons-nous par­lé ? A ma  grande confu­sion, je ne m’en rap­pelle plus exac­te­ment. Je n’ai pas pris de notes, je ne peux donc res­ti­tuer notre dia­logue avec pré­ci­sion. Il m’écoutait par­ler de lit­té­ra­ture, de Paris et de son œuvre avec atten­tion. Je me sou­viens d’une phrase qu’il a pro­non­cée en sou­riant : «  Je ne suis pas le roi Christophe ». Je pen­sai fugi­ti­ve­ment à une autre affir­ma­tion de Césaire (je cite de mémoire) : «  L’indépendance conquise,  com­mence la tra­gé­die ». Ce fut vrai pour Haïti, pour l’Algérie et pour bien d’autres pays. Pensait-il alors à la Martinique ? Je ne lui ai pas deman­dé.

Parfois, on frap­pait à la porte. Lorsque la per­sonne entrait, il fai­sait signe qu’il ne vou­lait pas être déran­gé et notre conver­sa­tion repre­nait.

Et main­te­nant, plus de trente ans après ?…  C’est trop tard, me dira-t-on. Curieusement, je n’ai pas cette impres­sion même si je suis bien inca­pable de res­ti­tuer le conte­nu de cet entre­tien. L’avouerai-je ? Je n’en éprouve aucun regret La page est tour­née.

C’était en juillet 1978. J’avais vingt-deux ans. Et tout le reste est lit­té­ra­ture.

 

Ils sont reve­nus les visages en exil
Je les ai vus se reflé­ter sur les che­mins
Détrempés de sang
Ils me rap­pellent sans cesse
Que j’ai rai­son de voir la mort en fili­grane
De ma vie.

Je les ai vus se pro­fi­ler sur les ombres
Des dépor­tés du monde
Sur la dou­leur d’une femme que je n’ai pas su abo­lir
Ils marchent tous dans la même direc­tion
Avant de se ras­sem­bler au cœur du monde
Pour se réchauf­fer
Autour d’un bra­sier fan­tôme.

Personne ne voit les visages en exil du monde
Et je détourne aus­si les yeux
Pour vivre encore un peu.
La nuit
Leurs yeux rouges mettent le feu à mon som­meil

Ils sont reve­nus des car­re­fours de la dou­leur
Les visages en exil.
Ils s’appellent Abraham ou Boris
Et portent d’autres noms que le monde
A oubliés
Ou grat­tés furieu­se­ment sur les stèles de la mémoire

Ils se ras­semblent tou­jours au car­re­four du monde

 

A Delphine Haslé

La nuit se penche vers nous
Par-des­sus votre épaule
En nous ten­dant la main.
Les mots que vous pro­non­cez s’ accrochent  à vos che­veux.
J’ aime­rais en cueillir quelques-uns avant qu’ils dis­pa­raissent
A jamais

Mais je n’oserais pas les dis­si­mu­ler dans ma paume
Ce serait vous faire offense
Le temps ne le per­met­trait pas.
La nuit avale dou­ce­ment nos  pen­sées
Au rythme de nos pas.
Je vou­drais ins­crire notre ren­contre dans
Les bat­te­ments de mon cœur.

La nuit se pen­chait vers nous.
Grâce à vous
J’oubliais la face tumé­fiée
Du monde

 

Denis EMORINE, Auteur de « Teatru » ( Editura Ars Longa http://​www​.ars​lon​ga​.ro/ , français/​roumain, 2013)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Denis Emorine

Denis Emorine  est né en 1956 près de Paris.

Il a avec l’anglais une rela­tion affec­tive parce que sa mère ensei­gnait cette langue. Il est d’une loin­taine ascen­dance russe du côté pater­nel. Ses thèmes de pré­di­lec­tion sont la recherche de l’identité, le thème du double et la fuite du temps. Il est fas­ci­né par l’Europe de l’Est. Poète, essayiste, nou­vel­liste et dra­ma­turge, Emorine est tra­duit en une dou­zaine de langues ; Son théâtre a été joué en France, au Canada ( Québec) et en Russie. Plusieurs de ses livres ont été édi­tés aux Etats-Unis. Il col­la­bore régu­liè­re­ment à la revue de lit­té­ra­ture “Les Cahiers du Sens”. 
En 2004, Emorine a reçu  le pre­mier prix de poé­sie (fran­çais) au Concours International Féile Filiochta.
L’Académie du Var lui a décer­né le « prix de poé­sie 2009 »

                On peut lui rendre visite sur son site : http://​denis​.emo​rine​.free​.fr

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