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Saint Paul en hélicoptère

Par |2018-10-18T22:56:06+00:00 31 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

         Le Louvre pos­sède un bon nombre de Poussin. Je n’éprouve pas de pré­di­lec­tion pour son Enlèvement des Sabines, où je res­sens de tout sauf de l’enlèvement, d’autres tableaux m’intéressent davan­tage, mais tant pis… J’ai pas­sé en revue, par conscience confes­sion­nelle, les diverses toiles expo­sées. Et sou­dain… L’extase ! Figé, sta­tu­fié, médu­sé, immo­bi­li­sé par le mou­ve­ment. La légè­re­té même, l’envolée céleste. Sous mes yeux, un homme grim­pait au Ciel. Un homme de poids, un gaillard solide, pour lequel il ne fal­lait pas moins de trois anges bien mem­brés pour le faire décol­ler, délais­sant à terre son glaive et le reste – adieu maté­ria­li­tés ter­restres, on aban­donne tout quand on monte. L’ascension par héli­co­ptère.

           

             Ai-je bien là le ton qui convient (vous deman­dez-vous) ? Est-ce bien à pro­pos, alors que l’incroyable légè­re­té qui éma­nait de l’œuvre me ren­dait aus­si ravi que l’était le sujet lui-même, m’enlevait dans une ascen­sion spi­ri­tuelle dont la déli­cate puis­sance me lais­sait sans voix et sans poids ? C’est que je savais son his­toire, pour l’avoir lue un jour, et dans un pre­mier temps elle affec­tait un peu mon regard, avouons-le. L’histoire de ce Ravissement de saint Paul. Si Saül s’appelait Paul, Scarron lui aus­si, mais ce Paul-là était réduit au cul-de-jatte. Oui, Scarron, le com­man­di­taire du tableau, de ce chef-d’œuvre, d’ailleurs bien moins recon­nu comme tel aujourd’hui par­mi les Poussin (on le trouve rare­ment cité), qu’il ne le fut par Le Brun lorsqu’il dis­ser­ta devant la cour du roi Soleil, sans tarir d’éloges. Oui, l’horrible monstre génial, ce Scarron que le peintre contrai­gnit à se rogner les ongles d’impatience pen­dant cinq années – comme si son corps n’était pas assez rogné déjà – avant de lui faire livrer le tableau depuis Rome, où il l’avait réa­li­sé. Ravi fut-il enfin, le bos­su !

            Mais pour­quoi ce choix ? Pourquoi cette soif d’élévation chez le grand maître du gro­tesque ? Quel rap­port entre son « Roman comique » et le ravis­se­ment d’un saint ? Peut-être, jus­te­ment, parce que l’antithèse était si forte entre ces deux êtres – on peut par­ler d’oxymore, non ? – qu’on peut y voir le rêve, chez l’écrivain infirme, d’une libé­ra­tion, phy­sique pour le moins et, peut-être, morale. Ce Z, auquel lui-même se com­pa­rait le mal­heu­reux auteur atteint de spon­dy­lar­thrite anky­lo­sante ou, si vous pré­fé­rez, de pel­vis­pon­dy­lite rhu­ma­tis­male – ah ! poé­sie de la ter­mi­no­lo­gie médi­cale – ce Z devait se sen­tir redres­sé comme un I, trans­por­té à la vue d’un tel tableau, dont il n’avait sans doute pas ima­gi­né la mer­veille mais, en tout cas, avait cer­tai­ne­ment don­né les direc­tives essen­tielles à son Poussin. Sans oublier qu’en fait, Paul – le saint – était un petit mai­gri­chon sans aucun rap­port avec l’athlète du tableau, et qu’avant de retour­ner sa tunique et d’aller évan­gé­li­ser les foules, il se com­por­tait en beau salaud de per­sé­cu­teur de chré­tiens. Comme quoi le pin­ceau du Poussin était par­ve­nu à trans­fi­gu­rer le corps, comme le Créateur l’avait fait de l’âme.  

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