> Étienne Faure, 7 remarques sur Tête en bas et une causerie avec l’auteur

Étienne Faure, 7 remarques sur Tête en bas et une causerie avec l’auteur

Par |2018-12-03T15:44:58+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Etienne Faure|

«car il avait l’impression qu’il se cachait, par extra­or­di­naire,
quelque part un mot juste. »

Samuel Beckett

1. à Tharros où le vent se lève

Je com­mence à la page que je pré­fère. Chance, c’en est une qui se ter­mine bien (encore que). Certainement Étienne Faure n’use guère de hap­py end. Tête en bas, oui, mais vu d’en-dessous. Ça n’empêche pas de voya­ger. Par avion, dans les esca­liers de l’amour, et même, dans le pas­sé. Ça ne mange pas de pain /​ les sou­ve­nirs : der­niers mots du livre. Un grand-père mort à la guerre – peut-être. L’autobiographie non plus n’est pas le pre­mier sou­ci de l’auteur, même si (à ma connais­sance) il n’avait jamais jusque-là employé la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier. 

En quatre ou cinq occur­rences : il ne faut pas exa­gé­rer. Et la deuxième per­sonne, un peu moins : Tous les vête­ments que tu por­tas, la mémoire /​ depuis l’enfance n’en peut mais… Fausses pistes ? Qu’importe. On se laisse entraî­ner. Les poèmes s’imposent, un à un, et d’abord dans l’ordre, choi­si, où l’auteur les a dis­po­sés, par la pré­ci­sion de ce qu’ils décrivent, par cette atten­tion minu­tieuse, réjouis­sante, à la maté­ria­li­té des choses, au réel et au réel encore (dont le rêve, le sou­ve­nir font par­tie) : le plus sou­vent en une seule phrase des­si­née d’un trait, on dirait même lan­cée, avec des bri­sures de rythme pour arrê­ter, dérou­ter le regard, un ins­tant sus­pendre la res­pi­ra­tion ; et le lec­teur revient deux lignes plus haut et recom­mence, parce que, ah oui, cela chante. Le vent se lève avec la pluie dans les ruines d’un temple antique. Il y a là quelque chose de ner­va­lien, me disais-je. Je me trompe peut-être. Pourquoi des réfé­rences ? C’est qu’on n’est pas seul, quand on écrit : les autres écri­vains sont là aus­si. On écrit pour être une part de la conver­sa­tion. Un pas­sage de relais. (…) sans répit ni repos, /​ des blocs de lave refroi­die /​ assom­bris sous la pluie font leur âge, /​ où les piliers pâles, déta­chés tout à l’heure /​ impu­né­ment dans le bleu fixe, /​ lèvent à pré­sent au ciel comme au soleil /​ punique leur ossa­ture, rap­pels /​ de bras ten­dus, geste ancien que le vent /​ érode.

Etienne Faure, Tête en bas, Gallimard, NRF, Paris.

2. extrait sécu­laire des blés

Étienne Faure aime à ordon­ner ses textes en ce qu’il appelle des ensembles, bien sûr ouverts à une lec­ture trans­ver­sale. On pour­rait dési­gner le thème du sol – ce qu’il y a là, sous nos pas, sous nos yeux, à ras de terre – comme un fil conduc­teur : à com­men­cer par un ouvrage entier, Horizon du sol (2011), tous ses livres disent un atta­che­ment aux lieux, à la géo­gra­phie et à l’histoire des lieux ; l’endroit où l’on se trouve plu­tôt que celui d’où l’on vient ; un atta­che­ment qu’on pour­rait dire sans attaches, sans liens ; d’ailleurs tran­chés, les liens, en maint poème, par un humour féroce. Ici c’est la qua­trième par­tie qui s’intitule Travail du sol, où se côtoient les dieux de la Grèce, poly et mono­théisme réunis (et dés­unis) dans le vent du soir qui tombe entre les troncs tors (le poète écrit : manié­risme) des oli­viers dans le texte qui donne son titre à l’ensemble ; tan­dis qu’un peu plus loin, terre incul­quée s’achève (logi­que­ment) presque en chan­son à boire. Ancestral, ances­tral, on ne sait dire que ça, écrit Étienne Faure, avant de reve­nir à un pas­sé plus proche – un petit siècle ; la moi­tié ; vingt ans, dix ; hier… – mais qui semble lui tenir à cœur. Un pas­sé tou­jours pas pas­sé, mar­qué par le fata­lisme de la mélan­co­lie dans cet extrait sécu­laire des blés, esti­val, buco­lique… n’étaient, sou­dain, l’ombre des cor­beaux, épi­taphes du soir, et cette rime, deux lignes plus bas, effraie – ivraie, qui glace le sang. C’est qu’on n’est jamais loin des lieux et des sou­ve­nirs de la bou­che­rie de 14-18 : (…) c’est la guerre, et tout ce qui fuit avec, /​ jeune homme, le heurt des verres, des assiettes, /​ le fra­cas émiet­té des cui­sines /​ aus­si­tôt balayé par l’histoire… Tête en bas, oui, au ras du sol, de la vie de tous les jours, des objets quo­ti­diens, du dépo­toir ; et avec le sou­rire, ne vous déplaise, la tache de vin sur l’inusable car­reau vichy en pré­lude à la chute, sar­cas­tique, de « la terre ne ment pas » (pay­sage arrière).

3. le ciel en hâte

Bien des poèmes d’Étienne Faure mettent en scène, ou en joue, la « Belle Époque ». Il fau­drait lui deman­der pour­quoi il y revient si sou­vent. Pour mieux tenir à aujourd’hui exac­te­ment ? C’est rare, un poète (moderne) aus­si concer­né par l’histoire. Toute l’histoire. Du xvie siècle à la Grande Guerre, de l’Antiquité au 13 novembre 2015. On pense à Claude Simon, à Histoire de Claude Simon. Il a fait une drôle de tête, Étienne Faure, quand je lui ai dit ça. J’ai essayé d’argumenter (pas très sûr de ce que j’avançais) : les longues phrases foi­sonn­nantes et pré­cises de Claude Simon, les champs de déshon­neur de l’Acacia et ceux, plus anciens, deux siècles, ce sont les mêmes, des Géorgiques, j’avais bien cru les recon­naître du fond des aqua­relles de Bagetti, où le regard, loin de se perdre, s’affine dans la brume de la bataille loin­taine, avec ses fan­tas­sins en minia­ture et sans doute à la loupe /​ exé­cu­tés ; et Stendhal qui pro­mène son miroir embué sur le bord de la route. La sen­sa­tion de perte, abrupte, iné­luc­table, se ren­force dans le poème sui­vant, noir figé, où le temps se brise net : (…) la mort me prit au bord du ruis­seau /​ il n’y a pas deux heures, deux cents ans, cela /​ alla si vite – quel foin dans le crâne. 

En effet. La mort à la guerre ins­crite, écrite dans le pay­sage, dans le récit du pay­sage. Le Dormeur du val bien sûr, et Simon : même atten­tion inlas­sable, amu­sée par­fois, à ce qui a eu lieu, et aux lieux où cela a eu lieu ; l’accueil, et la (ten­ta­tive de) res­ti­tu­tion, des­crip­tion, le mieux pos­sible, de l’embrasement de l’histoire, et donc, aus­si, et à la fois, des his­toires, pri­vées, les nôtres, avec leurs filia­tions étranges, sou­vent comiques. Les Années folles, mais elles le sont toutes, et c’est encore une fois l’humour qui les sauve, comme dans un film muet, au der­nier vers, un dimanche au bor­del, hein ché­ri, /​ ça s’éteint tout seul.

4. allé­go­ries

Un seul poème excède une page, il s’appelle extinc­tion de voix, et l’on se dit qu’il était impos­sible d’épurer, que ce qui devait être écrit était trop impé­rieux pour ne pas lais­ser de côté, là plus encore qu’ailleurs, toute maî­trise ou vir­tuo­si­té pour seule­ment faire affleu­rer la brû­lure du sou­ve­nir et celle de la poé­sie. Mais peut-être ne s’agit-il que de deux textes qui se suivent et que sépare un inter­ligne ; dans une autre page, quatre vers ont été iso­lés, qui forment strophe : La mémoire est un sac où les objets les plus fins /​ se glissent, resur­gis tar­di­ve­ment /​ – le feu, la lettre ou le mou­choir – /​ oubliés, retrou­vés fami­liers… Oui, la mémoire est sans fond comme un sac de femme et ce poème fait écho à quelques autres, dans ce recueil, de mélan­co­lie amou­reuse, par­don si je m’égare. On appelle aus­si un sac fourre-tout, et la mémoire, pour la retrou­ver ne faut-il pas l’écrire ? Même et peut-être sur­tout si on ne récolte que des frag­ments, poèmes en forme de ce que j’ai enten­du un jour leur auteur com­pa­rer à des fenêtres, ou des tableaux, signés au pied en ita­liques. Toute la sixième par­tie du livre, ordon­née en deux sous-ensembles où les poèmes se dévoilent comme des tableaux dans une pro­me­nade au musée (sans audio­guide, s’il vous plaît) nous fait entrer En pein­ture, et il n’est pas éton­nant que Goya, puis Rebeyrolle soient convo­qués. Encore une affaire de sac : l’espoir luit comme une paire de pompes /​ jaunes… Sans par­ler du Poète à la tête ren­ver­sée de Chagall, qui nous regarde pour de bon tête en bas. Mais il me semble que c’est dans ces deux textes qui se font face, page paire et impaire (laquelle appe­lait-on « belle page » ?), vétus­té /​ res­tau­ra­tion, que le poète prend le plus de risques, et dit le plus (sur l’art, la manière de le voir ; le sien, et celui des autres). J’avoue ma pré­fé­rence pour le pre­mier, le poème-tableau avec les blancs. Non res­tau­ré. Mais en irait-il ain­si si je n’avais pas lu l’autre tout de suite après ? Et puis tour­nant la page, que se passe-t-il ? On est encore dans la pein­ture ? dans l’art ? (…) c’est ici /​ qu’on hésite en pas­sant près du corps éten­du /​ dans la rue sans savoir si c’est un cadavre /​ ou bien l’allégorie de l’hiver à même l’asphalte, /​ doigts gourds, plus dif­fi­ciles à repré­sen­ter.

5. cœurs gref­fés

Les poètes lisent beau­coup, ils lisent les poètes, c’est bien le moins. Certes ils puisent à même la vie  —  l’art, la musique, la rue…  —  l’essentiel de leur ins­pi­ra­tion ; mais enfin, si l’on veut écrire à son tour, ne faut-il pas avoir lu ses devan­ciers, his­toire, au moins, de ne répé­ter ce qui a déjà été dit qu’en connais­sance de cause ? (Il ne s’agit pas de vider sa biblio­thèque. Certains ne font que ça.) Une paren­thèse sur ce mot d’inspiration, naguère encore il pou­vait pas­ser pour sur­an­né, sinon condam­nable. Le sous­si­gné peut-il ris­quer une anec­dote per­son­nelle ? Un soir de ver­nis­sage, à par­ler de la sorte, un col­lec­tion­neur, un peu épais, m’assène que si l’on tra­vaille, c’est avec le dic­tion­naire. J’ai envie de lui répondre (ce qui serait la bonne réponse) que le mot ins­pi­ra­tion se trouve lui-même dans le dic­tion­naire et qu’il serait dif­fi­cile de nier qu’un petit déclic, par­fois… Au lieu de ça je lui rétorque Mais cher Monsieur, que faites-vous des Muses ? À notre amie peintre il par­le­ra de moi comme d’un fre­lu­quet, jamais on ne me fit meilleur com­pli­ment. Étienne Faure (avec modé­ra­tion) aime à citer ses livres aimés (de longue date ou plus récem­ment décou­verts) au détour d’un vers, ou en épi­graphe. Ne faut-il pas mar­quer des points de repère ? Une balise, un signe sur la carte ? Tête en bas s’ouvre sur deux cita­tions, la pre­mière de Hannah Arendt, la seconde de Tchekhov, « … je voyais l’envers de la vie que l’on menait en ville ».

Marc Chagall (1887 – 1985), Étude pour Le Poète à
tête ren­ver­sée, 1911Gouache, plume et encre sur papier,
27 x 21 cm

Une cen­taine de pages plus loin, pré­lude à la der­nière par­tie du livre, Aux temps ras­sis (voyages anciens et modernes vers l’Est loin­tain), on lira quelques mots de Kurt Tucholsky qui vit ses livres brû­lés par les nazis et pré­fé­ra en finir tout de suite, dès 1935 ; et juste avant, der­nier texte de l’ensemble pré­cé­dent, Thoraciques, le dia­logue d’Héloïse et Abélard. Est-ce parce qu’ils nous reviennent du dou­zième siècle que ces cœurs gref­fés sont le poème le plus poi­gnant du recueil ? (…) encore pal­pi­tant /​ des émo­tions que tu me don­nas, ser­ré /​ près de toi quand je me deman­dais, amour, /​ par quel tré­pas pas­ser… Bégaiement néces­saire. La deuxième per­sonne l’est aus­si, il s’agit d’un dia­logue, dia­logue d’amour, réel, ima­gi­naire ? Un « vrai » sou­ve­nir, un sou­ve­nir de lec­ture, un rêve ? Cœur et cœur, cœur à cœur, et l’émotion gref­fée /​ comme ici celle de feu François Villon, à cœur fendre. Poursuivons, écrit Étienne Faure. Et Beckett avant lui : « Continuer ». Plus haut, c’est la lec­ture de Trakl qui accom­pagne la soli­tude d’hiver du mot alle­mand Allein, que le silence de la neige, la nuit, vient un ins­tant sou­la­ger sur le blanc de la page.

6. Paris onze

Comment écrit-il, Étienne Faure, comme tout le monde sans doute, assis à une table, chez lui, au café, en pro­me­nade, cou­ché sur son lit, ou chu­cho­tant, inlas­sable, les vers sur ses lèvres comme Mandelstam. Mais en mar­chant, oui, et depuis long­temps, dans le onzième arron­dis­se­ment de Paris, meur­tri le 13 novembre 2015 mais tou­jours vivant, un jour enso­leillé que nous y déam­bu­lions on pou­vait se féli­ci­ter de la per­ma­nence des ter­rasses de café bon­dées, ani­mées, des rires et des sou­rires d’insouciance prou­vant, si besoin était, la défaite des assas­sins ; non loin, me fit-il remar­quer en pas­sant, de la tou­jours pré­sente (quoique désaf­fec­tée, sem­blait-il) « Clinique du rasoir élec­trique » de la rue de la Roquette. Parce que bien sûr les choses ont chan­gé depuis le temps : (…) racon­té hier /​ par un vieil enfant du quar­tier /​ pen­dant la guerre brin­gue­ba­lé de piaule en piaule, /​ rue de Charonne, Basfroi, rue de la Roquette /​ puis de Charonne à nou­veau, la peur /​ sous cape affleu­rant contre les cape­lines /​ pas­sant du public au pri­vé dans la cour inté­rieure /​ dénuée de vue… L’important, alors, c’est de sor­tir : de soi, de la chambre, de la rue, du pays, et de pré­fé­rence sain et sauf, ayant réus­si à conju­rer l’idée de sor­tir encore plus vite direc­te­ment par la fenêtre, quand l’évasion dans les images du papier peint ne suf­fit plus, voi­là (aus­si) ce que nous disent les Poèmes d’appartement, sep­tième ensemble du recueil, onze textes, comme le Onzième ? (…) la mer, le large, /​ un ciel sans la moindre gra­phie, pas un nuage/​ dans le crâne, juste l’été : à la fenêtre /​ on aper­çoit la toile où se côtoient futur /​ et pas­sé d’un bleu unique, sans l’ombre d’un sillage /​ hors les reflets, si ce sont des reflets à la fenêtre /​ de la chambre. C’est de là /​ que nous par­tions la nuit pour Londres, Venise, /​ sous un mor­ceau de toit du Onzième, /​ enfuis dans le tic-tac peu à peu des ombres. Et par­tir où ? vers l’Est, assez sou­vent : en Allemagne avec le cubiste frag­men­ta­tion d’un ser­veur ber­li­nois qui ouvre la der­nière par­tie du livre, dans le recueil pré­cé­dent (Ciné-plage, 2016) en Pologne, en Bohême ; mais dans le monde entier aus­si bien, et inci­dem­ment, me disait Étienne Faure lors de cette même remon­tée de la rue de la Roquette, pour entendre autour de soi une autre langue, et du coup se dépay­ser plus entiè­re­ment, retrou­ver un silence inté­rieur à l’écoute, atten­tive ou dis­traite, de mots incon­nus.

7. H

Et chaque mot compte. Bien plus, chaque lettre : (…) tel le h dans le dah­lia qui me tra­casse, /​ entre le cueillir et le lais­ser sur place, au bord /​ de la vitre embuée par l’hiver de la chambre /​ me rap­pe­lant les pri­son­nières de Saint-Lazare /​ payées en mon­naie de singe (du troc) /​ qui regar­daient par les bar­reaux ce qu’il advient du ciel… Quelque chose à voir, envers et contre tout, contre l’ennui, la mort, le déses­poir. Plus loin, un poème s’intitule, sobre­ment, H. Hôpital, silence. Mais il ne faut pas se taire, même et sur­tout quand la stu­peur, la ter­reur nous figent, inter­dits, « bouche bée » : voi­ci le O du regard exca­vé, /​ absent de l’extérieur, rien qu’en dedans /​ por­tant loin la vision ancienne /​ des mou­rants immi­nents, que le regard du poète dis­tinge dans les tableaux de Goya. Mais c’est fina­le­ment, dans le même poème lui aus­si au titre d’une seule lettre, O, la ten­dresse et l’amour qui sur­gissent, en dépit de tout et avec le sou­rire de l’ardeur, dans l’encoignure d’un cou nacré, /​ par le désir atti­sant l’attirance, /​ et la res­pi­ra­tion le feu des yeux /​ per­dus, éper­dus, hap­pés. Je suis un peu déso­lé de cou­per les poèmes, il fau­drait les citer en entier, il fau­drait citer le livre en entier. J’ai employé le mot de ten­dresse et je ne sais pas si Étienne Faure serait d’accord, pour­tant je crois bien l’avoir trou­vée en lisant ses poèmes et pas seule­ment entre les lignes, avec la dou­leur et le froid et la remé­mo­ra­tion de la mort, celle d’inconnus et celle des amis (enter­re­ment d’un ami, mains dans les poches). On peut même en éprou­ver, de la ten­dresse (et sans nos­tal­gie, n’est-ce pas) pour nos vieux livres, qui, par­fois, choient du rayon­nage supé­rieur où la pous­sière les tenait ali­gnés dans leur beau désordre silen­cieux, et nous tombent sur la tête. Alors (…) on les ramasse, /​ en relit quelques lignes, extraits de vie, /​ ful­gu­rances, les adopte un temps /​ puis leur sens retombe, les mains les rangent /​ au plus haut, côté ciel, en réchappent /​ un dac­tyle, une fleur inha­lée… Lettres d’amour recluses. La vie conti­nue. Elle le mérite. Incipit de Tête en bas : « Vous êtes réveillé ».

21 juin 18, sous le Génie

La poé­sie peut coû­ter cher à ceux qui la font. Je lis dans le Monde de ce jour – daté ven­dre­di 22 ; c’est l’été – que l’éditeur et auteur de poé­sie, et défen­seur de la laï­ci­té ban­gla­dais, Shahzahan Bachchu « a été abat­tu par balles le 11 juin ». Le jour­nal n’en dit pas plus. Pourquoi ? Je me sens frère de ce Shahzahan Bachchu que je ne connaiss­sais pas, n’ai jamais lu, et ne lirai peut-être jamais. Peu importe. Peu importe ? On finit par en mou­rir de honte, de tout ce qui importe peu, et qu’on laisse pas­ser.

Conversation de poètes, moins ris­quée, avec Étienne aujourd’hui dans le brou­ha­ha – toni­truant – de la place de la Bastille. Autour de nous tout le monde regarde le foot, on est assis dos à la télé mais on com­prend très bien quand les Français marquent un but. E., un rien pro­vo­ca­teur (je découvre ça chez lui, ça me plaît bien) marque (crie) hau­te­ment sa désap­pro­ba­tion mais per­sonne ne fait atten­tion à nous. L’instant d’avant il me par­lait d’une lec­ture récente, antho­lo­gie des poètes pré­cieux. (Si je me sou­viens bien.) Étienne Jodelle… Un homo­nyme… Forêts, tour­mente, et nuit, longue, ora­geuse et noire… Pas grand monde, en effet, ne fait atten­tion aux poètes, pré­cieux, pas pré­cieux, c’est pareil, ou presque, et on est bien tran­quilles (on ne vit pas au Bangladesh). Un à zéro, pas ter­rible. On se quitte métro St-Ambroise, ces conver­sa­tions nous plaisent à tous les deux, poètes alors moins seuls. Est-ce parce que j’ai relu Bolaño récem­ment, mais cette idée qu’il défend, que des poètes (pas tous) se parlent, ont à se par­ler (de tout et de rien ; sur­tout pas de poé­sie ; ce ne sont pas des cri­tiques ; ah mais, aus­si de poé­sie après tout…) me ras­sé­rène. J’ai plai­sir à rêver qu’à une troi­sième chaise de notre table en ter­rasse au milieu du foot et des pré­pa­ra­tifs de la Fête de la musique s’est un temps glis­sée l’ombre ami­cale auprès de nous, de Shahzahan Bachchu dont la poé­sie que je ne connais pas tourne dans ma tête dans le wagon de métro du retour.

mm

Didier Henry

Didier Henry est écri­vain et pho­to­graphe. Il a col­la­bo­ré avec son frère, Bertrand Henry, dans plu­sieurs livres d’art.

Bibliographie :
-Bériasson, Thierry Bouchard,1989
-Chronique de la val­lée, édi­tions Climats, col­lec­tion Arc-en-ciel, 2002
-Les Génies de la Bastille, édi­tions Climats, col­lec­tion Arc-en-ciel, 2003
-Instantanés, édi­tions Faï fioc, Montpellier, 2017

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