Hanen Marouani, Ton jasmin nous appartient et autres poèmes

Par |2026-01-07T11:56:47+01:00 6 janvier 2026|Catégories : Hanen Marouani, Poèmes|

Les échos de ses empreintes tra­cent un chemin de vie
qui renonce à ses dernières mal­heureuses minutes,
qui renonce à un départ sans retour,
qui renonce à la fin, à la mort.

Toi, mon jas­min, ma muse de tous les matins,
toi, mes amours con­fus­es et mes vœux qui se tissent,
tu m’invites ce soir — et tous les soirs — sur tes ter­rass­es blanchies à la chaux.
Elles dis­persent les rayons noirs et font de mes recoins
l’abri rafraîchi par ta pluie et tes eaux.

Comme c’est beau, comme c’est giro de te voir,
de te revoir et de te sen­tir dans la peau et dans la chair.

Oubliée comme tou­jours devant tes grandes portes mi-closes,
au fond de mon âme et dans tes rares mers
aux couleurs bleues et aux élans de ton cœur.

À ta vue, mes veines se ser­rent et s’abritent dans tes phares,
comme le ciel qui repasse les vagues et les nuages pluriels.

Et ma vie cesse de tarir, de pétrir,
pour enfin finir dans une forme délicate,
cachée der­rière tes pétales,
à l’image de la voix de ton sort inouï.

Sans toi,
toutes mes nuits sont un com­bat continu
con­tre l’insomnie, con­tre l’infini.

Elles sont ennuyeuses,
brumeuses,
hasardeuses
et tris­te­ment pluvieuses.

L’aurore est loin de toutes les heures,
et chaque jour est privé de son coup de cœur.

J’ai rêvé de te faire plaisir,
j’ai rêvé de te voir sourire,
j’ai rêvé de te nourrir
de mon lait,
et de te garder tou­jours à mes côtés.

Tes ruis­seaux, tes moineaux,
tes mains sur mon dos
chantent l’hymne et la lueur
sur les lieux aban­don­nés par les critères.

Quand tes errances tapent à ma porte
et frap­pent fort mes pas et mes danses,
ta caresse seule me console
et me donne des ailes vers l’avenir et l’azur.

Tu me manques,
tu deviens mon quotidien,
ma tendance,
mère chérie,
âme guérie,
tes fleurs au cou en série,

décernées à notre nostalgie
dès le début d’un tré­sor de famille.

J’embrume les mains au vent de ton large,
c’est là qu’on attend nos absents et nos enfants,
les femmes aux foulards clairs et fleuris,
et les chiens qui côtoient les mots vrais
et les chan­sons des révolutions.

La nuit va finir,
et le ciel va nous nourrir.
Nos pleurs vont devenir nos fleurs.

Les étoiles som­meil­lent sur nos rêves et nos ailleurs.
Le silence des prairies s’est mêlé aux cris des vendeurs.
Chaque épine est une leçon de vie
con­tre vents et marées.

Mais les couleurs aiment être à la place de ta blancheur.
Ton par­fum a touché un point dans mon petit cœur de marin,
pour caress­er mes nar­ines et embrass­er mes paupières.

Ton jas­min nous appartient
et fait de l’absence une présence,
et d’un pays, une tendance.

Ta blessure n’est plus un malheur,
ton encre est mon bonheur,
jour et nuit,
et mon secret…

Hanen MAROUANI, Tout ira bien…, Le Lys Bleu, Paris, 2021

UN OPIUM DÉSIRÉ

À tra­vers les cica­tri­ces des ruelles poussiéreuses,
Rouil­lées et trou­blées par les infligés et les IN—signifiés,
Je t’ai trop aimé, mais en retour, j’étais un ange
Que tu voilais de tous ses côtés.

Dans de rebelles histoires,
Qui man­quent de petites atten­tions, de cha­peaux retirés,
Entre un amour sincère et une ado­ra­tion assassinée
Par le chemin de la chimère dégagée et jamais arrêtée,
Se tra­versent des nuits et des jours
Dans les désirs déposés sur un siège usé
D’un abom­inable verger.

Dans la douceur des valeurs nues
De toute ren­con­tre d’exploration forcée,
De con­venir à une tasse de café,
J’ai regardé ici et là
Pour méditer l’incertain
Dans tes plusieurs hori­zons envoûtés,
Pour me per­me­t­tre de met­tre un point
Après une longue route qui s’est ébranlée,
Après plusieurs virgules
Qui se man­i­fes­taient sans jamais cess­er de reculer.

Dans un faux espoir envahi par les rayons désirés et dorés,
Mais assez dispersés,
Je me suis retrou­vée devant les qua­tre vérités
Retirées par tes soucis doués

— lesquels ?
— Tes soucis ?
— Lesquels ?
— Tes vrais…

Je te lais­serai derrière,
Je lais­serai tout derrière.

Je serai pour­tant emportée
Par la per­spi­cac­ité des­dits clichés, des fonds maniérés.
Je serai plongée dans tes tas de pier­res et de cailloux
Recueil­lis puis jetés en secret,
Dans l’infini tra­jet des larmes coulées
Devant la porte d’une cham­bre murée,
À tra­vers ce vague air d’hilarité en malaise
De ces nœuds assem­blés et rude­ment attachés,
Face au miroir des détails impressionnés
Pour­tant mis à côté par une femme tant désirée.

Fatiguée par un demi-tour
Qui se veut tou­jours en retour
Vers un été stupé­fait et questionné
Par son pro­pre univers —
Libre comme un change­ment d’hier —
Libre comme une bouf­fée d’air pen­dant l’hiver —
Aimée subitement
En cas d’un coup de foudre ou par un coup de cœur.

Hanen MAROUANI, Tout ira bien…, Le Lys Bleu, Paris, 2021

LES VOYAGEURS DORMEURS

Il y a ce moment où l’on cesse d’attendre les voyageurs,
Par­tis vivre à l’européenne,
Par­tis vivre loin de leurs terres,
Par­tis sans pou­voir crier, un jour, leur vrai dilemme.

Assez atten­dus pour qu’ils reviennent
De leur aven­ture ou de leur voy­age passionnel,
Assez atten­dus pour pou­voir leur dire ce petit mot :
« Je t’aime » !

Un mot qui éclate la vie,
Un mot qui ren­verse les âmes et les esprits,
Qui fait enten­dre des cris… des cris sans bruit.

Mais hélas ! main­tenant, leur demain n’existe plus,
On ne les perçoit plus,
Que des corps flot­tés ou fondus,
Comme des rubriques ou des points suspendus…

Telle­ment ils étaient trop petits,
Agressés par les lois et vic­times des­dits droits.
Com­ment peut-on les empêch­er de ten­ter leur chance,
Même une seule fois ?

Com­ment peut-on les empêch­er d’aller voir
Le bout du tun­nel et ses renvois ?
Et pour­tant, leur matin ne revient plus comme autrefois,
Dis­parus au fond d’une mer
Qu’on ose appel­er aujourd’hui :
La mer cimetière.

Hanen MAROUANI, Le sourire mouil­lé de pleurs, L’Har­mat­tan, Paris, 2020

JE NE SUIS PAS NÉE FORTE

Je ne suis pas née forte,
je me suis construite,
à la sueur des silences,
dans les inter­stices des cris

J’ai avancé sans carte,
je me suis forgée
à l’enclume des jours
et des nuits sans miroir

Aubes lugubres,
cen­sures pleines de sens,
chaînes aux poignets de l’âme,
héritages noués
aux con­stel­la­tions familiales

Emportée
par les vents tranchants
de ton oubli

Je ne veux plus compter les heures,
ni suiv­re les chiffres
qu’on m’impose

Pas de force majeure,
pas de visibilité,
juste des fonds cassés,
des appuis qui cèdent

Je ne suis pas née forte
J’ai tra­vail­lé jusqu’à m’oublier,
j’ai répon­du à l’appel
quand il m’épuisait,

j’ai arrêté
pour deman­der, enfin :

Où suis-je,
quand je ne suis plus utile ?
Qui m’écoute,
quand je ne donne plus ?

Et pour­tant,
me voici, debout,
pas née forte 
mais libre

JE SUIS DIFFÉRENTE ?

Je suis différente ?
Oui. Dif­férente à en pleurer,
Des per­les et des pluies
Venues des pays où il ne pleut pas.

Je ne sais rien du sens de la différence,
Bien que mes attentes soient sans limites
Et ma curiosité de tout se soit perdue
Dans les replis de l’étendue,
Des sites archéologiques et des mythes.

Le ciel, comme le toit de plusieurs chambres,
A tant de fois trou­blé ma vision,
A changé mes idées stag­nées à tra­vers le temps.

Je porte l’espoir de l’autre et ma petite robe noire
Dans une valise,
Et sur les vit­res des églises
Je peins les yeux du monde
Sur les murs étrangers des années.

Et j’ai appris que l’humour, comme l’amour,
Réveille les cœurs endormis.
Ils effacent la tristesse fainéante
Par des gestes braves, sans objec­tifs sages.
Ils par­lent au vent et aux rivages.

Sur un lit clan­des­tin de médisance,
Je dis ce que je pense.
J’écris sans chercher trop le sens.
J’apprends, petit à petit, à définir ce qu’est la vie.
J’apprends à ne jamais aban­don­ner ma pro­pre danse.

Je me lève tôt, avant qu’ils partent,
Pour me don­ner cette chance
D’être caressée par le soleil,
D’être chu­chotée par la musique des pas de l’altérité,
Celle qui a pris un autre chemin vers l’aurore.

Je suis différente.
J’ai arrêté de chercher les cas­es cochées,
Les fonds hérités,
Les répons­es à toutes les ques­tions posées.

— Ça a l’air d’être un peu partout ?
— Je ne sais pas pourquoi !
— Je ne réponds pas. C’est mieux ?
Ne pas répon­dre est large­ment assez, mais…

Je crois en toutes les couleurs.
Je crois que demain est meilleur.
Une seule chose compte :
Rêver de l’humain venant de tous les côtés.

Réveil en cours…
Mer­ci de patien­ter. 

Présentation de l’auteur

Hanen Marouani

Hanen Marouani est poétesse, chercheuse en langue et lit­téra­ture français­es, jour­nal­iste et enseignante. Après des expéri­ences d’enseignement dans plusieurs uni­ver­sités tunisi­ennes, elle a pour­suivi sa car­rière académique à l’Université catholique de Milan et à l’Académie de Stras­bourg. Ses recherch­es se con­cen­trent sur les rôles et la représen­ta­tion des femmes dans la lit­téra­ture fran­coph­o­ne et française, ain­si que sur l’énonciation et le dis­cours rapporté.

À tra­vers ses recueils de poésie, ses lec­tures et ses voy­ages, elle incar­ne une ouver­ture sur les ren­con­tres inter­cul­turelles et humaines. Hanen col­la­bore égale­ment comme autrice et tra­duc­trice avec divers­es revues et ouvrages col­lec­tifs pub­liés en Europe, en Afrique et en Amérique.

Depuis 2021, Hanen suit des ate­liers de tra­duc­tion lit­téraire (arabe ↔ français) au Col­lège Inter­na­tion­al des Tra­duc­teurs Lit­téraires à Arles, avec le sou­tien d’ATLAS et de l’Institut français. Elle a été prési­dente du jury en 2022 d’un con­cours de poésie avec l’Agence Uni­ver­si­taire de la Fran­coph­o­nie en Europe Cen­trale et Ori­en­tale à Bucarest (Roumanie) et jurée depuis 2023 au con­cours lit­téraire Dina Sahy­ouni à Grenoble.

Son engage­ment se man­i­feste aus­si par une par­tic­i­pa­tion active à de nom­breux fes­ti­vals et man­i­fes­ta­tions cul­turelles à l’échelle inter­na­tionale, ain­si qu’à tra­vers plus d’une cen­taine d’interviews. Son par­cours reflète sa quête con­stante de dia­logue entre les cul­tures, les généra­tions et les formes d’expression.

Bibliographie

Elle est l’auteure de qua­tre recueils de poésie : Les Pro­fondeurs de l’invisible (Édilivre, 2019), Le Soleil de nuit (Alyssa Édi­tions, Tunis, 2020), Le Sourire mouil­lé de pleurs (L’Harmattan, Paris, 2020) et Tout ira bien… (Le Lys Bleu, Paris, 2021), traduits dans plusieurs langues. Elle a traduit le recueil du poète pales­tinien Mohamed Bakria, *Vaine­ment, je chante* (L’Harmattan, Paris), ain­si qu’un texte du poète syrien Adonis.

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