> 7 clés pour entrer dans l’oeuvre de Jane Hirshfield

7 clés pour entrer dans l’oeuvre de Jane Hirshfield

Par | 2018-05-27T05:41:40+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Un poème élar­git-il le monde,
ou seule­ment notre idée du monde ? 1

 

Jane Hirshfield, née en 1953 à New York, est poète, essayiste, cri­tique et tra­duc­trice. Elle vit en Californie depuis 1974.
Nommée Chancelière de l’Académie des Poètes Américains, Jane Hirshfield a aus­si reçu le Prix Donald Hall-Jane Kenyon de Poésie Américaine ain­si que de nom­breuses bourses uni­ver­si­taires et diverses autres dis­tinc­tions et prix lit­té­raires.
Czeslaw Milosz disait d'elle : Jane figure par­mi les étoiles les plus brillantes de ma fra­trie de poètes cali­for­niens.

 

***

 

SEPT CLES POUR ENTRER DANS L’ŒUVRE DE JANE HIRSHFIELD 

 

Dans les livres et les essais de Jane Hirshfield, nous ren­con­trons de nom­breuses portes, fenêtres et seuils. Elle aime cette méta­phore archi­tec­tu­rale parce qu’elle est, dit-elle, satu­rée de pos­sibles et de sens. Portes et fenêtres au tra­vers des­quelles nous pou­vons pas­ser et en pre­mier lieu dans l’acte même d’écrire si pré­caire et si enthou­sias­mant quand il arrive comme une grâce, un cadeau, un répit : qu’une porte s’ouvre là où il y avait un mur.

 

Pour pour­suivre sur cette voie méta­pho­rique, disons que les lec­trices et davan­tage encore les tra­duc­trices de l’œuvre de Jane Hirshfield que nous sommes 2, ont eu besoin de clés pour entrer dans cette œuvre dense, riche, diver­si­fiée, éton­nante, drôle, émou­vante, empreinte de sagesse et de com­pas­sion dans un rap­port direct au monde et au quo­ti­dien.

 

Je ne sais jamais ce que je vais écrire jusqu’à ce que je le fasse dit-elle, mais si je regarde en arrière les thèmes sont : amour, perte, ami­tié, vie pri­vée et aus­si, jus­tice, ravage de la guerre. C’est aus­si l’interconnexion entre tous les êtres vivants, humains mais aus­si non-humains, l’environnement. Egalement le des­tin et les choix qui ont affaire avec la ques­tion de jus­tice.

 

Pour elle, la poé­sie amé­ri­caine est poé­sie du monde, de nom­breux cou­rants la tra­versent, même pour un poète natif amé­ri­cain du 21ème siècle.

 

 

Clé I : L’héritage amé­ri­cain et l’ouverture au monde

 

Jane Hirshfield connaît par­fai­te­ment la poé­sie, l’a étu­diée sous ses moindre aspects, l’a ensei­gnée dans de nom­breuses uni­ver­si­tés amé­ri­caines, elle s’en nour­rit, la porte autour du monde dans de nom­breux fes­ti­vals, en parle magni­fi­que­ment dans ses essais3 dont “ Ten Windows : How Great Poems Transform the World ”, paru en 2015. Transformer le monde ! Quelle uto­pie ! Et pour­tant…

Dans ce der­nier essai, elle montre, poèmes à l’appui, ce qui fait ce qu’elle appelle “a good poem” et pour ça elle convoque tous les poètes de langue anglaise impor­tants pour elle : de Shakespeare à Henry David Thoreau en pas­sant par Walt Whitman, Emily Dickinson, Edgar Poe. Plus près de nous, Ezra Pound, William Carlos Williams, Elizabeth Bishop, Denise Levertov, W. S. Merwin, Yusef Komunyakaa, Jean Valentine. Ses amis poètes cali­for­niens sont en bonne place, Czeslaw Milosz avec qui elle conser­ve­ra jusqu’à la fin, une ami­tié sans failles, d’autres peut-être moins connus en Europe, comme Jack Gilbert, Larry Levis, Gary Snyder. Elle s’ouvre très lar­ge­ment au monde par la tra­duc­tion avec les poètes japo­nais et prin­ci­pa­le­ment Bashô, les poètes polo­nais : Wislawa Szymborska, Anna Swir, Julia Hartwig, le poète sué­dois Lars Gustafsson mais aus­si Constantin Cavafy et bien d’autres. Avec eux, elle démontre com­ment la poé­sie est un lan­gage qui fomente les révo­lu­tions de l’être en incluant l’énigmatique, le para­doxe, la sur­prise, en fai­sant une large et néces­saire place à l’incertitude entre la cer­ti­tude et le réel, une vieille hos­ti­li­té dit-elle – au pou­voir de l’image. Elle nous apprend à regar­der avec les yeux du poème, à par­ler avec sa langue.

Dans son der­nier essai, elle nous montre com­ment un poème peut à lui tout seul élar­gir le champ de la per­cep­tion en gui­dant le regard, l’attention vers quelque chose autre. C’est ce qu’elle appelle le “win­dow-moment” qui fait pas­ser, par­fois avec un seul mot, du dehors au dedans ou inver­se­ment. Ces poèmes sont faits de mots qui agissent au- delà de leur propre por­tée parce que ce qui est infi­ni en eux n’est pas dans le poème, mais dans ce qu’il déver­rouille en nous.

Nous disions plus haut que Jane Hirshfied s’était nour­rie de la poé­sie de ses illustres pré­dé­ces­seurs. Elle a très cer­tai­ne­ment lu atten­ti­ve­ment l’œuvre de Dickinson. Les simi­li­tudes sont trou­blantes : la proxi­mi­té avec les élé­ments du quo­ti­dien, les ani­maux, les objets, un humour qui allège les situa­tions dra­ma­tiques, court -cir­cuite les ten­dances à la nos­tal­gie voire au déses­poir.

 

j’ai conti­nué ma pro­me­nade lorsqu’une une petite créa­ture a bon­di sur le mince châle que je por­tais et s’est mise à me che­vau­cher… Elle a refu­sé de mettre pied à terre et a com­men­cé à se par­ler à elle-même… » et ce qu’elle appelle son « tour­men­teur », s’est habillée avant moi, s’est assise au bord du lit et me dévi­sage d’un air si comique que… »

Lettre d’Emily Dickinson à Abiah Root, in « Lettres aux amies et amis proches », 
Traduction Claire Malroux

 

La femme au miroir du matin
était étran­gère
à la femme au miroir du soir

Une femme se lave le visage,
une autre sai­sit la brosse en poils de san­glier, une troi­sième retire ses mules.
Que cha­cune meure dans le même lit ne signi­fie rien pour elles

In, « Baies rouges », Jane Hirshfield

 

Elles parlent toutes les deux des Moi mul­tiples qui nous consti­tuent, s’ignorent mais ne peuvent se dis­so­cier.

 

Ou encore :

 

Peut-être riez-vous de moi ! Peut-être tous les Etats-Unis rient-ils aus­si de moi ! Ce n’est pas ce qui m’arrê­te­ra ! Mon affaire c’est d’aimer…

 

Lettre d’Emily Dickinson à Elizabeth Holland, in « Lettres aux amies et amis proches », Traduction Claire Malroux

 

Jane Hirshfield n’a-t-elle pas écrit “Lake and Maple” 4 qui est une décla­ra­tion d’amour ?

 

I want to give myself
utter­ly
as this maple
that bur­ned and bur­ned

for three days without stin­ting and then in two more drop­ped off eve­ry leaf ; (…)

 

Je désire m’offrir
tota­le­ment
comme cet érable
qui a brû­lé et brû­lé
pen­dant trois jours géné­reu­se­ment
puis en deux jours
a per­du toutes ses feuilles ; (…)

 

On ne peut s’empêcher de pen­ser éga­le­ment à Walt Whitman qui écri­vait :

 

« (…) tous viennent vers moi et moi je vais vers eux,
Et, dans la mesure où cela se peut, je suis plus ou moins cha­cun d’eux, Et avec eux tous sans excep­tion je tisse le chant de moi-même ».

 

Jane Hirshfied, poète mys­tique ? Il est vrai qu’elle a éprou­vé le besoin en 1994 d’aller cher­cher dans les plus beaux textes poé­tiques sacrés pour en faire une antho­lo­gie, “Women in Praise of the Sacred : Forty-Three Centuries of Spiritual Poetry by Women”. Les écrits d’Hildegarde de Bingen, Thérèse d’Avila côtoient ceux des poètes indous, Lalla et Mirabai ou encore les poèmes d’Anna Akhmatova. Pour Jane, l’expérience spi­ri­tuelle est fon­da­men­tale, mais elle n’aimerait pas cette autre façon de l’emprisonner dans une caté­go­rie, elle qui a besoin d’élargir tou­jours plus son champ d’action pour connaître et faire connaître la poé­sie, elle qui se demande inlas­sa­ble­ment ce qu’elle pour­rait appor­ter aux ques­tion­ne­ments des écri­vains et des lec­teurs à ce sujet. Je n’ai jamais eu envie d’écrire sur ce que je com­pre­nais déjà ; je regar­dais les choses dont j’étais curieuse, dit-elle.

 

 

Clé II : L’héritage du boud­dhisme Zen

 

Le Zen comme che­min spi­ri­tuel

 

Jane Hirshfield a fait ses études à Princeton, dans la pre­mière classe à accueillir des femmes. Son diplôme en main, alors qu’elle aurait pu obte­nir un poste dans une uni­ver­si­té amé­ri­caine, elle prend un tout autre che­min, tra­vaille neuf mois dans une ferme puis intègre un monas­tère Zen pen­dant huit ans dont trois à Tassajara, un lieu sans chauf­fage ni élec­tri­ci­té. Je connais­sais un peu de lit­té­ra­ture dit-elle, un peu de moi-même, mais j’avais à trou­ver le moyen de connaître plus pro­fon­dé­ment le cœur et l’esprit humain pour trou­ver un moyen d’intégrer ma propre expé­rience à celle du monde de façon à la fois plus per­méable et plus inébran­lable.

 

A Cedary Fragrance5 

Even now,
decades after,
I wash my face with cold water—
Not for dis­ci­pline,
nor memo­ry,
nor the icy, awa­ke­ning slap,
but to prac­tice
choo­sing
to make the unwan­ted wan­ted.

 

 

Le Zen dit-elle est un che­min spi­ri­tuel expé­ri­men­tal dans lequel la vie est un labo­ra­toire qui per­met de tes­ter à la fois convic­tions, pra­tiques, actions, choix. Ce besoin d’explorer, d’investiguer, se retrou­ve­ra de façon très pré­gnante dans son œuvre et en par­ti­cu­lier dans ses “Assays”.

Quand on lui demande quelle est l’influence du Zen sur sa poé­sie, elle répond : ils sont comme le pied gauche et le pied droit, ce qui nous laisse pen­ser qu’il s’agit pour elle d’un équi­libre et que les deux sont indis­so­ciables, néces­si­tant le même degré d’attention et de per­méa­bi­li­té au monde pour deve­nir les ins­tru­ments de nos propres vies et par­tie d’un orchestre d’existences élar­gies qui nous incluent.

C’est pen­dant ses études qu’elle s’intéresse à la lit­té­ra­ture japo­naise de l’époque de Heian, 794-1185, âge d’or durant laquelle la poé­sie fémi­nine était consi­dé­rée comme pré­pon­dé­rante. Elle y a trou­vé un lien soro­ral très fort.

Although the wind
blows ter­ri­bly here,
the moon­light also leaks
bet­ween the roof planks
of this rui­ned house.
            Izumi Shikibu

 

Bien que le vent souffle
ici avec force,
le clair de lune filtre
entre les planches du toit
de cette mai­son en ruine.

 

Certains poèmes sont comme des car­re­fours, des pivots mar­quants dans une vie. Celui-ci sur la per­méa­bi­li­té inté­rieure aus­si bien qu’extérieure, écrit il y a mille ans par une femme de la Cour des Heian, a trans­for­mé ma rela­tion au dif­fi­cile. Si vous vou­lez être par­tie pre­nante de la vie […] vous devez vous ouvrir à tout, ce qui n’est pas dési­ré côtoyant ce qui est dési­ré. Refuser le vent, c’est aus­si perdre la lune, écrit -elle.

 

C’est à cette époque qu’elle tra­duit (avec Mariko Aratani) un recueil de poèmes cour­tois japo­nais, “The Ink Dark Moon”.

Jane a dit à plu­sieurs reprises que ce qu’elle aimait en poé­sie, était tout ce qui peut être dit avec peu. Elle s’est donc tour­née natu­rel­le­ment vers les maîtres du haï­ku et l’essai qu’elle a écrit sur Bashô recueille tou­jours un très grand suc­cès. Elle- même n’a pas, à ma connais­sance, publié de haï­kus mais a pra­ti­qué la forme courte dans ce qu’elle a appe­lé “The Pebbles” dont elle dit qu’ils sont la repré­sen­ta­tion simple d’une chose com­plexe et l’on peut citer deux exemples : “Global Warming” où com­ment cer­tains refusent de recon­naître le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, “Lemon” qui parle en peu de mots du pou­voir dans la rela­tion amou­reuse.

Dire beau­coup avec peu ou l’inverse, comme dans ses “Assays” (que nous avons tra­duits par "Analyses "), explo­rer de façon com­plexe quelque chose de simple comme par exemple le ciel, l’ombre, la pers­pec­tive ou des bribes de lan­gage comme « de », « et » ou encore des com­por­te­ments humains comme le juge­ment.

 

La com­pas­sion

 

A ceux qui cherchent à la confi­ner dans le rôle de poète boud­dhiste, elle rap­pelle que le Zen étant une voie pour fusion­ner avec l’ordinaire, les pra­ti­quants sont ame­nés quo­ti­dien­ne­ment à entrer dans le monde ordi­naire et quelle que soit la pra­tique, monas­tère ou gale­rie mar­chande, il n’y a pas de Zen mais seule­ment la Vie.

Et c’est de l’humain dont elle parle dans ses poèmes : La poé­sie doit nous per­mettre de res­sen­tir com­bien nos des­ti­nées sont par­ta­gées, de nous sen­tir accom­pa­gnés et même si nous le savons, il est très dif­fé­rent d'être accom­pa­gné par les mots du poème qui ne sont pas des idées mais des expé­riences. Expérience – ex per­ire – sor­tir du périr dirait P. Quignard.

Pensant à ses années de pra­tique au centre Zen de San Francisco, elle dira plus tard qu’elles ne l’auront pas « immu­ni­sée » contre la souf­france du monde. Il est pos­sible nous dit-elle, que chaque poème que j’ai écrit soit une sorte d’incantation contre le déses­poir.

C’est ce qu’elle fait avec une très grande jus­tesse de ton dans son long poème “Manners/​Rwanda” 6.

 

 

Manners/​Rwanda

They took the woman
and tied to one arm a child
to the other arm a child
to one leg a child
to the other leg a child—
you also read this in the paper— and threw them all in.

 

No marks of damage, not one on the five bodies 
which means of course
that they drow­ned,
which means of course
that she knew.

(…)

 

Bienséances/​Rwanda

 

Ils ont pris la femme
et atta­ché un enfant à un bras,
à l’autre bras un enfant,
à une jambe un enfant,
à l’autre jambe un enfant –
on lit ça aus­si dans le jour­nal–
et ils les ont tous jetés à l’eau.

Aucune trace de bles­sure, pas une seule sur les cinq corps,
ce qui veut dire évi­dem­ment qu’ils se sont noyés,
ce qui veut dire évi­dem­ment qu’elle le savait.

(…)

 

 

Elle le savait… Trois mots et une immense vague de com­pas­sion sub­merge le lec­teur. Et c’est de la néces­si­té d’espérer et de tenir mal­gré tout qu’elle parle dans son poème “Optimism”, uti­li­sé à plu­sieurs reprises par des orga­nismes lut­tant pour la Paix et dif­fu­sé par la presse pour les vœux du Nouvel An 2005.

 

Optimism 7

 

More and more I have come to admire resi­lience.
Not the simple resis­tance of a pillow, whose foam
returns over and over to the same shape, but the sinuous 

tena­ci­ty of a tree : fin­ding the light new­lyblo­cked on one side,
it turns in ano­ther. A blind 
intel­li­gence, true.
But out of such per­sis­tence arose turtles, rivers, 
mito­chon­dria, figs — all this resi­nous, unre­trac­table earth.

 

Optimisme

 

J’en viens de plus en plus à admi­rer la rési­lience. 
Pas la simple résis­tance de l’oreiller dont la mousse
reprend encore et encore la 
même forme, mais la téna­ci­té
sinueuse de l’arbre, qui obser­vant que la lumière vient de se cacher d’un côté
se tourne de l’autre. Une intel­li­gence aveugle,
certes. 
Mais d’une telle per­sé­vé­rance ont émer­gé tor­tues, rivières,
mito­chon­dries, figues –toute cette terre 
rési­neuse, irré­trac­table.

 

 

Clé III : Le cœur humain

 

 

Le cœur humain qu’elle va cher­cher à son­der tout au long des huit recueils 8 édi­tés à ce jour, nous le trou­vons cen­tral dans bon nombre de ses poèmes. Dans “The Lives of the Heart”, le poème épo­nyme qui ouvre le recueil est une énu­mé­ra­tion de ce que peuvent être les rap­ports pas­sion­nés du cœur avec le monde. Il contient l’essence de son œuvre. Mais déjà dans un des tout pre­miers opus 9, elle nous donne à lire un poème magis­tral sur ce thème :

 

The Kingdom

 

At times
the heart
stands back
and looks at the body,
looks at the mind,

as a lion
quiet­ly looks
at the not-quite-itself,
not-quite-ano­ther,
moving to sha­dows and grass.

Wary, but with inter­est,
consi­ders its king­dom.

Then seeing
all what will be,
heart once again enters—
enters hun­ger, enters sor­row,
enters final­ly losing it all.
To know, if nothing else,
what it once owned.

 

 

 

Clé IV : Notre des­ti­née humaine

 

Humain ? Vous avez dit humain ?

 

La poé­sie de Jane Hirshfield pose les ques­tions essen­tielles de l’existence humaine : désir et manque, imper­ma­nence et beau­té, rap­ports com­plexes aux autres et à l’ensemble des créa­tures et objets avec les­quels nous par­ta­geons nos vies. En démon­trant avec une tran­quille fer­me­té ce que signi­fie l’éveil à la pleine capa­ci­té d’attention, son œuvre met en évi­dence les dif­fi­cul­tés d’affirmation de notre condi­tion humaine.

Les sujets qu’elle aborde avec une intel­li­gence très fine, une grande sen­si­bi­li­té qui n’exclut pas légè­re­té et malice, sont donc à la fois éthiques, méta­phy­siques mais aus­si éco­lo­giques, scien­ti­fiques et englobent l’ensemble des pré­oc­cu­pa­tions humaines qu’elles soient exis­ten­tielles ou domes­tiques.

Elle nous rap­pelle que le poème tient ensemble ce qu’il nous est si dif­fi­cile, voire impos­sible de tenir, de pen­ser, à savoir les contra­dic­tions de notre monde, le para­doxe ultime qu’elle illustre étant : nous allons mou­rir et – mal­gré cela, ou grâce à cela – le monde reste pour nous mer­veilleux.

C’est dans “The Life Was the Size of my Life”, poème de son der­nier recueil, “The Beauty” que Jane Hirshfield avoue expli­ci­te­ment : je vou­lais que mon des­tin soit humain. Son huma­ni­té inclut auto­cri­tique et humi­li­té.

 

Quand elle écrit :

Nous vivons nos vies en un lieu
et regar­dons à tout moment dans un autre.

 

elle s’inclut bien dans cette pra­tique.

Quand elle nous prend en fla­grant délit de cha­par­dage de notre com­mune richesse, la Terre, elle nous fait la leçon en ajou­tant immé­dia­te­ment :

 

Mais com­ment puis-je dire cela ?
Je suce le noyau de ma ques­tion,
moi qui mange aus­si tous les jours le tra­vail des autres.

 

Jane Hirshfield regarde la vie en face sans détour­ner le regard et elle nous enjoint à faire de même :

 

« Rien ne dure » :
avec quelle amer­tume cette pen­sée accom­pagne chaque perte !

 

Curieuse de tout, elle montre éga­le­ment un inté­rêt aigu pour tout ce que l’homme est capable de décou­vrir et de com­prendre dans tous les domaines.

 

I don’t know
with what tongue
to ans­wer
this world’s constant ques­tion
but it keeps asking
and so I conti­nue…

 

Je ne sais pas
dans quelle langue
répondre
à l’interrogation constante de ce monde
mais il insiste
alors je conti­nue…

 

nous dit Jane Hirshfield dans son poème, “A Breakable Spell” 6

Cela explique peut-être la grande diver­si­té de forme de son œuvre poé­tique. Elle expé­ri­mente sans cesse pour offrir la meilleure réponse à ce ques­tion­ne­ment. Elle fait feu de tout bois, n’hésite pas à uti­li­ser les poèmes incan­ta­toires comme nous le ver­rons plus loin mais aus­si la science, la bio­lo­gie et même les mathé­ma­tiques.

 

Tout acte qui vaut la peine, nous dit-elle, signi­fie par­tir dans l’inconnu, en rap­por­ter quelque chose, que ce soit un nou­veau mot, une per­cep­tion ou une émo­tion insoup­çon­née, voire une jeune tête d’ail dans le jar­din au prin­temps.

 

Dans un poème de son der­nier recueil, “Zero Plus Anything Is a World”, elle ajoute la mort à la vie, conseillant d’aimer sans réserve ce qu’elle apporte/​Sœur, père, mère, mari, fille. Fractions, divi­sion et sous­trac­tion parlent de ce qui reste. Quelque chose part, c’est tout, et quelque chose reste. Une façon de dire que le temps fait son œuvre et que nous n’y pou­vons pas grand-chose. Personne ne pré­voit d’être fan­tôme dit-elle dans le poème inti­tu­lé “Things Keep Sorting Themselves”. Sagesse ? Résignation ? Lucidité ?

Pour Jane Hirshfield la ques­tion est : avons-nous la pos­si­bi­li­té d’intervenir sur nos vies ou sommes nous impuis­sants, inca­pables de faire plus que de consta­ter notre souf­france mutuelle ? Avons-nous véri­ta­ble­ment le choix ou nos vies sont-elles déjà écrites ?

 

Tree 7

It is foo­lish
to let a young red­wood
grow next to a house.
Even in this
one life­time,
you will have to choose.
That great calm being,
this clut­ter of soup pots and books—
Already the first branch-tips brush at the win­dow.
Softly, calm­ly, immen­si­ty taps at your life.

 

Arbre

Il n’est pas rai­son­nable
de lais­ser un jeune séquoia
pous­ser près d’une mai­son.
Même dans cette
seule durée de vie,
vous aurez à faire des choix.
Cet être impas­sible,
Le fatras de cas­se­roles, de livres.
Dès les pre­mières pousses des branches frôlent la fenêtre.
Doucement, cal­me­ment, l’immensité frappe à ta vie.

 

Quand Hirshfield écrit, « toute action humaine est juge­ment » elle montre que la véri­table impar­tia­li­té est illu­soire. Les des­ti­nées humaines sont notoi­re­ment inégales. Être né dans une culture, un pays ou une famille pas une autre est tel­le­ment consti­tu­tif de nos des­ti­nées dit-elle, être un enfant du Darfour aujourd’hui signi­fie n’avoir aucune chance, être com­plè­te­ment à la mer­ci […] c’est un crève-cœur quand on y pense et j’ai remar­qué que ces ques­tions conti­nuent à se poser à moi, tra­ver­sant mes poèmes depuis des années.

Nous retrou­vons cette pré­oc­cu­pa­tion au centre de son der­nier livre, “The Beauty” qui s’ouvre sur le poème “Fado”, des­tin en por­tu­gais. Et ce des­tin, le poète en fait un com­pa­gnon à sol­li­ci­ter, à ques­tion­ner.

 

A Person Protests To Fate 8

A per­son pro­tests to fate :
The things you have cau­sed me most to want
are those that fur­thest elude me”.
Fate nods.
Fate is sym­pa­the­tic.

(…)

 

Quelqu’un fait une récla­ma­tion au des­tin

Quelqu’un fait une récla­ma­tion au des­tin :
"Les choses que vous m’avez inci­té à dési­rer le plus
sont celles qui m’échappent le plus ».
Destin hoche la tête.
Destin a de la sym­pa­thie.

(…)

 

ou encore pour “The One Not Chosen” 9 : presque chan­ceux dit-elle, sur­tout quand il s’agit de la mine enter­rée depuis trente ans/​qui choi­sit la jambe d’un autre. Le des­tin fait que la plu­part se contente de regar­der.

 

Je pas Je

 

La majo­ri­té des poèmes de ses pre­miers recueils sont dépour­vus de cette affir­ma­tion de soi qui, dit-elle, empêche de voir le pay­sage.

Quand le Je affleure, c’est le Nous uni­ver­sel que nous enten­dons mais là encore Jane pré­fère l’équilibre qui consiste, comme l’a dit Novalis, à pas­ser une pre­mière par­tie de sa vie à déve­lop­per son moi inté­rieur et la seconde à aller au-delà, vers l’extérieur. Elle met en garde, à l’instar de Jung, contre le dan­ger que les éner­gies incons­cientes se retournent fata­le­ment contre nous.

Dans la série de poèmes qui com­mencent par « My » que l’on trouve dans son der­nier recueil, on pour­rait pen­ser que Jane Hirshfield s’autorise une affir­ma­tion, comme s’il était temps pour elle de plan­ter sa propre balise direc­te­ment et for­te­ment dans ce monde. En réa­li­té, elle avoue avec humour, qu’il s’agit d’un clin d’œil affec­tueux à notre rela­tion avec notre propre Moi et donne l’image de ces groupes d’amies qui parlent en pre­nant le thé, de « leur » vie, de « leurs » enfants, de « leur chien » de « leurs amours»…

Mais tout cela ne va pas sans dif­fi­cul­té. Mettre le corps et l’esprit en repos de la quête de sens, perdre l’orgueil de l’identité pour atteindre une dimen­sion imper­son­nelle et en finir avec la sépa­ra­tion d’avec le monde, tout cela est ten­tant mais impos­sible et c’est ce que Jane dit dans son poème “Only When I Am Quiet And Do Not Speak”10.

 

Only When I Am Quiet And Do Not Speak

Only when I am quiet for a long time and do not speak
do the objects of my life draw near.
Shy, the scis­sors and spoons, the blue mug.
Hesitant even the towels,
for all their inti­mate know­ledge and scent of fresh bleach.

(…)

As if they believe it pos­sible I might join
their circle of simple, pas­sio­nate thus­ness, their hid­den rituals of luck and soli­tude,
the joyous gap in them where appears in us the pro­noun I.

 

Seulement quand je suis calme et que je ne parle pas

C’est seule­ment quand je suis calme pen­dant
un long moment,
que je ne parle pas
que les objets de ma vie se rap­prochent.
Timides les ciseaux et les cuillères, la tasse bleue.
Les ser­viettes mêmes, pudiques,
mal­gré leur rap­port intime, leur par­fum de
les­sive fraîche.

(…)

Comme s’ils pen­saient pos­sible que je puisse joindre
leur cercle d’ainsi-istes, simples, pas­sion­nés,
leurs rituels secrets de chance et de soli­tude,
le joyeux écart en eux où appa­raît en nous le
pro­nom Je.

 

Perspective

 

Perspective est le titre d’un “Assay” que nous trou­vons dans le der­nier recueil de Jane Hirshfield. C’est ce qui dimi­nue quand nous ren­trons dans l’âge et que le champ de la nou­veau­té se réduit, à moins que, à l’instar du poète qui excelle à consi­dé­rer les choses sous plu­sieurs angles (comme le fai­saient les cubistes nous dit-elle), ce soit au contraire le moyen par le biais du poème, de frag­men­ter pour mieux mul­ti­plier, déve­lop­per afin que la somme de ses mor­ceaux fasse un nou­veau tout, lequel, bien qu’il ne soit pas para­phra­sable, soit mal­gré tout plus grand.

Dans ce cas, pré­fère « et » à « ou » nous dit-elle. « Et » est un che­min vers la pers­pec­tive. Pour sen­tir et voir depuis des angles dif­fé­rents et savoir qu’ils sont vrais, cer­taines expres­sions sont utiles dans la langue, « et pour­tant » en est un exemple. « Et pour­tant, et pour­tant », qui ter­mine le fameux haï­ku qu’Issa écri­vit après la mort de sa fille :

 

Ce monde de rosée
Est un monde de rosée,
Et pour­tant, et pour­tant…

 

 

Clé V : L’Univers comme uni­vers

 

 

"Plus grand" est le maître mot chez Jane Hirshfield dont la poé­sie se recon­naît d’emblée en ce qu’elle ne met aucune bar­rière entre le monde des humains et celui des ani­maux, des végé­taux, des choses du quo­ti­dien. Si vous exploi­tez la nature, vous exploi­tez les hommes dit-elle.

Tout un bes­tiaire peuple ses poèmes, des plus petits au plus grands : four­mis, chats, chiens, oiseaux, renards, juments, grillons, biches, hérons, lynx. En sa qua­li­té de cava­lière, ses pré­fé­rés sont les che­vaux puis les lions qui inves­tissent peu à peu l’espace poé­tique en même temps que le cœur dont elle parle de façon récur­rente dans les poèmes des années 1990. Le lion est féro­ci­té et beau­té dit-elle, pré­sence incon­tes­table, dan­ger, pou­voir, pas­sion amou­reuse, trans­for­ma­tion. La réponse ter­restre aux anges ? Elle rap­pelle que pour les boud­dhistes, dire la véri­té est rugir comme un lion. Les déesses de l’abondance sont géné­ra­le­ment accom­pa­gnées par des lions, l’extase de la dévo­ra­tion accom­pa­gnant l’abondance, comme pour empê­cher la terre de s’emplir au-delà de l’acceptable.

Côtoyant aus­si bien le vivant que l’inanimé, elle n’hésite pas à prê­ter vie aux objets du quo­ti­dien avec une grande sen­sua­li­té, comme dans ce poème, “Button” 11 :

 

(…)

It likes the caress of two fin­gers against its slight­ly thi­cke­ned edges.
It likes the scent and heat of the proxi­mate body.
The exhi­la­ra­tion of the washing is its wild plea­sure.
Amoralist, sen­sua­list, dependent of cot­ton thread,
its sleep is cur­led like a cat to a patch of sun, cali­co and round.
Its unders­tan­ding is the unders­tan­ding
of honey and jas­mine, of let­ting what hap­pens
come.

(…)

 

(…)

Il aime la caresse de deux doigts sur ses bords légè­re­ment épais­sis.
Il aime l’odeur et la cha­leur du corps tout proche.
La joie intense du lavage est son plai­sir sau­vage.
Amoral, sen­suel, dépen­dant du fil de coton,
son som­meil est enrou­lé comme chat dans un
rayon de soleil,
cali­cot et rond.
Sa com­pré­hen­sion est celle
du miel et du jas­min, lais­ser adve­nir ce qui
vient.

(…)

 

Cette immer­sion, Jane Hirshfield va la vivre pro­fon­dé­ment à tra­vers ses poèmes jusqu’à une forme de trans­sub­stan­tia­tion qui s’opère dans son écri­ture par des glis­se­ments de sens ou encore comme dans le recueil « Given Sugar, Given Salt » :

 

Metempsychosis

Some sto­ries last many cen­tu­ries,
others only a moment.
All alter over that life­time like beach-glass,
grow dis­tant and more beau­ti­ful with salt.
Yet even today, to look at a tree
and ask the sto­ry Who are you ? is to be trans­for­med.
There is a stage in us where each being, each thing, is a mir­ror.
Then the bees of self pour from the hive-door,
rave­nous to enter the sweet­ness of flo­we­ring net­tles and thistle.
Next comes the rin­ging a stone or vio­lin or emp­ty bucket gives off—
the immeasurable’s conti­nuous sin­ging,
before it goes back into sto­ry and fee­ling.
In Borneo, there are palm trees that walk on their high roots.
Slowly, with effort, they lift one leg then ano­ther.
I would like to join that stil­ted trans­mi­gra­tion,
to feel my own skin ver­ti­cal as theirs
an ant road, a high­way for beetles.
I would like not min­ding, wha­te­ver tra­vels my heart.
To fol­low it all the way into leaf-form, bark-furl, root-touch, and then keep wal­king, uni­ma­gi­na­bly fur­ther.

 

 

Métempsychose

Certaines his­toires durent des siècles,
d’autres seule­ment un ins­tant.
Tout s’altère au fil d’une vie comme le galet de verre, s’éloigne et s’embellit avec le sel.
Cependant, même aujourd’hui, regar­der un arbre,
récla­mer son his­toire par un Qui es-tu ?, c’est se trans­for­mer.
Il y a une étape en nous où chaque être, chaque chose, est un miroir.
Puis les abeilles de l’ego sur­gissent de la ruche,
avides de péné­trer la dou­ceur des orties et des char­dons en fleur.
Ensuite arrive la réso­nance d’une pierre, d’un vio­lon ou d’un baquet vide –
le chant conti­nu de l’insondable ,
avant qu’il ne rede­vienne his­toire, émo­tion.
A Bornéo, il y a des pal­miers qui marchent sur leurs hautes racines.
Lentement, avec effort, ils lèvent une jambe puis une autre.
J’aimerais me joindre à cette trans­mi­gra­tion d’échassier, pour sen­tir ma propre peau ver­ti­cale comme la leur : route de four­mi, auto­route pour sca­ra­bées.
J’aimerais ne pas m’inquiéter, peu importe ce qui tra­verse mon cœur.
Pour l’accompagner dans sa trans­for­ma­tion en feuille, rou­leau d’écorce, tou­cher de racine, et puis conti­nuer à avan­cer plus loin, jusqu’à l’inconcevable.

 

Cette ten­ta­tion, elle l’explique tout en la refu­sant dans “Between the Material World and the World of Feeling” : Entre le monde maté­riel et le monde des sen­ti­ments il faut une fron­tière dit-elle : d’un côté la per­sonne pleure […] de l’autre côté, la volon­té de fer de la terre conti­nue. Mais elle cite pour­tant Cavafy quand il avoue : En moi, main­te­nant, tout devient émo­tion, meubles, rues… et Rilke qui croyait aus­si que l’objet lan­guit de s’éveiller en nous. Tout cela pour faire le choix à la fin de son poème d’un équi­libre, sans faire la dif­fé­rence entre les deux.

 

Jane Hirshfield est aus­si pro­fon­dé­ment concer­née par les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux et la sagesse boud­dhiste rejoint dans ses poèmes les consi­dé­ra­tions éco­lo­giques. Dans le long poème “Beautiful Dawn” elle parle d’un feu de forêt dont elle a été témoin, rend hom­mage aux pom­piers du contre-feu en veste jaune et dit le sou­ve­nir ter­rible qui remonte en mémoire à chaque nou­vel incen­die et la Californie est loin d’être épar­gnée.

Le court poème de la série des “Pebbles” 12 dont nous par­lions plus haut est direc­te­ment lié à cette pré­oc­cu­pa­tion :

 

Global Warming

When his ship first came to Australia,
Cook wrote, the natives
conti­nued fishing, without loo­king up.
Unable, it seems, to fear what was too large to be com­pre­hen­ded.

 

Réchauffement cli­ma­tique

Quand son bateau attei­gnit pour la pre­mière fois l’Australie,
écri­vit Cook, les indi­gènes
conti­nuaient à pêcher, sans lever la tête.
Incapables, semble-t-il, d’avoir peur de ce qui était trop grand pour être appré­hen­dé.

 

 

Clé VI : Ethique et poli­tique

 

Jane Hirshfield, pense que sa res­pon­sa­bi­li­té de poète consiste à prendre la dis­tance suf­fi­sante vis-à-vis des évè­ne­ments pour dire, ce n’est pas ce que je pense, je veux ça pour ma vie. Même si elle ne prend pas de posi­tion fron­tale dans ses écrits, elle sait être très inci­sive comme dans son poème “The Judgment : an Assay” 13 : Tu trans­formes une vie/​comme man­ger un arti­chaut trans­forme le goût/​de tout ce qui est man­gé ensuite, dit-elle, avouant encore une fois qu’elle n’échappe pas, elle non plus, à ce tra­vers : je t’admire beau­coup à de tels moments, je ne peux t’aimer:/tu prends trop de place en moi, pesant le poids de ta propre valeur sans pitié.

 

Pour elle, la poé­sie de nos jours, est un moyen de s’éveiller à une conscience uni­ver­selle, un anti­dote à ce qui cherche à nous alié­ner, une façon de gar­der le cœur vivant pour espé­rer. Face à la ten­ta­tion du repli, au dur­cis­se­ment face aux chan­ge­ments, elle per­met une mal­léa­bi­li­té dit- elle. Elle réduit intran­si­geance, sché­ma­ti­sa­tion, entê­te­ment et notre dépen­dance à l’aspect uni­que­ment pra­tique des choses comme étant la seule issue. Et si nous avons besoin d’espérer, nous avons aus­si besoin de ten­dresse dit-elle et l’Art, les arts, pas seule­ment la poé­sie, sont des lieux mul­tiples de recon­nais­sance.

 

 

Clé VII : Les poèmes incan­ta­toires

 

Comme disait Claire Malroux dans « Chambre avec vue sur l’éternité » en par­lant de la poé­sie d’Emily Dickinson : « Elle seule à la clef de cette parade sau­vage ».

Les onze poèmes incan­ta­toires du recueil “The Lives of the Heart” nous ont posés le même pro­blème de tra­duc­tion au point que nous avons trou­vé un peu dérai­son­nable pour ne pas dire car­ré­ment fou d’oser en pré­sen­ter une tra­duc­tion. Mais nous l’avons fait car la voix d’un poète ne peut être arrê­tée par des consi­dé­ra­tions de langue. Renoncer à tra­duire c’eût été rogner les ailes de celle qui vole par-delà les fron­tières.

Spell to Be Said Upon Departure 14

What was come here to do
having fini­shed,
shelves of the water lie flat.
Copper the leaves of the door­sill, yel­low and fal­ling.
Scarlet the bird that is sin­ging.
Vanished the labor, here walls are.
Completed the asking.
Loosing the birds there is water.
Having eaten the pears.
Having eaten
the black figs, the white figs. Eaten the apples.
Table be strewn.
Table be strewn with stems,
table with pee­lings of gra­pe­fruit and plea­sure.
Table be strewn with plea­sure,
what was here to be done having fini­shed.

 

Incantation à pro­non­cer au moment du départ

Ce qui était venu ici pour faire ayant fini,
les nappes d’eau s’étalent.
Cuivrées les feuilles du seuil, jaunes et tom­bantes. Ecarlate l’oiseau qui chante.
Disparu le labeur, ici des murs.
Achevé le ques­tion­ne­ment.
Libérant les oiseaux, l’eau.
Ayant man­gé les poires.
Ayant man­gé
les figues noires, les figues blanches. Mangé les pommes.
Table, sois par­se­mée.
Table, sois par­se­mée de tiges,
table d’épluchures de pam­ple­mousse et de plai­sir.
Table, sois par­se­mée de plai­sir,
ce qui fut ici pour être fait ayant fini.

 

Parfois nous sommes obli­gés de lais­ser le poème, pour un temps plus ou moins long, suivre son che­min en nous et nous savons que de là, il res­sor­ti­ra un jour lim­pide et sim­ple­ment évident, ou pas. Car lire de la poé­sie c’est suivre le lapin d’Alice et prendre le risque de tom­ber comme elle dans le trou, gran­dir et rape­tis­ser, gran­dir encore pour en sor­tir tout autre, enri­chi, entier.

 

Et c’est tou­jours enri­chis que nous res­sor­tons de la lec­ture des poèmes de Jane Hirshfield, enri­chis par la diver­si­té et la mul­ti­pli­ci­té des images qu’elle déploie devant nous, enri­chis par l’ouverture qu’elle pra­tique dans notre quo­ti­dien pour faire de l’ordinaire un chant joyeux ou grave, c’est selon, par la pro­fon­deur dans laquelle elle nous entraîne si nous accep­tons de pas­ser et repas­ser sur le che­min qu’elle trace jusqu’à ce qu’il devienne fami­lier. Car c’est bien elle qui fait tout le tra­vail, curieuse, aven­tu­reuse, jamais en repos, elle qui ouvre une à une les fenêtres et les portes, qui nous fait fran­chir les seuils, nous accueille dans sa mai­son avec vue sur l’infiniment petit et l’infiniment grand, nous conseille d’ajouter plu­tôt que divi­ser, nous rap­pelle que la vie sait aus­si sous­traire, nous pro­pose de faire par­fois un pas de côté pour avoir une vue dif­fé­rente du pay­sage, elle qui nous ras­sure car nous ne sommes pas seuls, dis­tille en nous la richesse d’une huma­ni­té rare. Nous n’avons plus qu’à suivre, ouvrir les yeux, les oreilles, ouvrir le cœur, la mémoire et à sa suite se lais­ser empor­ter par la magie du poème. Car s’il paraît uto­pique de pen­ser comme elle que la poé­sie est capable de trans­for­mer le monde, why don’t we try ? Pourquoi ne pas essayer ?

 

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Notes :

 

1 In ‘Mathematics’, “Given Sugar, Given Salt”

2 Tous les poèmes pré­sen­tés sont co-tra­duits par Delia Morris et Geneviève Liautard, tra­duc­trices de l’œuvre de Jane Hirshfield, inédite en fran­çais. Les revues Nunc, Phoenix et Les Carnets d’Eucharis ont accueilli une sélec­tion de poèmes en 2015 et 2016

3 : Essais

Nine Gates : Entering the Mind of Poetry, 1997

Hiddenness, Uncertainty, Surprise – Three Generative Energies of Poetry, 2008 The Heart of Haiku, 2011

Ten Windows : How Great Poems Transform the World », 2015

4 In “The Lives of the Heart”

5 In “Given Sugar, Given Salt”

Fragrance du Cèdre 

Même main­te­nant,
des décen­nies plus tard,
je lave mon visage à l’eau froide.

 Non par dis­ci­pline,
ni pour la mémoire,
ni pour la gifle gla­ciale vivi­fiante,

 mais pour m’habituer
à choi­sir
de rendre l’indésirable dési­rable.

6 In “The Lives of the Heart”

7 In “Given Sugar, Given Salt”

8 : Recueils de poèmes

1982 : Alaya. Quarterly Review of Literature.

1988 : Of Gravity & Angels (HarperCollins), win­ner of the California Book Award in Poetry

1994 : The October Palace (HarperCollins), win­ner of the Poetry Center Book Award

1997 : The Lives of the Heart (HarperCollins), win­ner of the Bay Area Book Reviewers Award

2001 : Given Sugar, Given Salt (HarperCollins), fina­list for the National Book Critics Circle Award

2004 : Pebbles & Assays (Brooding Heron Press)

2005 : Each Happiness Ringed by Lions (Anthologie – Bloodaxe Books UK)

2006 : After (HarperCollins)

2011 : Come, Thief (Alfred A. Knopf)

2015 : The Beauty : Poems (Alfred A. Knopf)

9 In “The October Palace”

Le royaume

 Parfois
le cœur
se retire
et observe le corps,
observe l’esprit,

 comme un lion
observe pai­si­ble­ment
le pas-vrai­ment lui-même,
pas-vrai­ment un autre,
se dépla­cer entre les ombres et l’herbe.

 Prudent, mais avec inté­rêt
il contemple son royaume.

 

 Puis voyant
tout ce qui sera,
cœur entre une nou­velle fois –
pénètre la colère, pénètre le cha­grin,
pénètre enfin per­dant tout.
Pour connaître, au moins,
ce qu’il a une fois pos­sé­dé.

  1. Ibid.

  2. In “Given Sugar, Given Salt “

  3. In “The Beauty”

  4. Ibid.

  5. Given Sugar, Given Salt”

  6. Ibid.

  7. In “After”

  8. Ibid.

  9. In “The Lives of the Heart”

 

Sources :

 

The Well – Topic 266 : Jane Hirshfield, “After”

Poetry Foundation : Kitchen Ants and Everyday Epiphanies by Cynthia Haven

NPR’s Arun Rath : Jane Hirshfield, “Ten Windows”, Mars 2015

 

Jane Hirshfield and the Mind of Poetry – An inter­view by Katherine Mary Mills Jane Hirshfield on the Mystery of Existence – An inter­view by Kim Rosen Of Amplitude There Is No Scraping Bottom – An inter­view by Rebecca Olson

 

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