> Jacques Ancet : « …comme un “cosmos privé“…».

Jacques Ancet : « …comme un “cosmos privé“…».

Par |2018-10-23T09:34:37+00:00 23 septembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

            À cette période de l’existence que René Char, en 1967, appe­lait « L’âge cas­sant » Jacques Ancet fait écho en 2016 par « L’âge du frag­ment ». La chro­nique paraît en même temps que « Huit fois le jour », comme son autre face. Ce der­nier recueil de poèmes orga­nise une semaine sous le signe du huit au car­ré, de huit sec­tions de huit poèmes, pour ain­si dire de l’infini « redres­sé par un fou de phi­lo­sophe » (Apollinaire), et de l’éternité du lan­gage, alors que la chro­nique répar­tit sur un cer­tain nombre de « frag­ments » des élé­ments dont le sou­ci n’est pas immé­dia­te­ment l’organisation du chaos, tou­te­fois pen­sées par la même conscience écri­vante, bien sûr.

            L'âge du frag­ment pré­sente une suc­ces­sion de proses simples, d'une belle force poé­tique, qui donnent à médi­ter, me semble-t-il, sur ce moment où le regard bas­cule d'une vision du futur conçu comme plus vaste et pro­met­teur que la por­tion de vie déjà pas­sée, à une vision du futur assa­gie par son rétré­cis­se­ment même et la conscience que la pro­ba­bi­li­té concer­nant les ans qui res­tent à vivre n'est pas consi­dé­rable. Qu'en somme, avec le recul lié à l'âge, l'expérience d'une vie pas­sée « la tête dans le gui­don » peut se voir par frag­ments res­sai­sie et médi­tée, conduite jusqu'à des consi­dé­ra­tions abs­traites, voire méta­phy­siques. Le livre est superbe en sa qua­li­té maté­rielle, avec de très belles com­po­si­tions « frag­men­taires », en cou­leurs mais aus­si en noir et blanc du peintre Jean Murat. Sur cette affaire du « frag­ment » il fau­drait déci­dé­ment s'appesantir… Ce qui « frag­mente », à mon sens, ce sont avant tout les inter­ro­ga­tions. Comment cir­cons­crire, dans les sou­ve­nirs qu'il nous reste de ce que, depuis hier ou depuis cin­quante ans, nous venons de vivre, ces éclats de « pré­sent », dignes d'être dits – pour être main­te­nus pré­sents jus­te­ment -, ou ne méri­tant au contraire que l'oubli ? Comment « ne pas se perdre », « Comment dire ? Comment ne pas dire », énonce un des der­niers textes.

            Ce sont bien là des inter­ro­ga­tions émou­vantes que seul un poète entré dans, au mieux, disons le der­nier tiers d'une vie, est ame­né à se poser. Ce qui est un phé­no­mène spé­ci­fique de notre époque, car peu d'œuvres de poètes témoignent d'une phase de la vie rela­ti­ve­ment tar­dive : soit parce que la durée de vie pour beau­coup était tron­quée de ce « grand âge », comme disait Saint-John Perse, soit parce que la « vis poe­ti­ca » s'était éteinte avant même que d'y par­ve­nir… La poé­sie moderne accède donc à la pos­si­bi­li­té de témoi­gner de l'expérience d'une période fort peu thé­ma­ti­sée, excep­té par quelques rares « durs à cuire », comme Victor Hugo. Or, ce qu'on découvre, c'est une sorte de retour réflé­chi et ana­ly­tique à une vision voi­sine de celle de l'enfance, mais sans la naï­ve­té et l'inconscience. En gros, j'entends que la vision de l'enfant est celle d'un être jeté dans le chaos de l'existence, et qui avec ses sens et son intel­li­gence va tra­vailler à l'organiser en un cos­mos sen­sé, en met­tant de côté sous la pres­sion de l'urgence à vivre, ce qui s'opposerait à cette construc­tion men­tale, les ques­tions vitales et décon­cer­tantes de la phi­lo­so­phie, concer­nant la mort, l'essence de la vie, le réel et le fic­tif, la valeur de l'action, et ain­si de suite. Avec le seuil du « tiers âge », ces ques­tions reviennent comme des tor­pilles dans le cos­mos confor­table, uni­fié, sen­sé, qu'on s'était bâti au prix de les évi­ter, à force de tra­vail urgent, de sou­cis fami­liaux, de dis­trac­tions diverses, sport, ciné­ma, etc. C'était une période où l'adjuvant « poé­sie » pour un poète se don­nait volon­tiers, liant les jours la voix était là en per­ma­nence, et ne s'interrogeait pas sur sa nature, sa source ou sa pré­sence.

            Or à l'âge du frag­ment cette belle conti­nui­té vole en éclats, la cou­lée poé­tique devient spas­mo­dique car elle se retourne sur elle-même : pour­quoi écrire des poèmes, de quelle nature est la voix qui les pre­nait en charge. Bref, une quan­ti­té de ques­tions exis­ten­tielles res­sur­gissent, mises de côté depuis l'enfance, qui concernent le « sens » : « Qui te fait signe – une aile passe – et pour dire quoi ? ». C'est le temps où à la fois « tout s'approche et tout se retire », en un mou­ve­ment accé­lé­ré : « Le jour, la nuit, la vie. Vite. Vite. » Il y a un je-ne-sais-quoi de désem­pa­ré dans cette chro­nique émou­vante, dont je cite­rai le der­nier texte, par­fai­te­ment repré­sen­ta­tif : « Tout près est à pré­sent. On cherche une main. On croit l'avoir vue, mais où ? Et main­te­nant com­ment savoir ? Et la voix, que peut-elle dire encore ? Montagne ? Lumière ? Camion ? Visage ? Quelque chose d'autre ? Rien ? On ne sait pas. La voix n'est plus la voix. » Moment pathé­tique, auquel le poète a répon­du par anti­ci­pa­tion, quelques pages plus tôt :  « Continue, répète la voix, mais si loin main­te­nant que tu l'entends à peine. »

            Et comme pour affir­mer, on pour­rait dire avec un cer­tain héroïsme, qu'il conti­nue, le poète Ancet orga­nise conco­mi­tam­ment et publie une image cubique et inépui­sable de son cos­mos, sous le titre « Huit fois le jour ». Quelque chose d'unifié, d'infini, une durée close sur elle-même comme un « cos­mos pri­vé » que rien ne pour­rait atteindre, et qui est la quin­tes­sence de tout ce que Jacques Ancet a su être et vou­lu léguer. Il y a là une haute voix de la poé­sie lyrique. Je suis hono­ré de pou­voir ici la saluer.

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