Un poème élar­git-il le monde,
ou seule­ment notre idée du monde ? 1

 

Jane Hir­sh­field, née en 1953 à New York, est poète, essay­iste, cri­tique et tra­duc­trice. Elle vit en Cal­i­fornie depuis 1974.
Nom­mée Chancelière de l’Académie des Poètes Améri­cains, Jane Hir­sh­field a aus­si reçu le Prix Don­ald Hall-Jane Keny­on de Poésie Améri­caine ain­si que de nom­breuses bours­es uni­ver­si­taires et divers­es autres dis­tinc­tions et prix littéraires.
Czes­law Milosz dis­ait d’elle : Jane fig­ure par­mi les étoiles les plus bril­lantes de ma fratrie de poètes cal­i­forniens.

 

***

 

SEPT CLES POUR ENTRER DANS L’ŒUVRE DE JANE HIRSHFIELD 

 

Dans les livres et les essais de Jane Hir­sh­field, nous ren­con­trons de nom­breuses portes, fenêtres et seuils. Elle aime cette métaphore archi­tec­turale parce qu’elle est, dit-elle, sat­urée de pos­si­bles et de sens. Portes et fenêtres au tra­vers desquelles nous pou­vons pass­er et en pre­mier lieu dans l’acte même d’écrire si pré­caire et si ent­hou­si­as­mant quand il arrive comme une grâce, un cadeau, un répit : qu’une porte s’ouvre là où il y avait un mur.

 

Pour pour­suiv­re sur cette voie métaphorique, dis­ons que les lec­tri­ces et davan­tage encore les tra­duc­tri­ces de l’œuvre de Jane Hir­sh­field que nous sommes 2, ont eu besoin de clés pour entr­er dans cette œuvre dense, riche, diver­si­fiée, éton­nante, drôle, émou­vante, empreinte de sagesse et de com­pas­sion dans un rap­port direct au monde et au quotidien.

 

Je ne sais jamais ce que je vais écrire jusqu’à ce que je le fasse dit-elle, mais si je regarde en arrière les thèmes sont : amour, perte, ami­tié, vie privée et aus­si, jus­tice, rav­age de la guerre. C’est aus­si l’interconnexion entre tous les êtres vivants, humains mais aus­si non-humains, l’environnement. Egale­ment le des­tin et les choix qui ont affaire avec la ques­tion de justice.

 

Pour elle, la poésie améri­caine est poésie du monde, de nom­breux courants la tra­versent, même pour un poète natif améri­cain du 21ème siècle.

 

 

Clé I : L’héritage améri­cain et l’ouverture au monde

 

Jane Hir­sh­field con­naît par­faite­ment la poésie, l’a étudiée sous ses moin­dre aspects, l’a enseignée dans de nom­breuses uni­ver­sités améri­caines, elle s’en nour­rit, la porte autour du monde dans de nom­breux fes­ti­vals, en par­le mag­nifique­ment dans ses essais3 dont “ Ten Win­dows: How Great Poems Trans­form the World ”, paru en 2015. Trans­former le monde ! Quelle utopie ! Et pourtant…

Dans ce dernier essai, elle mon­tre, poèmes à l’appui, ce qui fait ce qu’elle appelle “a good poem” et pour ça elle con­voque tous les poètes de langue anglaise impor­tants pour elle : de Shake­speare à Hen­ry David Thore­au en pas­sant par Walt Whit­man, Emi­ly Dick­in­son, Edgar Poe. Plus près de nous, Ezra Pound, William Car­los Williams, Eliz­a­beth Bish­op, Denise Lev­er­tov, W. S. Mer­win, Yusef Komun­yakaa, Jean Valen­tine. Ses amis poètes cal­i­forniens sont en bonne place, Czes­law Milosz avec qui elle con­servera jusqu’à la fin, une ami­tié sans failles, d’autres peut-être moins con­nus en Europe, comme Jack Gilbert, Lar­ry Levis, Gary Sny­der. Elle s’ouvre très large­ment au monde par la tra­duc­tion avec les poètes japon­ais et prin­ci­pale­ment Bashô, les poètes polon­ais : Wis­lawa Szym­bors­ka, Anna Swir, Julia Hartwig, le poète sué­dois Lars Gustafs­son mais aus­si Con­stan­tin Cavafy et bien d’autres. Avec eux, elle démon­tre com­ment la poésie est un lan­gage qui fomente les révo­lu­tions de l’être en inclu­ant l’énigmatique, le para­doxe, la sur­prise, en faisant une large et néces­saire place à l’incertitude entre la cer­ti­tude et le réel, une vieille hos­til­ité dit-elle – au pou­voir de l’image. Elle nous apprend à regarder avec les yeux du poème, à par­ler avec sa langue.

Dans son dernier essai, elle nous mon­tre com­ment un poème peut à lui tout seul élargir le champ de la per­cep­tion en guidant le regard, l’attention vers quelque chose autre. C’est ce qu’elle appelle le “win­dow-moment” qui fait pass­er, par­fois avec un seul mot, du dehors au dedans ou inverse­ment. Ces poèmes sont faits de mots qui agis­sent au- delà de leur pro­pre portée parce que ce qui est infi­ni en eux n’est pas dans le poème, mais dans ce qu’il déver­rouille en nous.

Nous disions plus haut que Jane Hir­sh­fied s’était nour­rie de la poésie de ses illus­tres prédécesseurs. Elle a très cer­taine­ment lu atten­tive­ment l’œuvre de Dick­in­son. Les simil­i­tudes sont trou­blantes : la prox­im­ité avec les élé­ments du quo­ti­di­en, les ani­maux, les objets, un humour qui allège les sit­u­a­tions dra­ma­tiques, court ‑cir­cuite les ten­dances à la nos­tal­gie voire au désespoir.

 

j’ai con­tin­ué ma prom­e­nade lorsqu’une une petite créa­ture a bon­di sur le mince châle que je por­tais et s’est mise à me chevauch­er… Elle a refusé de met­tre pied à terre et a com­mencé à se par­ler à elle-même… » et ce qu’elle appelle son « tour­menteur », s’est habil­lée avant moi, s’est assise au bord du lit et me dévis­age d’un air si comique que… »

Let­tre d’Emily Dick­in­son à Abi­ah Root, in « Let­tres aux amies et amis proches », 
Tra­duc­tion Claire Malroux

 

La femme au miroir du matin
était étrangère
à la femme au miroir du soir

Une femme se lave le visage,
une autre saisit la brosse en poils de san­gli­er, une troisième retire ses mules.
Que cha­cune meure dans le même lit ne sig­ni­fie rien pour elles

In, « Baies rouges », Jane Hirshfield

 

Elles par­lent toutes les deux des Moi mul­ti­ples qui nous con­stituent, s’ignorent mais ne peu­vent se dissocier.

 

Ou encore :

 

Peut-être riez-vous de moi ! Peut-être tous les Etats-Unis rient-ils aus­si de moi ! Ce n’est pas ce qui m’arrêtera ! Mon affaire c’est d’aimer…

 

Let­tre d’Emily Dick­in­son à Eliz­a­beth Hol­land, in « Let­tres aux amies et amis proches », Tra­duc­tion Claire Malroux

 

Jane Hir­sh­field n’a‑t-elle pas écrit “Lake and Maple” 4 qui est une déc­la­ra­tion d’amour ?

 

I want to give myself
utter­ly
as this maple
that burned and burned

for three days with­out stint­ing and then in two more dropped off every leaf; (…)

 

Je désire m’offrir
totale­ment
comme cet érable
qui a brûlé et brûlé
pen­dant trois jours généreusement
puis en deux jours
a per­du toutes ses feuilles ; (…)

 

On ne peut s’empêcher de penser égale­ment à Walt Whit­man qui écrivait :

 

« (…) tous vien­nent vers moi et moi je vais vers eux,
Et, dans la mesure où cela se peut, je suis plus ou moins cha­cun d’eux, Et avec eux tous sans excep­tion je tisse le chant de moi-même ».

 

Jane Hir­sh­fied, poète mys­tique ? Il est vrai qu’elle a éprou­vé le besoin en 1994 d’aller chercher dans les plus beaux textes poé­tiques sacrés pour en faire une antholo­gie, “Women in Praise of the Sacred: Forty-Three Cen­turies of Spir­i­tu­al Poet­ry by Women”. Les écrits d’Hildegarde de Bin­gen, Thérèse d’Avila côtoient ceux des poètes indous, Lal­la et Mirabai ou encore les poèmes d’Anna Akhma­to­va. Pour Jane, l’expérience spir­ituelle est fon­da­men­tale, mais elle n’aimerait pas cette autre façon de l’emprisonner dans une caté­gorie, elle qui a besoin d’élargir tou­jours plus son champ d’action pour con­naître et faire con­naître la poésie, elle qui se demande inlass­able­ment ce qu’elle pour­rait apporter aux ques­tion­nements des écrivains et des lecteurs à ce sujet. Je n’ai jamais eu envie d’écrire sur ce que je com­pre­nais déjà ; je regar­dais les choses dont j’étais curieuse, dit-elle.

 

 

Clé II : L’héritage du boud­dhisme Zen

 

Le Zen comme chemin spirituel

 

Jane Hir­sh­field a fait ses études à Prince­ton, dans la pre­mière classe à accueil­lir des femmes. Son diplôme en main, alors qu’elle aurait pu obtenir un poste dans une uni­ver­sité améri­caine, elle prend un tout autre chemin, tra­vaille neuf mois dans une ferme puis intè­gre un monastère Zen pen­dant huit ans dont trois à Tas­sa­jara, un lieu sans chauffage ni élec­tric­ité. Je con­nais­sais un peu de lit­téra­ture dit-elle, un peu de moi-même, mais j’avais à trou­ver le moyen de con­naître plus pro­fondé­ment le cœur et l’esprit humain pour trou­ver un moyen d’intégrer ma pro­pre expéri­ence à celle du monde de façon à la fois plus per­méable et plus inébranlable.

 

A Cedary Fra­grance5 

Even now,
decades after,
I wash my face with cold water—
Not for discipline,
nor mem­o­ry,
nor the icy, awak­en­ing slap,
but to practice
choos­ing
to make the unwant­ed wanted.

 

 

Le Zen dit-elle est un chemin spir­ituel expéri­men­tal dans lequel la vie est un lab­o­ra­toire qui per­met de tester à la fois con­vic­tions, pra­tiques, actions, choix. Ce besoin d’explorer, d’investiguer, se retrou­vera de façon très prég­nante dans son œuvre et en par­ti­c­uli­er dans ses “Assays”.

Quand on lui demande quelle est l’influence du Zen sur sa poésie, elle répond : ils sont comme le pied gauche et le pied droit, ce qui nous laisse penser qu’il s’agit pour elle d’un équili­bre et que les deux sont indis­so­cia­bles, néces­si­tant le même degré d’attention et de per­méa­bil­ité au monde pour devenir les instru­ments de nos pro­pres vies et par­tie d’un orchestre d’existences élar­gies qui nous inclu­ent.

C’est pen­dant ses études qu’elle s’intéresse à la lit­téra­ture japon­aise de l’époque de Heian, 794‑1185, âge d’or durant laque­lle la poésie fémi­nine était con­sid­érée comme prépondérante. Elle y a trou­vé un lien soro­ral très fort.

Although the wind
blows ter­ri­bly here,
the moon­light also leaks
between the roof planks
of this ruined house.
            Izu­mi Shikibu

 

Bien que le vent souffle
ici avec force,
le clair de lune filtre
entre les planch­es du toit
de cette mai­son en ruine.

 

Cer­tains poèmes sont comme des car­refours, des piv­ots mar­quants dans une vie. Celui-ci sur la per­méa­bil­ité intérieure aus­si bien qu’extérieure, écrit il y a mille ans par une femme de la Cour des Heian, a trans­for­mé ma rela­tion au dif­fi­cile. Si vous voulez être par­tie prenante de la vie […] vous devez vous ouvrir à tout, ce qui n’est pas désiré côtoy­ant ce qui est désiré. Refuser le vent, c’est aus­si per­dre la lune, écrit ‑elle.

 

C’est à cette époque qu’elle traduit (avec Mariko Aratani) un recueil de poèmes cour­tois japon­ais, “The Ink Dark Moon”.

Jane a dit à plusieurs repris­es que ce qu’elle aimait en poésie, était tout ce qui peut être dit avec peu. Elle s’est donc tournée naturelle­ment vers les maîtres du haïku et l’essai qu’elle a écrit sur Bashô recueille tou­jours un très grand suc­cès. Elle- même n’a pas, à ma con­nais­sance, pub­lié de haïkus mais a pra­tiqué la forme courte dans ce qu’elle a appelé “The Peb­bles” dont elle dit qu’ils sont la représen­ta­tion sim­ple d’une chose com­plexe et l’on peut citer deux exem­ples : “Glob­al Warm­ing” où com­ment cer­tains refusent de recon­naître le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, “Lemon” qui par­le en peu de mots du pou­voir dans la rela­tion amoureuse.

Dire beau­coup avec peu ou l’inverse, comme dans ses “Assays” (que nous avons traduits par “Analy­ses ”), explor­er de façon com­plexe quelque chose de sim­ple comme par exem­ple le ciel, l’ombre, la per­spec­tive ou des bribes de lan­gage comme « de », « et » ou encore des com­porte­ments humains comme le jugement.

 

La com­pas­sion

 

A ceux qui cherchent à la con­fin­er dans le rôle de poète boud­dhiste, elle rap­pelle que le Zen étant une voie pour fusion­ner avec l’ordinaire, les pra­ti­quants sont amenés quo­ti­di­en­nement à entr­er dans le monde ordi­naire et quelle que soit la pra­tique, monastère ou galerie marchande, il n’y a pas de Zen mais seule­ment la Vie.

Et c’est de l’humain dont elle par­le dans ses poèmes : La poésie doit nous per­me­t­tre de ressen­tir com­bi­en nos des­tinées sont partagées, de nous sen­tir accom­pa­g­nés et même si nous le savons, il est très dif­férent d’être accom­pa­g­né par les mots du poème qui ne sont pas des idées mais des expéri­ences. Expéri­ence – ex perire – sor­tir du périr dirait P. Quignard.

Pen­sant à ses années de pra­tique au cen­tre Zen de San Fran­cis­co, elle dira plus tard qu’elles ne l’auront pas « immu­nisée » con­tre la souf­france du monde. Il est pos­si­ble nous dit-elle, que chaque poème que j’ai écrit soit une sorte d’incantation con­tre le désespoir.

C’est ce qu’elle fait avec une très grande justesse de ton dans son long poème “Manners/Rwanda” 6.

 

 

Manners/Rwanda

They took the woman
and tied to one arm a child
to the oth­er arm a child
to one leg a child
to the oth­er leg a child—
you also read this in the paper— and threw them all in.

 

No marks of dam­age, not one on the five bodies 
which means of course
that they drowned,
which means of course
that she knew.

(…)

 

Bienséances/Rwanda

 

Ils ont pris la femme
et attaché un enfant à un bras,
à l’autre bras un enfant,
à une jambe un enfant,
à l’autre jambe un enfant –
on lit ça aus­si dans le journal–
et ils les ont tous jetés à l’eau.

Aucune trace de blessure, pas une seule sur les cinq corps,
ce qui veut dire évidem­ment qu’ils se sont noyés,
ce qui veut dire évidem­ment qu’elle le savait.

(…)

 

 

Elle le savait… Trois mots et une immense vague de com­pas­sion sub­merge le lecteur. Et c’est de la néces­sité d’espérer et de tenir mal­gré tout qu’elle par­le dans son poème “Opti­mism”, util­isé à plusieurs repris­es par des organ­ismes lut­tant pour la Paix et dif­fusé par la presse pour les vœux du Nou­v­el An 2005.

 

Opti­mism 7

 

More and more I have come to admire resilience.
Not the sim­ple resis­tance of a pil­low, whose foam
returns over and over to the same shape, but the sinuous 

tenac­i­ty of a tree: find­ing the light new­lyblocked on one side,
it turns in anoth­er. A blind 
intel­li­gence, true.
But out of such per­sis­tence arose tur­tles, rivers, 
mito­chon­dria, figs—all this resinous, unre­tractable earth.

 

Opti­misme

 

J’en viens de plus en plus à admir­er la résilience. 
Pas la sim­ple résis­tance de l’oreiller dont la mousse
reprend encore et encore la 
même forme, mais la ténacité
sin­ueuse de l’arbre, qui obser­vant que la lumière vient de se cacher d’un côté
se tourne de l’autre. Une intel­li­gence aveu­gle,
certes. 
Mais d’une telle per­sévérance ont émergé tortues, riv­ières,
mito­chon­dries, figues –toute cette terre 
résineuse, irré­tractable.

 

 

Clé III : Le cœur humain

 

 

Le cœur humain qu’elle va chercher à son­der tout au long des huit recueils 8 édités à ce jour, nous le trou­vons cen­tral dans bon nom­bre de ses poèmes. Dans “The Lives of the Heart”, le poème éponyme qui ouvre le recueil est une énuméra­tion de ce que peu­vent être les rap­ports pas­sion­nés du cœur avec le monde. Il con­tient l’essence de son œuvre. Mais déjà dans un des tout pre­miers opus 9, elle nous donne à lire un poème magis­tral sur ce thème :

 

The King­dom

 

At times
the heart
stands back
and looks at the body,
looks at the mind,

as a lion
qui­et­ly looks
at the not-quite-itself,
not-quite-anoth­er,
mov­ing to shad­ows and grass.

Wary, but with interest,
con­sid­ers its kingdom.

Then see­ing
all what will be,
heart once again enters—
enters hunger, enters sorrow,
enters final­ly los­ing it all.
To know, if noth­ing else,
what it once owned.

 

 

 

Clé IV : Notre des­tinée humaine

 

Humain ? Vous avez dit humain ?

 

La poésie de Jane Hir­sh­field pose les ques­tions essen­tielles de l’existence humaine : désir et manque, imper­ma­nence et beauté, rap­ports com­plex­es aux autres et à l’ensemble des créa­tures et objets avec lesquels nous parta­geons nos vies. En démon­trant avec une tran­quille fer­meté ce que sig­ni­fie l’éveil à la pleine capac­ité d’attention, son œuvre met en évi­dence les dif­fi­cultés d’affirmation de notre con­di­tion humaine.

Les sujets qu’elle abor­de avec une intel­li­gence très fine, une grande sen­si­bil­ité qui n’exclut pas légèreté et mal­ice, sont donc à la fois éthiques, méta­physiques mais aus­si écologiques, sci­en­tifiques et englobent l’ensemble des préoc­cu­pa­tions humaines qu’elles soient exis­ten­tielles ou domestiques.

Elle nous rap­pelle que le poème tient ensem­ble ce qu’il nous est si dif­fi­cile, voire impos­si­ble de tenir, de penser, à savoir les con­tra­dic­tions de notre monde, le para­doxe ultime qu’elle illus­tre étant : nous allons mourir et — mal­gré cela, ou grâce à cela — le monde reste pour nous merveilleux.

C’est dans “The Life Was the Size of my Life”, poème de son dernier recueil, “The Beau­ty” que Jane Hir­sh­field avoue explicite­ment : je voulais que mon des­tin soit humain. Son human­ité inclut aut­o­cri­tique et humilité.

 

Quand elle écrit :

Nous vivons nos vies en un lieu
et regar­dons à tout moment dans un autre.

 

elle s’inclut bien dans cette pratique.

Quand elle nous prend en fla­grant délit de cha­pardage de notre com­mune richesse, la Terre, elle nous fait la leçon en ajoutant immédiatement :

 

Mais com­ment puis-je dire cela ?
Je suce le noy­au de ma question,
moi qui mange aus­si tous les jours le tra­vail des autres.

 

Jane Hir­sh­field regarde la vie en face sans détourn­er le regard et elle nous enjoint à faire de même :

 

« Rien ne dure » :
avec quelle amer­tume cette pen­sée accom­pa­gne chaque perte !

 

Curieuse de tout, elle mon­tre égale­ment un intérêt aigu pour tout ce que l’homme est capa­ble de décou­vrir et de com­pren­dre dans tous les domaines.

 

I don’t know
with what tongue
to answer
this world’s con­stant question
but it keeps asking
and so I continue…

 

Je ne sais pas
dans quelle langue
répon­dre
à l’interrogation con­stante de ce monde
mais il insiste
alors je continue…

 

nous dit Jane Hir­sh­field dans son poème, “A Break­able Spell” 6

Cela explique peut-être la grande diver­sité de forme de son œuvre poé­tique. Elle expéri­mente sans cesse pour offrir la meilleure réponse à ce ques­tion­nement. Elle fait feu de tout bois, n’hésite pas à utilis­er les poèmes incan­ta­toires comme nous le ver­rons plus loin mais aus­si la sci­ence, la biolo­gie et même les mathématiques.

 

Tout acte qui vaut la peine, nous dit-elle, sig­ni­fie par­tir dans l’inconnu, en rap­porter quelque chose, que ce soit un nou­veau mot, une per­cep­tion ou une émo­tion insoupçon­née, voire une jeune tête d’ail dans le jardin au print­emps.

 

Dans un poème de son dernier recueil, “Zero Plus Any­thing Is a World”, elle ajoute la mort à la vie, con­seil­lant d’aimer sans réserve ce qu’elle apporte/Sœur, père, mère, mari, fille. Frac­tions, divi­sion et sous­trac­tion par­lent de ce qui reste. Quelque chose part, c’est tout, et quelque chose reste. Une façon de dire que le temps fait son œuvre et que nous n’y pou­vons pas grand-chose. Per­son­ne ne prévoit d’être fan­tôme dit-elle dans le poème inti­t­ulé “Things Keep Sort­ing Them­selves”. Sagesse ? Résig­na­tion ? Lucidité ?

Pour Jane Hir­sh­field la ques­tion est : avons-nous la pos­si­bil­ité d’intervenir sur nos vies ou sommes nous impuis­sants, inca­pables de faire plus que de con­stater notre souf­france mutuelle ? Avons-nous véri­ta­ble­ment le choix ou nos vies sont-elles déjà écrites ?

 

Tree 7

It is foolish
to let a young redwood
grow next to a house.
Even in this
one life­time,
you will have to choose.
That great calm being,
this clut­ter of soup pots and books—
Already the first branch-tips brush at the window.
Soft­ly, calm­ly, immen­si­ty taps at your life.

 

Arbre

Il n’est pas raisonnable
de laiss­er un jeune séquoia
pouss­er près d’une maison.
Même dans cette
seule durée de vie,
vous aurez à faire des choix.
Cet être impassible,
Le fatras de casseroles, de livres.
Dès les pre­mières pouss­es des branch­es frô­lent la fenêtre.
Douce­ment, calme­ment, l’immensité frappe à ta vie.

 

Quand Hir­sh­field écrit, « toute action humaine est juge­ment » elle mon­tre que la véri­ta­ble impar­tial­ité est illu­soire. Les des­tinées humaines sont notoire­ment iné­gales. Être né dans une cul­ture, un pays ou une famille pas une autre est telle­ment con­sti­tu­tif de nos des­tinées dit-elle, être un enfant du Dar­four aujourd’hui sig­ni­fie n’avoir aucune chance, être com­plète­ment à la mer­ci […] c’est un crève-cœur quand on y pense et j’ai remar­qué que ces ques­tions con­tin­u­ent à se pos­er à moi, tra­ver­sant mes poèmes depuis des années.

Nous retrou­vons cette préoc­cu­pa­tion au cen­tre de son dernier livre, “The Beau­ty” qui s’ouvre sur le poème “Fado”, des­tin en por­tu­gais. Et ce des­tin, le poète en fait un com­pagnon à sol­liciter, à questionner.

 

A Per­son Protests To Fate 8

A per­son protests to fate:
The things you have caused me most to want
are those that fur­thest elude me”.
Fate nods.
Fate is sympathetic.

(…)

 

Quelqu’un fait une récla­ma­tion au destin

Quelqu’un fait une récla­ma­tion au destin :
“Les choses que vous m’avez incité à désir­er le plus
sont celles qui m’échappent le plus ».
Des­tin hoche la tête.
Des­tin a de la sympathie.

(…)

 

ou encore pour “The One Not Cho­sen” 9 : presque chanceux dit-elle, surtout quand il s’agit de la mine enter­rée depuis trente ans/qui choisit la jambe d’un autre. Le des­tin fait que la plu­part se con­tente de regarder.

 

Je pas Je

 

La majorité des poèmes de ses pre­miers recueils sont dépourvus de cette affir­ma­tion de soi qui, dit-elle, empêche de voir le paysage.

Quand le Je affleure, c’est le Nous uni­versel que nous enten­dons mais là encore Jane préfère l’équilibre qui con­siste, comme l’a dit Novalis, à pass­er une pre­mière par­tie de sa vie à dévelop­per son moi intérieur et la sec­onde à aller au-delà, vers l’extérieur. Elle met en garde, à l’instar de Jung, con­tre le dan­ger que les éner­gies incon­scientes se retour­nent fatale­ment con­tre nous.

Dans la série de poèmes qui com­men­cent par « My » que l’on trou­ve dans son dernier recueil, on pour­rait penser que Jane Hir­sh­field s’autorise une affir­ma­tion, comme s’il était temps pour elle de planter sa pro­pre balise directe­ment et forte­ment dans ce monde. En réal­ité, elle avoue avec humour, qu’il s’agit d’un clin d’œil affectueux à notre rela­tion avec notre pro­pre Moi et donne l’image de ces groupes d’amies qui par­lent en prenant le thé, de « leur » vie, de « leurs » enfants, de « leur chien » de « leurs amours»…

Mais tout cela ne va pas sans dif­fi­culté. Met­tre le corps et l’esprit en repos de la quête de sens, per­dre l’orgueil de l’identité pour attein­dre une dimen­sion imper­son­nelle et en finir avec la sépa­ra­tion d’avec le monde, tout cela est ten­tant mais impos­si­ble et c’est ce que Jane dit dans son poème “Only When I Am Qui­et And Do Not Speak”10.

 

Only When I Am Qui­et And Do Not Speak

Only when I am qui­et for a long time and do not speak
do the objects of my life draw near.
Shy, the scis­sors and spoons, the blue mug.
Hes­i­tant even the towels,
for all their inti­mate knowl­edge and scent of fresh bleach.

(…)

As if they believe it pos­si­ble I might join
their cir­cle of sim­ple, pas­sion­ate thus­ness, their hid­den rit­u­als of luck and solitude,
the joy­ous gap in them where appears in us the pro­noun I.

 

Seule­ment quand je suis calme et que je ne par­le pas

C’est seule­ment quand je suis calme pendant
un long moment,
que je ne par­le pas
que les objets de ma vie se rapprochent.
Timides les ciseaux et les cuil­lères, la tasse bleue.
Les servi­ettes mêmes, pudiques,
mal­gré leur rap­port intime, leur par­fum de
lessive fraîche.

(…)

Comme s’ils pen­saient pos­si­ble que je puisse joindre
leur cer­cle d’ainsi-istes, sim­ples, passionnés,
leurs rit­uels secrets de chance et de solitude,
le joyeux écart en eux où appa­raît en nous le
pronom Je.

 

Per­spec­tive

 

Per­spec­tive est le titre d’un “Assay” que nous trou­vons dans le dernier recueil de Jane Hir­sh­field. C’est ce qui dimin­ue quand nous ren­trons dans l’âge et que le champ de la nou­veauté se réduit, à moins que, à l’instar du poète qui excelle à con­sid­ér­er les choses sous plusieurs angles (comme le fai­saient les cubistes nous dit-elle), ce soit au con­traire le moyen par le biais du poème, de frag­menter pour mieux mul­ti­pli­er, dévelop­per afin que la somme de ses morceaux fasse un nou­veau tout, lequel, bien qu’il ne soit pas para­phrasable, soit mal­gré tout plus grand.

Dans ce cas, préfère « et » à « ou » nous dit-elle. « Et » est un chemin vers la per­spec­tive. Pour sen­tir et voir depuis des angles dif­férents et savoir qu’ils sont vrais, cer­taines expres­sions sont utiles dans la langue, « et pour­tant » en est un exem­ple. « Et pour­tant, et pour­tant », qui ter­mine le fameux haïku qu’Issa écriv­it après la mort de sa fille :

 

Ce monde de rosée
Est un monde de rosée,
Et pour­tant, et pourtant…

 

 

Clé V : L’Univers comme univers

 

 

“Plus grand” est le maître mot chez Jane Hir­sh­field dont la poésie se recon­naît d’emblée en ce qu’elle ne met aucune bar­rière entre le monde des humains et celui des ani­maux, des végé­taux, des choses du quo­ti­di­en. Si vous exploitez la nature, vous exploitez les hommes dit-elle.

Tout un bes­ti­aire peu­ple ses poèmes, des plus petits au plus grands : four­mis, chats, chiens, oiseaux, renards, juments, gril­lons, bich­es, hérons, lynx. En sa qual­ité de cav­al­ière, ses préférés sont les chevaux puis les lions qui investis­sent peu à peu l’espace poé­tique en même temps que le cœur dont elle par­le de façon récur­rente dans les poèmes des années 1990. Le lion est féroc­ité et beauté dit-elle, présence incon­testable, dan­ger, pou­voir, pas­sion amoureuse, trans­for­ma­tion. La réponse ter­restre aux anges ? Elle rap­pelle que pour les boud­dhistes, dire la vérité est rugir comme un lion. Les déess­es de l’abondance sont générale­ment accom­pa­g­nées par des lions, l’extase de la dévo­ra­tion accom­pa­g­nant l’abondance, comme pour empêch­er la terre de s’emplir au-delà de l’acceptable.

Côtoy­ant aus­si bien le vivant que l’inanimé, elle n’hésite pas à prêter vie aux objets du quo­ti­di­en avec une grande sen­su­al­ité, comme dans ce poème, “But­ton” 11 :

 

(…)

It likes the caress of two fin­gers against its slight­ly thick­ened edges.
It likes the scent and heat of the prox­i­mate body.
The exhil­a­ra­tion of the wash­ing is its wild pleasure.
Amoral­ist, sen­su­al­ist, depen­dent of cot­ton thread,
its sleep is curled like a cat to a patch of sun, cal­i­co and round.
Its under­stand­ing is the understanding
of hon­ey and jas­mine, of let­ting what happens
come.

(…)

 

(…)

Il aime la caresse de deux doigts sur ses bor­ds légère­ment épaissis.
Il aime l’odeur et la chaleur du corps tout proche.
La joie intense du lavage est son plaisir sauvage.
Amoral, sen­suel, dépen­dant du fil de coton,
son som­meil est enroulé comme chat dans un
ray­on de soleil,
cal­i­cot et rond.
Sa com­préhen­sion est celle
du miel et du jas­min, laiss­er advenir ce qui
vient.

(…)

 

Cette immer­sion, Jane Hir­sh­field va la vivre pro­fondé­ment à tra­vers ses poèmes jusqu’à une forme de transsub­stan­ti­a­tion qui s’opère dans son écri­t­ure par des glisse­ments de sens ou encore comme dans le recueil « Giv­en Sug­ar, Giv­en Salt » :

 

Metempsy­chosis

Some sto­ries last many centuries,
oth­ers only a moment.
All alter over that life­time like beach-glass,
grow dis­tant and more beau­ti­ful with salt.
Yet even today, to look at a tree
and ask the sto­ry Who are you? is to be transformed.
There is a stage in us where each being, each thing, is a mirror.
Then the bees of self pour from the hive-door,
rav­en­ous to enter the sweet­ness of flow­er­ing net­tles and thistle.
Next comes the ring­ing a stone or vio­lin or emp­ty buck­et gives off—
the immeasurable’s con­tin­u­ous singing,
before it goes back into sto­ry and feeling.
In Bor­neo, there are palm trees that walk on their high roots.
Slow­ly, with effort, they lift one leg then another.
I would like to join that stilt­ed transmigration,
to feel my own skin ver­ti­cal as theirs
an ant road, a high­way for beetles.
I would like not mind­ing, what­ev­er trav­els my heart.
To fol­low it all the way into leaf-form, bark-furl, root-touch, and then keep walk­ing, unimag­in­ably further.

 

 

Métempsy­chose

Cer­taines his­toires durent des siècles,
d’autres seule­ment un instant.
Tout s’altère au fil d’une vie comme le galet de verre, s’éloigne et s’embellit avec le sel.
Cepen­dant, même aujourd’hui, regarder un arbre,
réclamer son his­toire par un Qui es-tu ?, c’est se transformer.
Il y a une étape en nous où chaque être, chaque chose, est un miroir.
Puis les abeilles de l’ego sur­gis­sent de la ruche,
avides de pénétr­er la douceur des orties et des chardons en fleur.
Ensuite arrive la réso­nance d’une pierre, d’un vio­lon ou d’un baquet vide –
le chant con­tinu de l’insondable ,
avant qu’il ne rede­vi­enne his­toire, émotion.
A Bornéo, il y a des palmiers qui marchent sur leurs hautes racines.
Lente­ment, avec effort, ils lèvent une jambe puis une autre.
J’aimerais me join­dre à cette trans­mi­gra­tion d’échassier, pour sen­tir ma pro­pre peau ver­ti­cale comme la leur : route de four­mi, autoroute pour scarabées.
J’aimerais ne pas m’inquiéter, peu importe ce qui tra­verse mon cœur.
Pour l’accompagner dans sa trans­for­ma­tion en feuille, rouleau d’écorce, touch­er de racine, et puis con­tin­uer à avancer plus loin, jusqu’à l’inconcevable.

 

Cette ten­ta­tion, elle l’explique tout en la refu­sant dans “Between the Mate­r­i­al World and the World of Feel­ing” : Entre le monde matériel et le monde des sen­ti­ments il faut une fron­tière dit-elle : d’un côté la per­son­ne pleure […] de l’autre côté, la volon­té de fer de la terre con­tin­ue. Mais elle cite pour­tant Cavafy quand il avoue : En moi, main­tenant, tout devient émo­tion, meubles, rues… et Rilke qui croy­ait aus­si que l’objet lan­guit de s’éveiller en nous. Tout cela pour faire le choix à la fin de son poème d’un équili­bre, sans faire la dif­férence entre les deux.

 

Jane Hir­sh­field est aus­si pro­fondé­ment con­cernée par les prob­lèmes envi­ron­nemen­taux et la sagesse boud­dhiste rejoint dans ses poèmes les con­sid­éra­tions écologiques. Dans le long poème “Beau­ti­ful Dawn” elle par­le d’un feu de forêt dont elle a été témoin, rend hom­mage aux pom­piers du con­tre-feu en veste jaune et dit le sou­venir ter­ri­ble qui remonte en mémoire à chaque nou­v­el incendie et la Cal­i­fornie est loin d’être épargnée.

Le court poème de la série des “Peb­bles” 12 dont nous par­lions plus haut est directe­ment lié à cette préoccupation :

 

Glob­al Warming

When his ship first came to Australia,
Cook wrote, the natives
con­tin­ued fish­ing, with­out look­ing up.
Unable, it seems, to fear what was too large to be comprehended.

 

Réchauf­fe­ment climatique

Quand son bateau atteignit pour la pre­mière fois l’Australie,
écriv­it Cook, les indigènes
con­tin­u­aient à pêch­er, sans lever la tête.
Inca­pables, sem­ble-t-il, d’avoir peur de ce qui était trop grand pour être appréhendé.

 

 

Clé VI : Ethique et politique

 

Jane Hir­sh­field, pense que sa respon­s­abil­ité de poète con­siste à pren­dre la dis­tance suff­isante vis-à-vis des évène­ments pour dire, ce n’est pas ce que je pense, je veux ça pour ma vie. Même si elle ne prend pas de posi­tion frontale dans ses écrits, elle sait être très inci­sive comme dans son poème “The Judg­ment : an Assay” 13 : Tu trans­formes une vie/comme manger un artichaut trans­forme le goût/de tout ce qui est mangé ensuite, dit-elle, avouant encore une fois qu’elle n’échappe pas, elle non plus, à ce tra­vers : je t’admire beau­coup à de tels moments, je ne peux t’aimer:/tu prends trop de place en moi, pesant le poids de ta pro­pre valeur sans pitié.

 

Pour elle, la poésie de nos jours, est un moyen de s’éveiller à une con­science uni­verselle, un anti­dote à ce qui cherche à nous alién­er, une façon de garder le cœur vivant pour espér­er. Face à la ten­ta­tion du repli, au dur­cisse­ment face aux change­ments, elle per­met une mal­léa­bil­ité dit- elle. Elle réduit intran­sigeance, sché­ma­ti­sa­tion, entête­ment et notre dépen­dance à l’aspect unique­ment pra­tique des choses comme étant la seule issue. Et si nous avons besoin d’espérer, nous avons aus­si besoin de ten­dresse dit-elle et l’Art, les arts, pas seule­ment la poésie, sont des lieux mul­ti­ples de reconnaissance.

 

 

Clé VII : Les poèmes incantatoires

 

Comme dis­ait Claire Mal­roux dans « Cham­bre avec vue sur l’éternité » en par­lant de la poésie d’Emily Dick­in­son : « Elle seule à la clef de cette parade sauvage ».

Les onze poèmes incan­ta­toires du recueil “The Lives of the Heart” nous ont posés le même prob­lème de tra­duc­tion au point que nous avons trou­vé un peu déraisonnable pour ne pas dire car­ré­ment fou d’oser en présen­ter une tra­duc­tion. Mais nous l’avons fait car la voix d’un poète ne peut être arrêtée par des con­sid­éra­tions de langue. Renon­cer à traduire c’eût été rogn­er les ailes de celle qui vole par-delà les frontières.

Spell to Be Said Upon Depar­ture 14

What was come here to do
hav­ing finished,
shelves of the water lie flat.
Cop­per the leaves of the door­sill, yel­low and falling.
Scar­let the bird that is singing.
Van­ished the labor, here walls are.
Com­plet­ed the asking.
Loos­ing the birds there is water.
Hav­ing eat­en the pears.
Hav­ing eaten
the black figs, the white figs. Eat­en the apples.
Table be strewn.
Table be strewn with stems,
table with peel­ings of grape­fruit and pleasure.
Table be strewn with pleasure,
what was here to be done hav­ing finished.

 

Incan­ta­tion à pronon­cer au moment du départ

Ce qui était venu ici pour faire ayant fini,
les nappes d’eau s’étalent.
Cuiv­rées les feuilles du seuil, jaunes et tombantes. Ecar­late l’oiseau qui chante.
Dis­paru le labeur, ici des murs.
Achevé le questionnement.
Libérant les oiseaux, l’eau.
Ayant mangé les poires.
Ayant mangé
les figues noires, les figues blanch­es. Mangé les pommes.
Table, sois parsemée.
Table, sois parsemée de tiges,
table d’épluchures de pam­ple­mousse et de plaisir.
Table, sois parsemée de plaisir,
ce qui fut ici pour être fait ayant fini.

 

Par­fois nous sommes oblig­és de laiss­er le poème, pour un temps plus ou moins long, suiv­re son chemin en nous et nous savons que de là, il ressor­ti­ra un jour limpi­de et sim­ple­ment évi­dent, ou pas. Car lire de la poésie c’est suiv­re le lapin d’Alice et pren­dre le risque de tomber comme elle dans le trou, grandir et rapetiss­er, grandir encore pour en sor­tir tout autre, enrichi, entier.

 

Et c’est tou­jours enrichis que nous ressor­tons de la lec­ture des poèmes de Jane Hir­sh­field, enrichis par la diver­sité et la mul­ti­plic­ité des images qu’elle déploie devant nous, enrichis par l’ouverture qu’elle pra­tique dans notre quo­ti­di­en pour faire de l’ordinaire un chant joyeux ou grave, c’est selon, par la pro­fondeur dans laque­lle elle nous entraîne si nous accep­tons de pass­er et repass­er sur le chemin qu’elle trace jusqu’à ce qu’il devi­enne fam­i­li­er. Car c’est bien elle qui fait tout le tra­vail, curieuse, aven­tureuse, jamais en repos, elle qui ouvre une à une les fenêtres et les portes, qui nous fait franchir les seuils, nous accueille dans sa mai­son avec vue sur l’infiniment petit et l’infiniment grand, nous con­seille d’ajouter plutôt que divis­er, nous rap­pelle que la vie sait aus­si sous­traire, nous pro­pose de faire par­fois un pas de côté pour avoir une vue dif­férente du paysage, elle qui nous ras­sure car nous ne sommes pas seuls, dis­tille en nous la richesse d’une human­ité rare. Nous n’avons plus qu’à suiv­re, ouvrir les yeux, les oreilles, ouvrir le cœur, la mémoire et à sa suite se laiss­er emporter par la magie du poème. Car s’il paraît utopique de penser comme elle que la poésie est capa­ble de trans­former le monde, why don’t we try? Pourquoi ne pas essayer ?

 

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Notes :

 

1 In ‘Math­e­mat­ics’, “Giv­en Sug­ar, Giv­en Salt”

2 Tous les poèmes présen­tés sont co-traduits par Delia Mor­ris et Geneviève Liau­tard, tra­duc­tri­ces de l’œuvre de Jane Hir­sh­field, inédite en français. Les revues Nunc, Phoenix et Les Car­nets d’Eucharis ont accueil­li une sélec­tion de poèmes en 2015 et 2016

3 : Essais

Nine Gates: Enter­ing the Mind of Poet­ry, 1997

Hid­den­ness, Uncer­tain­ty, Sur­prise — Three Gen­er­a­tive Ener­gies of Poet­ry, 2008 The Heart of Haiku, 2011

Ten Win­dows: How Great Poems Trans­form the World », 2015

4 In “The Lives of the Heart”

5 In “Giv­en Sug­ar, Giv­en Salt”

Fra­grance du Cèdre 

Même main­tenant,
des décen­nies plus tard,
je lave mon vis­age à l’eau froide.

 Non par discipline,
ni pour la mémoire,
ni pour la gifle glaciale vivifiante,

 mais pour m’habituer
à choisir
de ren­dre l’indésirable désirable.

6 In “The Lives of the Heart”

7 In “Giv­en Sug­ar, Giv­en Salt”

8 : Recueils de poèmes

1982 : Alaya. Quar­ter­ly Review of Literature.

1988 : Of Grav­i­ty & Angels (Harper­Collins), win­ner of the Cal­i­for­nia Book Award in Poetry

1994 : The Octo­ber Palace (Harper­Collins), win­ner of the Poet­ry Cen­ter Book Award

1997 : The Lives of the Heart (Harper­Collins), win­ner of the Bay Area Book Review­ers Award

2001 : Giv­en Sug­ar, Giv­en Salt (Harper­Collins), final­ist for the Nation­al Book Crit­ics Cir­cle Award

2004 : Peb­bles & Assays (Brood­ing Heron Press)

2005 : Each Hap­pi­ness Ringed by Lions (Antholo­gie — Blood­axe Books UK)

2006 : After (Harper­Collins)

2011 : Come, Thief (Alfred A. Knopf)

2015 : The Beau­ty: Poems (Alfred A. Knopf)

9 In “The Octo­ber Palace”

Le roy­aume

 Par­fois
le cœur
se retire
et observe le corps,
observe l’esprit,

 comme un lion
observe paisiblement
le pas-vrai­ment lui-même,
pas-vrai­ment un autre,
se déplac­er entre les ombres et l’herbe.

 Pru­dent, mais avec intérêt
il con­tem­ple son royaume.

 

 Puis voy­ant
tout ce qui sera,
cœur entre une nou­velle fois –
pénètre la colère, pénètre le chagrin,
pénètre enfin per­dant tout.
Pour con­naître, au moins,
ce qu’il a une fois possédé.

  1. Ibid.

  2. In “Giv­en Sug­ar, Giv­en Salt “

  3. In “The Beauty”

  4. Ibid.

  5. Giv­en Sug­ar, Giv­en Salt”

  6. Ibid.

  7. In “After”

  8. Ibid.

  9. In “The Lives of the Heart”

 

Sources :

 

The Well – Top­ic 266: Jane Hir­sh­field, “After”

Poet­ry Foun­da­tion: Kitchen Ants and Every­day Epipha­nies by Cyn­thia Haven

NPR’s Arun Rath: Jane Hir­sh­field, “Ten Win­dows”, Mars 2015

 

 

Jane Hir­sh­field and the Mind of Poet­ry – An inter­view by Kather­ine Mary Mills Jane Hir­sh­field on the Mys­tery of Exis­tence – An inter­view by Kim Rosen Of Ampli­tude There Is No Scrap­ing Bot­tom – An inter­view by Rebec­ca Olson

 

mm

Geneviève Liautard

Poète, elle est l’auteur de qua­tre recueils de poésie, a par­ticipé à des ouvrages col­lec­tifs, aime col­la­bor­er avec des plas­ti­ciens, des musi­ciens. Depuis une ving­taine d’années, nom­breuses paru­tions en revues. Trois recueils ont vu le jour sous la sig­na­ture de Mal­ib­ert, fruit d’un tra­vail à six mains.

Dernières paru­tions : Le champ d’écume- La Bar­tavelle ; Deme­terre- L’Harmattan  (Mal­ib­ert) ; Blanc, Noir, Silenceavec le cal­ligraphe et plas­ti­cien Bernard Van­malle (Livre d’artiste) ; La bien­v­enue du Rouge-queue- Édi­tions Encres Vives ; Baby Blues– Édi­tions du Petit Véhicule avec le pho­tographe Patrick Aubert.

Tra­duc­trice, elle entre­prend en 2013 la co-tra­duc­tion de l’œuvre de Jane Hir­sh­field, écrivain, poète et essay­iste améri­caine.  Sélec­tion de poèmes dans les revues Phoenix, Les Car­nets d’Eucharis, NUNC, Terre à Ciel, Soleil et Cen­dres. Novem­bre 2018 : Come, Thief/Viens, Voleur- Edi­tions Phloème.