> Giancarlo Baroni et le langage des oiseaux.

Giancarlo Baroni et le langage des oiseaux.

Par |2018-11-11T08:14:17+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Giancarlo Baroni|

Giancarlo Baroni nous offre un excellent petit volume de poé­sie avec I Merli del giar­di­no di San Paolo e altri uccel­li 1. Le texte, très soi­gné,  cap­tive le lec­teur avec son  côté arti­sa­nal,  et nous met natu­rel­le­ment en contact avec les merles qui se font remar­quer par­mi tant d’autres oiseaux, dis­cu­tant avec verve, et nous effleu­rant d’une sagesse ras­su­rante. Trouvaille heu­reuse que celle des merles, qui ramène en mémoire des textes fon­da­men­taux de notre culture mil­lé­naire.

Dans une page plu­tôt dense, Dario Del Corno2affirme que l’existence intem­po­relle des oiseaux est le para­digme d’une dimen­sion de la nature reven­di­quée comme anti­dote à la meule impi­toyable de l’histoire.

La réfé­rence à une vie selon les lois et les rythmes de l’univers s’oppose à la cor­rup­tion désas­treuse sus­ci­tée par la volon­té d’affirmation de soi, héri­tée de l’individualisme.

La nature est orien­tée selon les règles d’un temps cyclique, et non selon un temps linéaire, carac­té­ris­tique du monde humain. Dans le vaste monde natu­rel, si l’on en croit Leopardi, la nature des oiseaux est bien supé­rieure à celle des autres ani­maux. L’oiseau dépasse tous les autres dans la facul­té de voir et d’entendre, la vue et l’ouïe étant les deux sens plus spé­ci­fiques des vivants. L’oiseau exerce et déploie ses qua­li­tés à tra­vers le mou­ve­ment “essen­do il moto cosa più viva che la quiete, anzi consis­ten­do la vita nel moto3. Par rap­port aux autres ani­maux, l’oiseau a aus­si “mag­gior copia di vita inter­iore ed este­riore 4.

Giancarlo Baroni, dans ce “monde”-là est tout à fait à son aise. L’autre, quand il existe, est autre, et rien de plus. Il n’a rien de mena­çant.

Les merles parlent, et parlent par pré­dis­po­si­tion “natu­relle”, et Baroni en décode l’harmonieux lan­gage grâce à sa propre pré­dis­po­si­tion, tout aus­si natu­relle, à cette musi­ca­li­té qui méta­mor­phose ins­tinc­ti­ve­ment le pro­saïque en poé­tique. Quant à ce qu’il dit des merles, on n’y trouve rien de “pesant” – sinon le pon­dus du vol qui ren­voie à la légé­re­té. Ainsi le maté­riel s’y per­çoit-il comme spi­ri­tuel, dans le sens spi­no­zien du terme.

L’attention éto­lo­gique, l’amour et la fré­quen­ta­tion du monde des oiseaux, per­mettent au poète de prê­ter sa voix à un point de vue dif­fé­rent de celui des humains, dans un lan­gage qui n’est pas subal­terne. Et même, à écou­ter Giordano Bruno (certes pen­seur aven­tu­reux!) si la nature est une, outre qu’éternelle et incréée, tout dans l’univers des­cend du même prin­cipe : et de même que le phi­lo­sophe réfute la dis­tinc­tion entre esprit et matière, celle entre homme et ani­mal doit aus­si,  dans le doute, être réfu­tée. Giordano Bruno (anti­ci­pant Darwin et Lorenz sur le thème de l’intelligence ani­male, de leurs sen­ti­ments et digni­té) dépasse l’anthropocentrisme. Selon lui, tous les êtres vivants sont des mani­fes­ta­tions diverses d’une unique exis­tence uni­ver­selle, et entre la plante, l’animal et l’homme, il n’y a qu’une dif­fé­rence de degré, non de qua­li­té, car  tous tirent leur ori­gine de la même racine méta­phy­sique. Pour Bruno, l’instinct est une “parole stu­pide”, qui ne veut rien dire. L’instinct (par exemple chez les four­mis) est une sorte de sens ou bien (ce qui revient au même) un degré ou une branche de l’intelligence, dont nous sommes pri­vés.

Soutenus (ou ras­su­rés) par de tels maîtres, nous avons lu le recueil à plu­sieurs reprises, et pas tou­jours linéai­re­ment, mais sou­vent, volon­tai­re­ment, à vol d’ange. Voyage sédui­sant aus­si, comme est sédui­sant et insai­sis­sable, dans sa spé­ci­fi­ci­té ter­restre et mari­time, le voyage de Marco Polo5“Sur les arbres” ouvre tout le dis­cours et rap­pelle la qua­li­té spé­ci­fique d’un point de vue “autre” :

Spesso vedia­mo /​ le foglie dei più gio­va­ni /​ ippo­cas­ta­ni del par­co /​ diven­tare sec­chi /​ sen­za un moti­vo : (…) osser­via­mo i pidoc­chi /​ che suc­chia­no dalle foglie /​ come vam­pi­ri lo suzc­che­ro /​ (…) Quali uccel­li ver­ran­no /​ dopo di noi ? e qua­li piante?”6

Demandes qui contiennent d’amères réponses, fruit d’un oeil pers­pi­cace et atten­tif. L’oeil humain tente de riva­li­ser avec celui des merles, mais c’est peine per­due.

Les affir­ma­tions humaines ont néces­sai­re­ment quelque chose de mar­mo­réen, d’épigraphique, là où le bavar­dage des merles se meut, disant, médi­sant ou plai­san­tant à pro­pos des autres oiseaux qui ne sont pas merles :

la mela­ni­na che scu­risce il cor­po /​ ci rende simi­li a fan­tas­mi /​ fa pau­ra all’allocco /​ Allora gon­fia­mo il pet­to : gli gri­dia­mo te l’abbiamo fat­ta /​ un’altra vol­ta, gioia­mo /​ ma pia­no /​ come aves­si­mo in gola dell’ovatta.“7

Mais ne pen­sons pas aux merles de façon super­fi­cielle, même si la vacui­té ne peut man­quer à force de tant de conver­sa­tion :

Il cie­lo oggi è come un nego­zio di par­ruc­chie­ra, /​ pie­no di chac­chiere che gon­fia­no i capel­li /​ e di pen­sie­ri inuti­li. Ma riflet­tere /​ sen­za acca­nir­si trop­po o vedere /​ con uno sguar­do appe­na è dav­ve­ro /​ così depre­ca­bile“.8

Or, là où se trouve la réflexion se trouvent aus­si le déplai­sir, l’ennui  : “La noia si spinge fino in aria /​ no n esiste solo quag­giù9

 L’anthropocentrisme aban­donne bru­ta­le­ment valeur et cen­tra­li­té, mais l’homme (dia­bo­li­que­ment?) attri­bue aux vola­tiles non seule­ment l’exhibition de qua­li­tés natu­relles mais aus­si celle d”une sagesse caus­tique et iro­nique : “Da pre­da­tore a pre­da : il pas­so è breve /​ bas­ta solo unsa svis­ta. La mos­sa /​ del nemi­co che ti spiaz­za /​ impa­ri e la fai tua.”10

La diver­si­té des vola­tiles per­met à l’auteur de nou mon­trer un amour qui n’est pas expres­sion de bra­voure mais témoi­gnage de beau­tés sou­vent négli­gées désor­mais et qu’il faut rendre visibles pour “sau­ver le monde”. Ce n’est pas un hasard si la seconde par­tie s’ouvre sur une cita­tion de Josif Brodskij pour lequel l’esthétique est la mère de l’éthique.

On ne peut hélas faire son “nid”, ain­si qu’on le vou­drait, sur tant d’autres com­po­si­tions.

Entre aus­si en scène, à un cer­tain point, l’empereur Frédéric II, avec les merles du jar­din de San Paolo. On ima­gine que ces merles sont les gar­diens du trai­té d’ornithologie et de fau­con­ne­rie écrit par l’empereur. Le manus­crit “De arte venan­di cum avi­bus” aurait semble-t-il été volé à Parme, où il a subi une défaite en 1248 :“Corre /​ a Cremona Federico col ram­ma­ri­co /​ del trat­ta­to per­du­to sugli uccel­li /​ e la fal­co­ne­ria“.11  Traité d’une incroyable pré­ci­sion et beau­té. Qui sait la fin qu’il fit entre tant de guer­rière rapa­ci­té :

La bades­sa Giovanna che ha asse­gna­to /​ il com­pi­to di affre­care una stan­za /​ del pro­prio appar­ta­men­to al Correggio /​ dico­no cus­to­disse /​ un libro minia­to sugli uccel­li. Sopra quei fogli /​ il tim­bro impe­riale con l’effigie del fal­co!“12

On raconte que l’abbesse Jeanne qui a assi­gné à Correggio le devoir de déco­rer d’une fresque son appar­te­ment per­son­nel, conser­vait un livre enlu­mi­né sur les oiseaux. Sur ces feuilles se trou­vait le timbre impé­rial à l’effigie du fau­con!”

La conver­sa­tion des merles est inta­ris­sable et conti­nû­ment pleine de finesse et de dis­tin­guo. On parle de vau­tours et d’éperviers

Davanti agli avvol­toi /​ non arre­trate. /​ Di cam­mi­ni /​ dirit­ti com­pien­do ges­ti scon­ci /​ con le ali. Ché nem­me­no /​ una cin­cia un pol­lo quel­la /​ fie­ra fasul­la sa ucci­dere.“13

Le vau­tour, en somme, tra­vaille sur les cadavres, ce qui le rend  meilleur pour les merles que l’épervier

Eppure /​ pre­fe­ria­mo ques­to allo spar­vie­ro /​ ai fal­chi cac­cia­to­ri /​ che sbra­na­no le prede anco­ra vive.“14

Ils nous observent aussi,ces merles, et notent nos bizar­re­ries : „Non le voliere ma la biblio­te­ca /​ i piu­ma­ti eso­ti­ci conser­va“.15

 Ah, ces humains ! “Si dice che un cer­to /​ Baudelaire in Francia abbia /​ para­go­na­to il poe­ti a degli stram­bi /​ nos­tri paren­ti di mare“. 16

Réjouissants, certes, ces alba­tros, mais jubi­la­toire plus encore l’excellent petit volume avec lequel, oublieux de la pesan­teur, nous pou­vons, nous aus­si, voler.

Enzo Ferraro

trad MB


Notes

  1. Les Merles du jar­din de San Paolo et autres vola­tiles, pré­face de Pier Luigi Bacchini et Fabrizion Azzali, illus­tra­tions de Vania Bellosi et Alberto Zannoni, ed. Graffiche Step[]
  2. dans son intro­duc­tion à la tra­duc­tion des Oiseaux, d’Aristophane[]
  3. « le mou­ve­ment étant plus chose plus vivante que le repos, la vie consis­tant d’ailleurs dans le mou­ve­ment »[]
  4. « plus grande quan­ti­té de vie inté­rieure et exté­rieure »[]
  5. Giancarlo Baroni est aus­si l’auteur d’un recueil inti­tu­lé Le Anime di Marco Polo, book edi­tore, 137p.[]
  6. On voit sou­vent /​ les feuilles des plus jeunes /​ des mar­ro­niers du parc /​ sécher /​ sans rai­son : (…) on observe les puce­rons /​ qui sucent les feuilles /​ le sucre comme des vam­pires /​ (…) Quels oiseaux vien­dront /​ après nous /​ et quelles plantes ?[]
  7. La méla­nine qui noir­cit le corps /​ nous rend pareils à des fan­tômes /​ fait peur à l’alouette /​ Alors nous gon­flons notre poi­trine : nous lui crions nous t’avons eue /​ encore une fois, nous jouis­sons /​ mais dou­ce­ment /​ comme si nous avions­dans la gorge du coton .[]
  8. Le ciel aujourd’hui est comme un maga­sin de coif­fure /​ plein de can­can qui gonflent les che­veux /​ et de pen­sées inutiles. Mais réflé­chir /​ sans insis­ter trop ou voir /​ d’un regard à peine est vrai­ment /​ si mépri­sable.[]
  9. L’ennui s’étend jusque dans les airs /​ elle n’existe pas seule­ment là en bas.[]
  10. De pré­da­teur à proie /​ la route est brève /​ il suf­fit d’une erreur. Le mou­ve­ment /​ de l’ennemi qui te déso­riente /​ tu l’apprends et le fais tien.[]
  11. Il court à Crémone, Frédéric avec le regret /​ du trai­té per­du sur les oiseaux /​ et la fau­con­ne­rie.“[]
  12. L’abesse Jeanne qui assi­gna /​ le devoir de déco­rer d’une freque une salle /​ de son appar­te­ment per­son­nel  a Correggio /​ déte­nait dit-on un livre enlu­mi­né sur les oiseaux. Sur ces feul­lets /​ le timbre impé­rial à l’effigie du fau­con !“[]
  13. Devant les vau­tours /​ ne recu­lez pas. /​ Marchez droit /​ en fai­sant des gestes obs­cènes avec les ailes. Ni même /​ une mésange, ni un pou­let, cette /​ fausse bête féroce ne sau­rait tuer.[]
  14. Pourtant /​ nous le pré­fé­rons à l’épervier /​ au fau­con chas­seur /​ qui déchirent les proies encore vives.[]
  15. ce ne sont pas les volières mais la biblio­thèque /​ qui conseve ces emplu­més exo­tiques.[]
  16. On dit qu’un cer­tain /​ Baudelaire, en France aurait /​ com­pa­ré les poètes à quelque étrange /​ notre parent marin”.[]

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Enzo Ferraro

Journaliste Italien.

Ferraro Enzo, già diri­gente sco­las­ti­co del liceo Classico Gioacchino da Fiore di Rende (Cs). Si occu­pa di poe­sia, di cri­ti­ca let­te­ra­ria, di tea­tro. Collabora atti­va­mente con le atti­vi­tà de ilfi­lo­ros­so. Ha pub­bli­ca­to la rac­col­ta poe­ti­ca Dopo il tre (2010).Per ilfi­lo­ros­so, dirige la col­la­na di poe­sia I Grazianei.

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