Guillaume Dreidemie, Je commence

Par |2026-01-06T16:38:43+01:00 6 janvier 2026|Catégories : Guillaume Dreidemie, Poèmes|

J’ai 10 ans. Je creuse le jardin.

Direc­tion le noy­au de pêche brûlante.

Je creuse de mes mains la terre noire et bleue,

La terre grasse qui me colle aux paupières,

Je lève les yeux vers les ros­es trémières.

*

Chaque pétale colle à mes joues,

Mes joues ros­es d’enfant que ser­monne la mère

« Vas-tu finir ? Tu vas abîmer le parterre… »

Je n’ai pas fini, mère, je commence.

*

Je relâche dans l’air les papil­lons d’avril,

Les larves grossis­sent au creux de mes doigts,

Un oiseau fend le ciel caresse mes cheveux,

Je revois son œil froid me fix­er à jamais,

Je ressasse les par­fums, je fais naître sur terre

Les pre­miers fruits du monde où creuseront mes dents.

*

Je n’ai pas fini, mère, je commence,

Les batailles les pow­er rangers sont de nou­velles fleurs

Rouge bleu jaune vert rose et les jours

N’ont plus de prise sur moi, la nuit fond en étoiles

Plus vite que jamais, tout tombe doucement :

Le soir et toute branche douce à mon épaule.

*

J’ai vu d’autres prairies aux bar­rières levées.

Des espaces sans fin nais­sent au creux du lierre.

Le lézard pointe sa langue rose dans le ciel

Drag­on magi­cien qui obsède l’enfance,

Je n’ai pas fini, mère, je com­mence.  

*

La mar­i­on­nette est en marche dans sa robe de terre

J’ai pris deux bouts de bois pour dress­er un Palais

Une coquille vide her­maph­ro­dite volé à la bouche des fourmis,

J’ai fouil­lé la terre mais c’est l’océan qui vient

Ruis­seau d’automne où tombent les branch­es d’acacia.

*

J’ai voulu le miel des abeilles à ma bouche

Les ceris­es avalées avec le noy­au mortel

J’ai le noy­au brûlant du cen­tre de la Terre en moi,

Je devrais fouiller en moi, je retrouverais

Les ros­es trémières qui vien­nent du ciel,

Le lézard figé dans son éter­nité close,

L’escargot héroïque qui tra­verse le jardin

Et finit épuisé sur le bal­lon de cuir.

*

Mar­i­on­nette du temps, nou­v­el Orphée

Bal­bu­tiant, assis sur sa pierre, ran­imé par le chant,

La nuit creuse le ven­tre je n’en finis pas de vivre.

*

Je n’ai pas fini, mère, je recommence

Les jon­gles fière­ment com­mencés à l’aube

Mes­si Ronal­do Maradona aux lacets défaits

 J’ai réus­si un tour du monde entre le mur et le Palais.

*

Le tré­sor a com­mencé avec la prière

Pour faire lever le jour sur les herbes du jardin

Qu’elles crois­sent telle­ment que je m’y fonde

Que je me cache entre les pierres

Et que je recom­mence tou­jours, et vivre sans dormir.

*

Ne jamais aban­don­ner la bataille avant la fin

Retrou­ver ce frère per­du entre les branches

Con­tem­pler le désas­tre des feuilles et des fruits,  

La tente aban­don­née aux sol­dats ennemis

Les dou­ves du Château ont cédé à la pluie,

Je recom­mence, je rebâtis, la Forter­esse périssable

Que la mer et le vent ont détruit.

Je n’ai pas fini, mère, je recommence.

Présentation de l’auteur

Guillaume Dreidemie

Né en 1993, Guil­laume Drei­demie est pro­fesseur de philoso­phie, chercheur rat­taché à l’In­sti­tut de Recherch­es Philosophiques de Lyon. Mem­bre asso­cié du Lab­o­ra­toire de recherche inter­dis­ci­plinaire de l’U­ni­ver­sité Saint Joseph de Beyrouth. 

Bibliographie 

Mem­bre fon­da­teur de la revue de poésie L’Echarde. Il a notam­ment pub­lié : Le Matin des pier­res (La Rumeur libre édi­tions, 2023); Palin­ge­n­e­sia. Une poé­tique de l’éter­nel retour (Edi­tions Kimé, 2024); Let­tres (La Rumeur libre édi­tions, 2025).

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