> Geneviève Bertrand, À bouche décousue

Geneviève Bertrand, À bouche décousue

Par |2018-12-04T21:23:30+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Critiques, Geneviève Bertrand|

L’œuvre poé­tique de Geneviève Bertrand res­semble à une longue quête qui remonte de l’enfance, s’inscrit dans les lieux ori­gi­nels. La poète semble avan­cer, les­tée d’un poids qui ne s’allège que dans le mou­ve­ment de la marche. Sur ce che­min elle n’avance pas seule, convoque des com­pagnes de route : figures arché­ty­pales du fémi­nin, mythes tou­jours vibrants, femmes artistes bles­sées, femmes/​sacrées/​en majesté/​ trophée/violée/chantée/agenouillée/enfermée/dé…chantée…C’est avec elles qu’elle célèbre les ori­gines/​le mys­tère de la fécon­di­té. Il n’est pas ano­din si ce recueil est dédié à Antigone, celle qui a dit « Non » en oppo­si­tion à Créon, celle dont le cri a rai­son­né dans les rues de Thèbes.

Geneviève Bertrand a par­ti­ci­pé à l’émergence d’un auteur tri­cé­phale, sous le nom de Malibert. « Demeterrre », le der­nier livre publié en 2008, fai­sait une large place aux figures mythiques du fémi­nin.

Geneviève Bertrand, À bouche décou­sue,
Éditions uni­ci­té, 2018

 

Geneviève Bertrand s’inclut sans nul doute dans ce « Elle » qui ouvre le pre­mier poème don­nant son titre au recueil. C’est au cri pri­mor­dial que la bouche décousue/s’apprêtait à livrer pas­sage.

Poète du corps, celle qui a l’habitude par ailleurs de tra­vailler avec des cho­ré­graphes, a eu envie de mettre en mots la puis­sance des créa­tions de Pina Bausch en nous don­nant à entendre le bour­don­ne­ment obsédant/​prologue du prin­temps et de son sacre.

 

Des femmes
Longs corps pâles sous leurs tuniques
Pieds nus
leur adhé­rence à la glaise
La nudi­té remonte le long des corps mêlés
comme ano­nymes

 

Dans la der­nière par­tie du recueil, la poète s’extrait de ce com­pa­gnon­nage fémi­nin et le “Je” sur­git.

Elle sait, par expé­rience, que La parole est à l’intérieur/Enclose de silence, mais aus­si que ce mot Chamane, ce mot gué­ris­seurqui vient de plus loin, dif­fi­cile à cap­ter, allège l’âme et le corps.

Elle enjoint à Dire/​ Dire le dit qui se refuse/​Réfugié dans l’ignorance/à sa lisière. déli­vrer chaque matin les gestes et les mots/​ englués d’ombre/Les net­toyer du pla­cen­ta de la nuit, afin de don­ner enfin, vie au corps/​corps aux mots.

Car l’écriture pour Geneviève, comme la marche, comme le retour aiman­té vers l’arbre tuté­laire, est un impé­ra­tif pour être, pour faire adve­nir la beau­té et son corol­laire, la vie. Il y a long­temps qu’elle a déci­dé de Ne pas choi­sir, de tout prendre par devers soi/jusqu’à découdre les limites. Et puisqu’elle nous y invite, nous sommes prêtes à l’accompagner nous aus­si dans ce tres­sage de mots qui lient en gerbes soro­rales, depuis la nuit des temps et pour long­temps encore, la des­ti­née des femmes. 

 

À bouche décou­sue

 

Elle  mar­chait
Regard aiman­té à la césure de l’horizon
Au ventre
le poids gra­vide d’une néces­si­té

 

Une falaise habi­tée d’oiseau
s’ouvrit au repos d’une nuit
Moment récon­ci­lié comme sève féconde
Fragments d’enfance émer­gés à la sur­face
recou­sus à l’intime du pay­sage

 

 Alors
Elle lava d’eau fraîche ce cri avor­té
Lui ren­dit jus­tice

 

***

 

Attente de braise

 

Écrire pour apai­ser la nuit
son tumulte farouche

Vouloir juste Cela
la caresse en plé­ni­tude du soleil et du vent
la volup­té des draps rugueux
Me lever le matin       Ouvrir les volets à la lumière
Attendre le « Visiteur qui jamais ne vient »
Celui du Vishnu Puruna
Visiteur demeu­ré sus­pen­du à l’interstice
et par qui l’Attente reste légère
en alerte
Quête inlas­sable         Jamais com­blée
tou­jours jeté hors de soi

 

 

 

 

mm

Geneviève Liautard

Poète, elle est l’auteur de quatre recueils de poé­sie, a par­ti­ci­pé à des ouvrages col­lec­tifs, aime col­la­bo­rer avec des plas­ti­ciens, des musi­ciens. Depuis une ving­taine d’années, nom­breuses paru­tions en revues. Trois recueils ont vu le jour sous la signa­ture de Malibert, fruit d’un tra­vail à six mains.

Dernières paru­tions : Le champ d’écume– La Bartavelle ; Demeterre– L’Harmattan  (Malibert) ; Blanc, Noir, Silenceavec le cal­li­graphe et plas­ti­cien Bernard Vanmalle (Livre d’artiste) ; La bien­ve­nue du Rouge-queue– Éditions Encres Vives ; Baby Blues– Éditions du Petit Véhicule avec le pho­to­graphe Patrick Aubert.

Traductrice, elle entre­prend en 2013 la co-tra­duc­tion de l’œuvre de Jane Hirshfield, écri­vain, poète et essayiste amé­ri­caine.  Sélection de poèmes dans les revues Phoenix, Les Carnets d’Eucharis, NUNC, Terre à Ciel, Soleil et Cendres. Novembre 2018 : Come, Thief/​Viens, Voleur- Editions Phloème.

 

 

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