François Lallier, Accidents de lumière

Par |2026-03-06T08:51:36+01:00 6 mars 2026|Catégories : Critiques, François Lallier|

Le titre de ce beau recueil de François Lal­li­er, auteur de nom­breux ouvrages poé­tiques et cri­tiques, con­dense et révèle une des forces de sa con­cep­tion, cette ten­sion entre l’aléatoire, cette insai­siss­able et insi­tu­able énergie au sein de notre expéri­ence de ce qui est, et, éton­nam­ment, tou­jours inex­plic­a­ble­ment, cette illu­mi­na­tion qui en émane mal­gré par­fois nos protes­ta­tions, nos doutes, nos réflex­es d’incrédulité, cette lumière qui s’offre comme valeur, emblème de pro­fondeur, de sens, d’une espèce d’altérité ontologique pour­tant là, matéri­al­isée, vécue. 

Le recueil déplie, avec patience et une ryth­mique con­stante sans fix­ités métriques, ses qua­tre suites, cha­cune ayant ses par­tic­u­lar­ités, ses insis­tances, le rap­port à la terre, à la matière, la haute per­ti­nence du regard comme fil­tre d’osmose, de sym­biose face aux phénomènes qui sont et plus large­ment à tout le viv­able. Si le livre affiche les ‘vari­antes’ de ce dépliement de l’expérimenté, c’est pour en soulign­er la fatal­ité, ce que Gérard Titus-Carmel nomme cette ‘néces­sité’ générée au sein de tout art et qui en bla­sonne et garan­tit pré­cisé­ment l’unicité et l’union de ses com­posantes. Si, pour­tant, le con­cret de ce que vit le poète par le biais des sens reste fon­da­men­tal, s’affirme partout simul­tané­ment, fine­ment entretis­sée, une vig­i­lance face à la dimen­sion méta­physique des évène­ments et gestes qui pleu­vent sur l’humain, péné­trant pro­fond dans la con­science dans tous ses états, la méta­physique étant effec­tive­ment, comme le dit Aragon dans sonPaysan de Paris, une ‘con­nais­sance con­crète’, venant directe­ment, comme dans Acci­dents de lumière, de ce face-à-face avec, mieux, cette plongée dans, le mys­tère des choses et actes observ­ables et qui con­traste si man­i­feste­ment avec ‘la con­nais­sance abstraite’ venant de ‘[l’exercice de] la logique’ (tou­jours Aragon). Les deux longues suites, Poèmes indi­ens et Nuages, appro­fondis­sent avec un touchant et essen­tiel mélange de lumineuse sim­plic­ité et de secrète sub­til­ité, les expéri­ences partout sur­gis­santes de cette inter­péné­tra­tion du vis­céral et du raisonnant.

François Lal­li­er, Acci­dents de lumière. La Let­tre volée, 2025. 78 pages. 15 euros.

Le mémoriel-mémo­r­i­al joue tou­jours pour Lal­li­er un rôle cap­i­tal. ‘Rien, lit-on dans Vari­antes, ne fut que ce bord / Où tout devient dans la mémoire, / Image, mais de rien / Qu’un clou de nuit plan­té au cœur du sou­venir’ (18). L’inscription de ce clou, ce que le poème nomme ailleurs ‘ce point du monde’ (72), exige ‘un négoce de désir’ (20), une déli­cate mais aus­si impul­sive recherche de la vibra­tion des choses qui sont après ‘une pen­sée con­duite hors de tout par le regard seul’ (22). Bref, le poème opère la fusion d’un voulu et d’un instinctuel, d’un cares­sant geste de rassem­ble­ment et d’un accueil de l’étrange, du spon­tané­ment offert ‘qui nous tient’ (22). Le pourquoi cède la place à l’immédiateté de l’appel de ce qui sur­git, attire, impose l’urgence de sa quid­dité comme de son eccéité. Cette opéra­tion, cepen­dant, ne per­met aucun avoir, aucune appro­pri­a­tion. Son faire, son poïein, s’accomplit au sein d’une pré­car­ité, d’un fuyant, d’un évasif : ‘ne reste, dit le poème, que l’universel amour / Con­sumant le désir au feu de la dépos­ses­sion’ (61). C’est ain­si que l’acte d’écrire s’avère simul­tané­ment résur­rec­tion et mort, un noli me tan­gere adressé à l’auteur et cen­sé fatal, mal­gré la joie – l’objoie, dis­ait Ponge – des­ti­nale­ment éprou­vée dans le même instant. Je ne m’empêche pas de penser ici à ce que Denis Roche dis­ait de l’acte de pho­togra­phi­er accom­plis­sant une ‘petite mort’, perte et jouis­sance, insé­para­bles, François Lal­li­er offrant plus sou­ple­ment sa ver­sion de ce rébus au cœur du faire du poème face à l’être où il s’insère : ‘Mais d’abord une main hésite, puis renonce / Dans la douleur où se dérobe la fig­ure, / Car la pein­ture est fille de la mort qu’elle nie de son arme lumineuse’ (30}.

En effet Acci­dents de lumière génère toute une poé­tique de l’inséparation de ce que l’on con­sid­ère comme des con­traires, des apor­ies et para­dox­es. Sur­git ain­si la con­science de la non-dif­férence de ‘l’édentée men­di­ante et la danseuse’ (35), con­science de la généreuse spa­ciosité de ce qui est enser­rant le mul­ti­ple, l’apparemment dis­tinct qui ‘ne saurait porter atteinte à l’unité’ de l’être (37). Ailleurs Lal­li­er par­le du ‘tout qui se désire tout depuis le com­mence­ment’ (61), le tout du temps – com­mence­ment, durée et fin – comme de l’espace – l’ici, l’entre et l’ailleurs – s’avérant ‘un sta­ble ver­tige [n’ayant plus de sépa­ra­tion]’ (48). Ce serait comme si on voy­ait tout le poïé­tique, c’est-à-dire le créé, comme infail­li­ble­ment fusion­né, la poésie de Bon­nefoy, celle de Teller­mann ou Deguy ou Titus-Carmel ou Khoury-Gha­ta, ou celle de Tagore, de Goethe, de Shel­ley, de Vil­lon ou Dar­wich, toutes con­cev­ables, viv­ables pleine­ment sans cou­ture, soudure, homogènes, non seule­ment sol­idaires, mais identiques.

Bref, ce que déplie le poème de François Lal­li­er frôle le mys­tique, l’ineffable, à son cen­tre un sen­ti­ment de tout ce qui excède tous nos signes, toutes nos fig­ures, ceci mal­gré les scin­tille­ments de leurs sig­nifi­ants et leurs sig­nifiés. Tout ici pousse à s’abandonner à ce que nous offre ce ‘grandiose écran allé­gorique’ (70) inces­sam­ment mou­vant, geste qui n’exige que la force aveuglante de ‘la lumière de l’amour’ (31), celui qui embrasse cet innom­ma­ble par le biais des moyens don­nés aux poètes, à la fois insuff­isants et vail­lants, dignes en dépit de leurs rel­a­tiv­ités. Car sacrés restent égale­ment ces moyens, emblèmes à leur tour de la total­ité, de l’Un, et qui fil­trent, canalisent, peignent et fig­urent selon leurs capac­ités vis­i­bles, esthé­tiques, et invis­i­bles, spir­ituelles au sens large du terme. Le poète, ce vig­i­lant ‘épopte’ à jamais atten­tif  à ce qui ‘tombe du ciel dans un autre ciel / Espace intérieur du monde’ (68), la vig­i­lance de son œil per­me­t­tant de ‘s’éprouver autre’, de savour­er ‘un accord avec soi si musi­cal / Que la divi­sion va vers une somme insoupçon­née’ (58).

Présentation de l’auteur

François Lallier

François Lal­li­er est un poète et essayiste.

Il ren­con­tre à Paris Pierre Jean Jou­ve, Yves Bon­nefoy, André Fré­naud, Pierre-Albert Jour­dan, Gaë­tan Picon, Roger Munier et par­ticipe, de 1976 à 1980, au tra­vail de la revue “Port des Singes”. La revue est fondée en 1975 par Pierre-Albert Jour­dan, qui l’accueille dans cette “petite mai­son pro­vi­soire”, où il retrou­ve le sou­venir de René Dau­mal et du Grand Jeu, en même temps que la présence de René Char, d’Henri Michaux, de Philippe Jac­cot­tet, d’Yves Bon­nefoy (qui lui a sig­nalé l’existence de la revue). Il y ren­con­tre Paul de Roux, Roger Munier, Alain Lévêque.

Bibliographie

À par­tir de 1981, il pub­lie des livres de poèmes où il tente d’ex­plor­er les rela­tions du dire et d’un réel en par­tie étranger. 

En 1981, il pub­lie États de la mémoire, suivi en 1985 de Matière de l’amour, Tis­su du temps en 1993, Le silence et la vision en 1996 , La semence du feu en 2003, Mon­tagne dou­ble en 2006.

Par­al­lèle­ment, il a pub­lié, depuis 1985, dans plusieurs revues des essais sur la poésie. 

Il pub­lie des études sur Baude­laire, Mal­lar­mé, Poe, et des poètes con­tem­po­rains tels que Jou­ve, Bon­nefoy, Jour­dan et Frénaud.

François Lal­li­er est aus­si l’au­teur d’un essai sur la poésie latine Vita poet­i­ca (2010).

Source : Revue Europe

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Michael Bishop

Né à Lon­dres, il passe son enfance à Man­ches­ter où il pré­pare une licence d’honneur à l’Université de Man­ches­ter avec un séjour à l’Université de Mont­pel­li­er. Démé­nage au Cana­da, fait une Maîtrise à l’université du Man­i­to­ba avec une thèse sur la psy­cholo­gie du comique chez Sten­dal. Après une année passée à New­cas­tle-on- Tyne, retour au Cana­da, devient lec­tur­er en lit­téra­ture mod­erne et con­tem­po­raine à Dal­housie Uni­ver­si­ty tout en pré­parant une thèse de doc­tor­at (‘L’univers imag­i­naire de Pierre Reverdy’, dir. Roger Car­di­nal, lect. ext. Mal­colm Bowie) de l’Université du Kent à Can­tor­béry. Cor­re­spon­dance et ren­con­tres avec de nom­breux poètes et artistes en France. Se remarie en 1982 avec la bril­lante woman for all sea­sons Colette Rose; famille recom­posée de qua­tre filles. Nom­mé McCul­loch Pro­fes­sor of French and Con­tem­po­rary Stud­ies. De nom­breux livres sur Deguy, Char, Prévert, Titus-Carmel, Du Bouchet, la poésie con­tem­po­raine et celle du 19e siè­cle, l’art français con­tem­po­rain, la poésie fémi­nine con­tem­po­raine; et des tra­duc­tions de nom­breux inédits de poètes contemporain.e.s; des recueils de poésie en anglais et en français. Dernières pub­li­ca­tions : Dystopie et poïein, agnose et recon­nais­sance (Brill); Earth and Mind : Dream­ing, Writ­ing, Being (Brill); La Grande Arbores­cence (NU(e), 81, sur Poe­si­bao); Vérités d’hiver (William Blake & Cie).
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