> Intérieur avec jeune femme vue de dos, de Vilhelm Hammershøi

Intérieur avec jeune femme vue de dos, de Vilhelm Hammershøi

Par |2018-02-04T15:47:02+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|Mots-clés : |

Il était insup­por­table de ne pas en décou­vrir le visage, de ne pou­voir, ain­si, obte­nir une idée plus pré­cise du per­son­nage, s’assurer qu’il offrait un agré­ment, peut-être une beau­té en accord avec la fine et gra­cieuse sil­houette qui ne pro­po­sait que son dos, une mèche un peu aven­tu­reuse émer­geant à droite du chi­gnon. Alors, décep­tion ?

Loin de là. Car ce qu’on nous don­nait à voir, c’était le pla­teau argen­té que la femme tenait appuyé sur sa hanche gauche, tan­dis que l’infime part de visage qui se pro­fi­lait nous indi­quait un regard por­té en sens oppo­sé, cepen­dant qu’une sou­pière, à gauche encore, sem­blait appe­ler le pla­teau.

Tout n’était que mys­tère dans cette atti­tude et dans le cadre qui l’abritait. Pas en mou­ve­ment, cette femme, non, arrê­tée au contraire, dans une posi­tion qui tra­his­sait l’interruption momen­ta­née d’un dépla­ce­ment en cours, comme une pause expri­mant l’hésitation, plu­tôt que le désir d’observer quelque chose. Car que pou­vait-elle s’offrir ? Rien d’autre que le pan­neau de mur dont les angles stricts de sa régu­la­ri­té, repris en écho par un tableau assez proche, enfer­maient le per­son­nage, blo­quaient tout regard par lequel il aurait pu s’évader vers l’extérieur. Voilà qui ne pou­vait guère sus­ci­ter la moindre contem­pla­tion. Que lui aurait ins­pi­ré la gri­saille froide de ce mur contre lequel se heur­tait la vue ?… Pourquoi Vilhelm m’impose-t-il de lui tour­ner le dos, tout comme je le tour­ne­rai au public ? Ne suis-je pas assez belle pour être peinte de face ? Ou est-ce lui, trop timide, qui n’ose affron­ter mon regard ? Ne suis-je qu’un élé­ment de cet inté­rieur, à peine plus impor­tant que la sou­pière et la com­mode qui la sup­porte, ou que le tableau accro­ché à moins d’un mètre de moi et que je ne peux même pas regar­der, puisque je dois tenir ma tête légè­re­ment orien­tée dans le sens oppo­sé, comme si le peintre vou­lait me pri­ver de cette unique dis­trac­tion !

Intérieur avec jeune femme vue de dos, 1904, Randers Kunstmuseum, Randers. par Vilhelm Hammershøi, peintre danois mort en 1916 : in Collectif Orsay, L'Univers poétique de Vilhelm Hammershøi 1864-1916, Paris, Réunion des musées nationaux, 1997, 192 p. (ISBN 2711836428, EAN 978-2711836420) - illustration prise sur wikipedia, article Hammershøi

Intérieur avec jeune femme vue de dos, 1904, Randers Kunstmuseum, Randers. par Vilhelm Hammershøi, peintre danois mort en 1916 : in Collectif Orsay, L’Univers poé­tique de Vilhelm Hammershøi 1864-1916, Paris, Réunion des musées natio­naux, 1997, 192 p. (ISBN 2711836428, EAN 978-2711836420) – CC Wikipedia

On se disait alors que, plu­tôt que de pause, c’est de pose qu’il s’agissait. En s’appliquant à repré­sen­ter la femme dans ce moment et dans cette atti­tude que rien ne reliait à la moindre jus­ti­fi­ca­tion, en refu­sant, donc, de jus­ti­fier sa démarche artis­tique par le tra­di­tion­nel por­trait qui fait face au spec­ta­teur, l’artiste affir­mait sa liber­té de choix et ren­voyait à leur pous­sière les dis­cours sur le réa­lisme de l’art, selon quoi l’œuvre devait témoi­gner d’un vrai moment de vie. Le para­doxe sur­gis­sait alors, pas­sion­né­ment trou­blant, du déca­lage entre cette remise en ques­tion d’un cer­tain confor­misme et cette volon­té déli­bé­rée de sou­mettre la repré­sen­ta­tion pic­tu­rale à une tech­nique réa­liste minu­tieuse, dans une tra­di­tion qui remon­tait aux peintres fla­mands.

En outre, le génie de l’artiste tenait ici dans une double trou­vaille : celle du cadrage, celle du pla­teau. Mieux encore : les deux se dou­blaient à la fois d’un sou­ci de réa­lisme et d’une inven­tion auda­cieuse. Ceci mérite quelques expli­ca­tions.

Plus encore que la vision de dos, c’est le cadrage choi­si qui paraît fort osé. Le peintre n’a pas peur de mon­trer le vide, ce vide à droite du per­son­nage, que l’on res­sent parce que la femme est accro­chée, amar­rée (momen­ta­né­ment) au meuble, au bord de ce rec­tangle colo­ré qui contraste avec la pâleur des autres sur­faces et qui, ain­si, ras­sure. Mais c’est bien en direc­tion du vide que la tête est tour­née, là où il n’y a rien à voir, ni pour elle ni pour nous. Elle attend. Et nous avec elle, même si notre rela­tion au temps n’est sans doute pas la même…

Quant au pla­teau, il est l’objet de cette véri­té que nous évo­quions : véri­té de l’objet tri­vial, en dia­logue avec le corps, sai­si pour un ins­tant des plus banals mais éga­le­ment pri­vi­lé­gié. Et de nou­veau, pour­tant, ce sou­ci de réa­lisme est contre­dit par la sty­li­sa­tion que le peintre lui applique. Car l’angle de vue qu’il choi­sit réduit pra­ti­que­ment cet objet cir­cu­laire à une simple ligne argen­tée, pro­lon­geant le galbe de la hanche, dans une douce sobrié­té en écho à celle de cette femme en robe noire, simple, sans aucuns appas. Voilà pour­quoi le peintre donne autant d’importance à ce pla­teau, par sa taille ain­si que par son empla­ce­ment, dans la mise en rap­port avec le per­son­nage. Il ne peut échap­per à notre regard : sa fonc­tion pic­tu­rale l’emporte lar­ge­ment sur sa fonc­tion d’objet réel, sa fonc­tion réfé­ren­tielle.

Merci, Hammershøi, d’avoir su méta­mor­pho­ser une maté­ria­li­té vul­gaire, deve­nue ligne légère et fine, acco­lée à ce corps de femme en sus­pens dans sa halte pro­vi­soire, évident de sim­pli­ci­té, un corps que tu es par­ve­nu, même en son immo­bi­li­té, à faire dan­ser. 

 

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Patrick Le Divenah

Publié dans une tren­taine de revues et chez plu­sieurs édi­teurs [poèmes, nou­velles, articles, illus­tra­tions…] : Les Carnets d’Eucharis, Décharge, Diérèse, Festival Permanent des Mots, Filigranes, Friches, Harfang, Inédit Nouveau, l’Intranquille, Lélixire, Moebius (Québec), N 47, Passage d’encres, Phoenix, Poésie pre­mière, Poésie sur Seine, Revue Alsac. de Littér., Rue St Ambroise, Soleils et Cendre, Traction-Brabant, Traversées (Belgique), Verso ; et feu : La Passe, Paysages écrits ; pro­chai­ne­ment : Brèves, Nouveaux Délits…

En ligne : Le Capital des Mots, Incertain Regard, Nouvelle Donne, Recours au Poème, Sitaudis, Soc et Foc, Terre à ciel et feu : Coaltar.

Rubriques sur inks​-pas​sa​ge​dencres​.fr (Les mots la langue : Par ici la bonne soupe ; Critique : Chefs-d’œuvre dere­chef)

Editeurs : l’Echappée belle, Gros Textes/​Décharge, Henry, la Lucarne des écriv., Lilo, Passage d’encres, p.i.sage inté­rieur, la Tête à l’envers, col­lec­tif : Classiques Garnier

Illustrations : cou­ver­tures et revues (des­sins, col­lages, encres, pho­tos)

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