> Histoire et littérature, un dialogue éclairant (1)

Histoire et littérature, un dialogue éclairant (1)

Par |2018-10-18T07:11:38+00:00 30 janvier 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Sur Alexandre de Pierre Briant et Marc Bernard, la volup­té de l’effacement, de Stéphane Bonnefoi

 

Marc Bernard, un auteur retrou­vé, après quelques autres comme Henri Calet.

 

Entre six heures et demie et sept heures, Else et moi mon­tons sur la tour en cette fin de sep­tembre : Porto Petro ful­gure en éclats ver­meils sur fond d’azur, les mon­tagnes dressent leur vague énorme, figée depuis des dizaines de mil­liers d’années dans son défer­le­ment. (p111)

 

L’intime est relié, en une phrase pas si longue, au pay­sage et à toute l’histoire. Déferlement. Le pay­sage comme mou­ve­ment. « Le ruis­seau et sa prai­rie » écri­vait presqu’à la même époque Guillevic, ren­ver­sant l’ordre habi­tuel d’appartenance : le stable appar­tient au mou­vant et non l’inverse.

Marc Bernard est de ces écri­vains du dépas­se­ment, du jaillis­se­ment, comme Morand et Gary. Lyrisme solaire, pro­so­die qui brûle, comme énon­cée d’une bouche sacrée : Le tronc d’un pin est à demi consu­mé, l’une de ses côtes rou­geoie et blan­chit, l’autre est intacte, telle que lorsqu’il se dres­sait dans la forêt. Et pour­tant il s’agit du der­nier livre qu’il a écrit avant le deuil qui assom­bri­ra son âme et son œuvre ulté­rieure. Miracle de la mort et de la vie, unies et entre­la­cées, Mayorquinas est un poème en prose d’une cen­taine de pages : C’est aus­si sur ces terres pier­reuses que la figue finit par se lais­ser atten­drir. Elle est dure comme un caillou, et vous la retrou­vez un beau matin méta­mor­pho­sée en fruit-fleur, et quelque jours plus tard légè­re­ment blette avec le charme de la plé­ni­tude, de la matu­ri­té, vous don­nant une jouis­sance dont les plus fermes sont inca­pables. (p. 47)

La vie de Marc Bernard a été une belle tra­ver­sée du siècle pas­sé (1900-1983). Stéphane Bonnefoi lui consacre une bio­gra­phie tout en éclat et en vigueur. Les deux par­tagent des ori­gines nîmoises et ouvrières. Mais son tra­vail vaut sur­tout par la pré­ci­sion his­to­rique qui sous tend le récit plein d’alacrité qu’il fait d’une vie pas­sion­née dans un siècle de défer­le­ments.

Je par­le­rai de deux cha­pitres remar­quables entre tous.

Celui sur les condi­tions dans les­quelles, en 1942, le jury Goncourt lui décerne son prix, est des plus vivant et éclai­rant. Entre trac­ta­tions sous la menace, vrais engoue­ments et vrais cal­culs, mais aus­si dans ce contexte où l’approvisionnement en papier est une arme poli­tique dans les mains de l’occupant. Après “La bataille du silence” de Vercors, voi­ci un livre qui fait de la lit­té­ra­ture fran­çaise une pas­sion­nante aven­ture humaine, maté­rielle, poli­tique autant qu’intellectuelle :

 

… le comi­té de répar­ti­tion a divi­sé par dix le volume de papiers attri­bué aux édi­teurs. Selon le témoi­gnage de René Julliard, « un Goncourt réclame 50 tonnes de papier et on ne en dis­tri­bue que 5 tonnes par an… ». Rosny jeune vient en aide à Gaston Gallimard (…) le pré­sident de l’académie (Goncourt) demande 20 tonnes aux auto­ri­tés afin que Pareils à des enfants… puisse être réédi­té en quan­ti­té suf­fi­sante.

 

Un autre cha­pitre est consa­cré Maroc où Marc Bernard va cher­cher la séré­ni­té et le silence, loin de la France de 1946 qui le déses­père : « tout le monde parle de lit­té­ra­ture en France et tout le monde s’en fout » (Lettre à Henri Calet, 25 juin 1946). Dans ce para­dis, les enfants viennent lui bai­ser la main comme à un évêque. Le lec­teur d’aujourd’hui, plus sus­cep­tible sur la ques­tion des inéga­li­tés, ne peut qu’être mal à l’aise devant cet auteur aux idées pro­gres­sistes qui se laisse ber­cer par une dou­ceur de vivre que seule la situa­tion colo­niale lui offrait de connaître. Stéphane Bonnefoi ne juge pas, il pré­sente, il nous trans­porte dans la com­plexion de l’époque. Et l’on mesure com­bien ce qui nous scan­da­lise aujourd’hui était alors consi­dé­ré comme nor­mal. Plus clair­voyant que bien d’autres, Marc Bernard pressent la fin de cet état de fait, comme Malraux à la même époque. Cela n’empêche qu’il

 

se remet au tra­vail dans une échoppe à l’abandon, louée à un com­mer­çant. « Un car­ré de ciel, une cour de ciment cra­que­lée où pous­sait l’herbe, des oiseaux par dou­zaines, la liber­té, le soleil et au tra­vail ! »

 

Ce dénue­ment n’est pas une pos­ture. C’est un être d’une fran­chise et d’une sin­cé­ri­té par­fois désar­mante, pas de cal­cul chez lui. Son bio­graphe nous fait bien appré­hen­der l’élan de véri­té de Marc qui, délais­sant le lyrisme se dépouille de toute affé­te­rie let­trée devant l’horreur d’Oradour sur Glane :

 

…la poé­sie et la sub­jec­ti­vi­té s’effacent devant l’abomination des faits.

 

D’où la jus­tesse du titre : la volup­té de l’effacement allant si bien à ce sai­sis­seur de réel.

La beau­té de ce livre vient aus­si de l’implication de l’auteur dans ce qui est plus qu’une bio­gra­phie. Comme en témoigne la ren­contre avec la fille de Marc Bernard, un bon­heur de lec­ture :

 

Micro ouvert, je lui demande si elle lui en veut tou­jours. Je connais sa réponse, dure, mais fidèle à sa réa­li­té. La mienne est dif­fé­rente, moi qui ne l’ai pas connu. Elle ne com­prend pas pour­quoi je passe autant de temps avec lui (…)

 

Car rien ne nous échappe du carac­tère tor­tueux de ce grand lyrique, sans juge­ment je le redis, car ce grand lumi­neux-lucide fai­sait d’abord preuve de luci­di­té sur lui-même :

 

Else est la pre­mière lec­trice des œuvres de Marc. Mais son influence semble faible. Marc Bernard ne fait jamais men­tion de ses cri­tiques (…) une fois veuf, Marc regret­te­ra de ne pas avoir tou­jours su pro­fi­ter des qua­li­tés humaines de son épouse (…) l’un des rares aveux du pudique Marc est adres­sé à l’ami Jean (Paulhan) : « Else devient trop intel­li­gente, cela m’humilie…

 

Stéphane Bonnefoi, tout en res­tant au plus près du per­son­nage cen­tral, mène sa bio­gra­phie comme un his­to­rien conscient de la glo­ba­li­té : Marc y est moins trai­té comme un égo qui a mis son âme en texte qu’un nœud au centre des per­sonnes et des rap­ports de forces qui ont fait l’âme d’une époque.

 

Autre type d’ouvrage que la somme que pro­pose Pierre Briant sur Alexandre, ou plu­tôt sur l’histoire des repré­sen­ta­tions de ce conqué­rant que l’on a dit civi­li­sa­teur. Une « exé­gèse des lieux com­muns » qui inter­roge notre incons­cient lit­té­raire et poli­tique quant aux rap­ports entre la civi­li­sa­tion, la civi­li­té et la vio­lence.

Où l’on apprend que notre moder­ni­té est han­tée par ce per­son­nage bien au delà de ce que l’on croi­rait : du héros colo­nial jusqu’à cette figure du père de l’Occident que, pour­tant, tout ce qui “pen­sait” au XXème siècle s’est soi­gneu­se­ment atta­ché à rela­ti­vi­ser la figure. Eh bien, il n’a jamais été aus­si pré­sent, Alexandre le grand et comme le regrette Pierre Briant, il n’a jamais autant conti­nué “d’éclipser Darius” le roi perse contre toute attente encore revê­tu des ori­peaux du méchant.

L’un des cha­pitres les plus mar­quants nous apprend le suc­cès de ce per­son­nage mythique dans tout un cou­rant du rock hea­vy metal. Là où le let­tré de base, nour­ri (et flat­té) par l’université et les organes de la grande culture, consi­dère celui-là avec mépris voire indif­fé­rence, Pierre Briant, à l’appui d’enquêtes et d’études d’histoire contem­po­raine, montre à quel point il est un sym­bole de force, d’élitisme par la vic­toire, de sens de l’honneur de droi­ture et de cou­rage. Et l’historien de détailler les motifs de ces chan­sons qui font par­tie de la culture com­mune et jouissent d’une dif­fu­sion popu­laire qui fait pâlir les péda­gogues de la rai­son. À l’exemple du groupe Sacred Blood qui célèbre la « che­vau­chée » au cours de laquelle Alexandre « mène la chasse après Darius, et pour­suit la proie perse au cœur du désert (…) jusqu’au moment où le vieux roi de l’Asie gît à terre bles­sé à mort… ».

Un autre cha­pitre est consa­cré au livre célèbre que Benoist-Méchin a consa­cré à Alexandre et au suc­cès immense de celui-ci. Au point qu’on ima­gine cet ouvrage, pour­tant contes­table quant à la rigueur his­to­rio­gra­phique, pré­sent en bonne place dans com­bien de biblio­thèques. Comment ne pas être trou­blé par cette figure, ce fan­tasme devrait-on dire, construit aux fron­tières de l’imaginaire épique, de l’archéologie et de la poli­tique ? Figure de sau­veur, de conqué­rant civi­li­sa­teur, laba­rum du choc des civi­li­sa­tions ? 

Voici un mou­ve­ment de fond de la culture réelle qui pour­rait nous éclai­rer sur le sur­gis­se­ment de ces nou­veaux popu­lismes que l’intelligentsia du type Grande librai­rie regarde avec un mou­choir sur le nez.

 

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