Le titre de ce beau recueil de François Lallier, auteur de nombreux ouvrages poétiques et critiques, condense et révèle une des forces de sa conception, cette tension entre l’aléatoire, cette insaisissable et insituable énergie au sein de notre expérience de ce qui est, et, étonnamment, toujours inexplicablement, cette illumination qui en émane malgré parfois nos protestations, nos doutes, nos réflexes d’incrédulité, cette lumière qui s’offre comme valeur, emblème de profondeur, de sens, d’une espèce d’altérité ontologique pourtant là, matérialisée, vécue.
Le recueil déplie, avec patience et une rythmique constante sans fixités métriques, ses quatre suites, chacune ayant ses particularités, ses insistances, le rapport à la terre, à la matière, la haute pertinence du regard comme filtre d’osmose, de symbiose face aux phénomènes qui sont et plus largement à tout le vivable. Si le livre affiche les ‘variantes’ de ce dépliement de l’expérimenté, c’est pour en souligner la fatalité, ce que Gérard Titus-Carmel nomme cette ‘nécessité’ générée au sein de tout art et qui en blasonne et garantit précisément l’unicité et l’union de ses composantes. Si, pourtant, le concret de ce que vit le poète par le biais des sens reste fondamental, s’affirme partout simultanément, finement entretissée, une vigilance face à la dimension métaphysique des évènements et gestes qui pleuvent sur l’humain, pénétrant profond dans la conscience dans tous ses états, la métaphysique étant effectivement, comme le dit Aragon dans sonPaysan de Paris, une ‘connaissance concrète’, venant directement, comme dans Accidents de lumière, de ce face-à-face avec, mieux, cette plongée dans, le mystère des choses et actes observables et qui contraste si manifestement avec ‘la connaissance abstraite’ venant de ‘[l’exercice de] la logique’ (toujours Aragon). Les deux longues suites, Poèmes indiens et Nuages, approfondissent avec un touchant et essentiel mélange de lumineuse simplicité et de secrète subtilité, les expériences partout surgissantes de cette interpénétration du viscéral et du raisonnant.

Le mémoriel-mémorial joue toujours pour Lallier un rôle capital. ‘Rien, lit-on dans Variantes, ne fut que ce bord / Où tout devient dans la mémoire, / Image, mais de rien / Qu’un clou de nuit planté au cœur du souvenir’ (18). L’inscription de ce clou, ce que le poème nomme ailleurs ‘ce point du monde’ (72), exige ‘un négoce de désir’ (20), une délicate mais aussi impulsive recherche de la vibration des choses qui sont après ‘une pensée conduite hors de tout par le regard seul’ (22). Bref, le poème opère la fusion d’un voulu et d’un instinctuel, d’un caressant geste de rassemblement et d’un accueil de l’étrange, du spontanément offert ‘qui nous tient’ (22). Le pourquoi cède la place à l’immédiateté de l’appel de ce qui surgit, attire, impose l’urgence de sa quiddité comme de son eccéité. Cette opération, cependant, ne permet aucun avoir, aucune appropriation. Son faire, son poïein, s’accomplit au sein d’une précarité, d’un fuyant, d’un évasif : ‘ne reste, dit le poème, que l’universel amour / Consumant le désir au feu de la dépossession’ (61). C’est ainsi que l’acte d’écrire s’avère simultanément résurrection et mort, un noli me tangere adressé à l’auteur et censé fatal, malgré la joie – l’objoie, disait Ponge – destinalement éprouvée dans le même instant. Je ne m’empêche pas de penser ici à ce que Denis Roche disait de l’acte de photographier accomplissant une ‘petite mort’, perte et jouissance, inséparables, François Lallier offrant plus souplement sa version de ce rébus au cœur du faire du poème face à l’être où il s’insère : ‘Mais d’abord une main hésite, puis renonce / Dans la douleur où se dérobe la figure, / Car la peinture est fille de la mort qu’elle nie de son arme lumineuse’ (30}.
En effet Accidents de lumière génère toute une poétique de l’inséparation de ce que l’on considère comme des contraires, des apories et paradoxes. Surgit ainsi la conscience de la non-différence de ‘l’édentée mendiante et la danseuse’ (35), conscience de la généreuse spaciosité de ce qui est enserrant le multiple, l’apparemment distinct qui ‘ne saurait porter atteinte à l’unité’ de l’être (37). Ailleurs Lallier parle du ‘tout qui se désire tout depuis le commencement’ (61), le tout du temps – commencement, durée et fin – comme de l’espace – l’ici, l’entre et l’ailleurs – s’avérant ‘un stable vertige [n’ayant plus de séparation]’ (48). Ce serait comme si on voyait tout le poïétique, c’est-à-dire le créé, comme infailliblement fusionné, la poésie de Bonnefoy, celle de Tellermann ou Deguy ou Titus-Carmel ou Khoury-Ghata, ou celle de Tagore, de Goethe, de Shelley, de Villon ou Darwich, toutes concevables, vivables pleinement sans couture, soudure, homogènes, non seulement solidaires, mais identiques.
Bref, ce que déplie le poème de François Lallier frôle le mystique, l’ineffable, à son centre un sentiment de tout ce qui excède tous nos signes, toutes nos figures, ceci malgré les scintillements de leurs signifiants et leurs signifiés. Tout ici pousse à s’abandonner à ce que nous offre ce ‘grandiose écran allégorique’ (70) incessamment mouvant, geste qui n’exige que la force aveuglante de ‘la lumière de l’amour’ (31), celui qui embrasse cet innommable par le biais des moyens donnés aux poètes, à la fois insuffisants et vaillants, dignes en dépit de leurs relativités. Car sacrés restent également ces moyens, emblèmes à leur tour de la totalité, de l’Un, et qui filtrent, canalisent, peignent et figurent selon leurs capacités visibles, esthétiques, et invisibles, spirituelles au sens large du terme. Le poète, ce vigilant ‘épopte’ à jamais attentif à ce qui ‘tombe du ciel dans un autre ciel / Espace intérieur du monde’ (68), la vigilance de son œil permettant de ‘s’éprouver autre’, de savourer ‘un accord avec soi si musical / Que la division va vers une somme insoupçonnée’ (58).
Présentation de l’auteur
- François Lallier, Accidents de lumière - 6 mars 2026
- Claude Ber, Le Damier de vivre - 6 septembre 2025
- Valérie Rouzeau, La Petite dame - 6 mai 2025
- Daniel Kay, Le perroquet de Blaise Pascal - 5 février 2025















