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Le jardin des vertiges de Claudine Bertrand

Par |2018-10-16T01:37:29+00:00 23 décembre 2013|Catégories : Blog|

Très proche du ver­tige ce sen­ti­ment qui nous prend à la lec­ture du recueil de la qué­bé­coise Claudine Bertrand, ver­tige sus­ci­tée par l’avancée rapide, sur­pre­nante d’une écri­ture puis­sam­ment incar­née -peut être parce que « la peau recueille le sens/​comme la vitre la buée »- agile comme un petit ani­mal tendre et farouche.
 

C’est très loin de son pays que le poète écrit sa ren­contre avec une terre dont le cœur bat à l’unisson de ses habi­tants [1] :
 

J’entre dans les cou­leurs
pliées repliées sur la sai­son
et trouve mon bon­heur
en cette terre d’alliance
 

et comme
 

Partir loin
c’est sou­vent par­tir
à la recherche d’un soi
ou de son envers
la poé­sie
 

d’emblée les mots sont là, Claudine Bertrand les sai­sit à bras le corps et elle le dit.
 

Des mots en maraude
s’attroupent s’empilent
se veulent poème
 

Elles les connaît bien les mots et n’en est pas dupe. Elle sait qu’ils peuvent « offrir du jour/​manger du ciel » mais que par­fois les « mots contre nature/​on les met en terre/​pour faire venir l’aigreur ».
 

Pour un mot qu’on dit
autre­ment tout change
 

Le poème trouve sa chair
dans cette dif­fé­rence
 

À la ques­tion « Qu’est-ce qu’écrire ? » elle répond par cette belle for­mule : « c’est une langue qui pousse plus avant/​son deve­nir vers le jour ».
 

Dans cette avan­cée des glis­se­ments s’opèrent.
 

Des feuilles trem­pées 
de lumière
ne sont plus les mêmes
 

Une che­ve­lure en déroute
ne vou­lait pas ren­trer
le soir ses cou­leurs
 

Jusqu’à ce « champ cou­leur de lunes » qui « res­pire un corps de femme ».
 

Le corps se mêle au végé­tal et inver­se­ment. Désir de se fondre plus pro­fond et de s’offrir.
Don du fémi­nin qui court comme un onde sen­suelle et fraîche tout au long du recueil, « sans gêne et sans rete­nue » avec « mots images/​et pointe de malice ».
 

Dialogue char­nel avec les lieux tra­ver­sés comme à la hâte mais dont les images ont péné­tré jusqu’au cœur. C’est tout un her­bier de sen­teurs, de cou­leurs qu’elle déploie puis, gla­nées ça et là, des mor­ceaux de vies aux odeurs de terre, de tilleul et de gené­vrier, dont elle res­ti­tue la richesse avec la géné­ro­si­té de celle qui a trou­vé des lieux de conni­vence.
 

Leçon de chose sans tableau noir ni apo­thi­caire mais au-delà des potions aux ver­tus bien­fai­santes concoc­tées depuis l’origine, d’étranges pra­tiques sont à l’œuvre « pour faire recu­ler les ombres ».
 

Au musée de Mariette
têtes de mort et vierges en déri­sion
tri­cotent un culte païen

 

Les blancs que l’on per­çoit par­fois à la fin de cer­taines séquences offrent au lec­teur une direc­tion à prendre… ou à lais­ser. Ce sont autant de sou­pirs qui se posent sur la par­ti­tion et comme une légère brise, déplacent le sujet hors du livre, l’offrant au lec­teur-poète pour qu’il en fasse à son tour son miel … ou pas.
 

et si ça ne marche pas « pour pro­vo­quer les rêves » on peut tou­jours essayer
de « boire une infu­sion de clefs de noix ».

 

 

[1] C’est le Vercors, au cœur de la région Rhône-Alpes, qui a ins­pi­ré Claudine Bertrand le temps d’un été.

 

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